‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 3 sur 126 · PUÉ FACE · texte numérisé non relu

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barras qu'elle suscite à l'Angleterre, examiner les moyens tentés par celle-ci pour y mettre un terme ; après avoir sondé le mal , en chercher le remède; tel est le premier objet de ce livre.

Assurément l'intérêt politique que présente cette face du sujet est grave et propre à saisir les esprits. S'il importe de connaître de quelle manière les démocraties se forment , il n'est pas inutile de savoir comment les aristocraties tombent ou se soutiennent; on ne saurait sans doute voir avec indifférence ce drame dont le dénoûment promet le maintien ou la chute de la puissance qui , depuis des siècles, gouverne l'Angleterre ; rien ne semble mériter plus d'attention que ce combat où est engagée la fortune d'un peuple qui pèse d'un si grand poids dans les destinées du monde ; il n'est pas d'un intérêt médiocre de voir comment, dans ce combat, la religion aide la liberté; et ce combat, qu'on y prenne bien garde, n'est pas celui d'un jour; commencé il y a cinquante ans, il se continue, il ne sera pas fini dans un demi-siècle ; de sorte qu'en regardant la lutte d'aujourd'hui , on n'a pas seulement le spectacle du présent, on y trouve encore les enseignements du passé ; on y pressent les solutions de l'avenir.

Mais, quelle que soit l' importance des questions

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politiques qui naissent de cette situation , il en sort des sujets de méditation plus grands encore, qui sont d'un ordre supérieur, et qui méritent peut-être une étude plus profonde , parce qu'ils sont, non d'un jour, non d'un siècle, mais de tous les âges.

Il y a des questions de morale et d'humanité qui sont éternelles , dont la grandeur ne périt jamais, et qui, indépendantes des temps, des lieux et de la fortune des États, survivent aux grandes comme aux petites querelles des empires. On ne saurait mieux étudier ces questions d'humanité que chez les peuples malheureux ; ces questions de morale , que chez les peuples dont le malheur est une injustice. Et qui nommera un pays plus infortuné que l'Irlande ? Qui citera un peuple dont la misère soit moins méritée?

Le spectacle d'une population de plusieurs millions d'hommes subissant, de notre temps même , au milieu du dix-neuvième siècle , toutes les tortures d'une famine annuelle , et tous les supplices d'une misère qui n'a point son égale , ne sufiit-il pas pour toucher profondément tous ceux auxquels rien d'humain n'est étranger? Est-il besoin d'être Irlandais ou Anglais pour compatir à tant de souffrances? Est-ce qu'il n'y a pas au fond de toutes les âmes généreuses une

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corde sympathique qui répond à toutes les douleurs de l'humanité ? Est-ce qu'il y a un peuple étranger dans la famille des peuples? Toutes les détresses de l'homme n'ont -elles pas des droits à la pitié de l'homme? Toutes ne viennentelles pas de la mèRie cause première , de l'égoïsme, d'où naissent toutes les oppressions? En exposant les maux de l'Irlande , en remontant à leurs causes , en cherchant et en discutant le moyen de les guérir , l'auteur n'a pas cru traiter des sujets indifférents à la France.

Et pour le moraliste qui , en déplorant les infortunes de l'homme , s'applique à en rechercher l'équité ou l'injustice, quelle contrée sera aussi féconde que l'Irlande dont tous les malheurs sont mêlés de quelque vertu , et dont les plus grands maux ont eu pour cause sa fidélité religieuse? Où trouvera-t-il des enseignements plus variés , plus tristes , plus consolants ? Où verra-t-il plus clairement que dans les annales de la domination anglaise en Irlande , comment, une fois entré dans une voie inique, on est fatalement tenu de la parcourir tout entière , et entraîné jusqu'à des fins extrêmes , devant lesquelles on eût, au point de départ, reculé avec horreur; comment, d'une première injustice, découlent toutes les injustices, d'une première

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violence, toutes les violences; comment toutes se tiennent, s'enchaînent, se commandent les unes les autres, depuis celle qui se prend à l'âme et à la pensée, jusqu'à celle qui torture les corps? Où pourra-t-il voir plus de périls attachés à l'oppression et plus de bonheurs imprévus offerts au martyre? Où trouvera-t-il dans la fortune du maître et de l'esclave des retours plus extraordinaires, une plus cruelle servitude suivie d'une plus équitable délivrance , des prospérités plus iniques amenant de plus justes expiations? Où verra-t-il mieux qu'en Irlande les secours extraordinaires que la religion prête à la vertu? et quelle autre contrée que l'Irlande lui offrira le spectacle unique jusqu'à ce jour, de toutes les persécutions pratiquées au milieu de tant de lumières, qu'il n'est pas un acte inique que l'on ne voie naître , et dont on ne suive toutes les conséquences ? Dans quel autre pays pourra-t-il étudier ainsi, au flambeau de la liberté, les procédés de la tyrannie?

Tel est le tripTe mtérêt qu'offre à l'homme d'Etat, au philantrophe , au moraliste,, l'Irlande de nos jours. Tel est l'objet que ce livre a eu en vue.

Assurément , il est difficile d'imaginer un sujet plus noble et plus grand : il n'en est point de

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plus capable de passionner l'écrivain, d'exciter son esprit et d'intéresser son cœur. Mais, s'il n'est point de plus beau cadre , peut-être aussi n'en existe-t-il pas de plus difficile à remplir.

Outre les difficultés propres à sa seule grandeur, ce sujet en contient beaucoup d'autres que l'on peut considérer comme spéciales à l'État particulier de l'Irlande. La première qui s'offre à l'écrivain naît de la complication infinie des éléments dont se compose l'état social et politique de l'Irlande, qu'il faut cependant voir clairement pour les exposer de même. Ce pays qui, avant la conquête , possédait son gouvernement national^ et où les Anglo-Normands ont apporté des lois moitié normandes , moitié saxonnes , présente dans son organisation politique des variétés qui rendent son étude singulièrement pénible et souvent épineuse. Pour comprendre l'organisation politique de l'Irlande, il faut d'abord connaître le gouvernement du peuple dont celle-ci a reçu presque tcmtes ses institutions , comme pour juger l'effet il laut remonter à la cause ; et quelle étude que celle des lois et des coutumes de l'Angleterre ! Comment apprendre cette constitution qui est éparse dans les statuts et dans les mœurs? Comment oser en parler? Et quand ce travail est fait, quand on est parvenu

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à toucher les institutions les plus insaisissables qui soient au monde, il faut encore examiner lesquelles de ces institutions ont été portées en Irlande , et comment celles-ci se sont modifiées suivant des circonstances diverses, d'autres lieux et des besoins différents. La difficulté est immense : il faut cependant l'aborder ou renoncera tout l'ouvrage ; car comment apprécier l'action des pouvoirs politiques établis dans une société , si d'abord on n'en connaît l'esprit et la forme? L'auteur a sans doute , dans cette partie de son livre , commis beaucoup d'erreurs en dépit des efforts qu'il a faits pour les éviter; mais il se consolera des critiques dont il pourrait être l'objet, si les explications qu'il donne , défectueuses dans quelques détails , sont jugées justes au fond , et rendent intelligibles les développements qu'elles sont destinées à éclairer. Il voudrait que l'on n'oubliât point que, lorsqu'il parle de la constitution anglaise, ce n'est point qu'il en veuille faire l'exposé , mais parce que les institutions de l'Irlande ne se peuvent comprendre que par celles de l'Angleterre.

L'état social n'est pas moins compliqué que l'état politique. Comme l'Irlande , aujourd'hui tout à fait libre , a été longtemps asservie , les mœurs de ce pays offrent le plus extraordinaire

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assemblage d'indépendance et de servitude , de libertés existantes dont quelques-unes ne vivent que de nom , de tyrannies abolies dont les effets durent encore. Partout on voit le fait en opposition avec le droit , et la loi contredite par la coutume; tout en Irlande est complexe; il n'est peut-être pas une circonstance actuelle qui se comprenne bien, si on n'en demande l'explication au passé; pas un mal présent dont il ne faille étudier la cause première dans des temps qui ne sont plus. Rien n'est plus difficile aussi, au milieu de toutes les sources de misère qui abondent dans ce pays , lés unes sociales , celles-ci politiques, celles-là religieuses, que de les bien distinguer toutes, et d'analyser la part de malheur qui provient de chacune d'elles.

La variété des choses à étudier est infinie ; et puis comment faire cette étude? Ici une autre difficulté se présente. D'abord il existe très-peu de livres qui soient bons à consulter sur les institutions et les mœurs de l'Irlande.

Aucun de ceux qui traitent de ce pays avec quelque étendue n'est écrit dans notre langue (1) ; et parmi les ouvrages étrangers dont l'Irlande

(i) Le bel ouvrage de M. Augustin Thierry (Histoire de la conquête de VÂngleterre par les Normands) répand quelques vives lumières sur l'histoire de l'Irlande , depuis la conquête de l'Irlande jusqu'à nos jours. Mais il u'cntrait point dans le plan de ce grand écrivain d'exposer l'état social et

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forme le texte, la plupart, écrits par des Anglais ou par des Irlandais, sont empreints de préjugés nationaux et de préventions de parti , qui , contraires ou favorables à l'Irlande, les rendent tous également suspects. Il faut donc absolument, pour juger l'Irlande, se transporter dans le pays même.

Mais, arrivé en Irlande, l'auteur va s'y trouver exposé à bien d'autres écueils. Celui qui, dans ce pays, cherche le vrai avec le plus de zèle et de bonne foi, a bien de la peine à le saisir; tout le lui dispute et travaille à l'égarer; tout est menteur en Irlande , depuis le riche qui cache son égoïsme jusqu'à l'indigent qui exalte sa misère. Toutes les passions de classe, de secte, de parti, qui y sont brûlantes, sèment sous les pas du voyageur mille éléments d'erreur. L'Irlande n'est plus en état de guerre civile ; mais elle est toujours en révolution; et, soit ébranlement des commotions passées , soit symptôme d'agita-

politique de l'Irlande, tel qu'il existe aujourd'hui ; le passé même de l'Irlande n'esl qu'un coin de son vaste et brillant tableau.

M. P. Duvergier de Hauranne a , en 1827 , publié un intéressant volume intitulé Lettres sur les élections anglaises et sur la situation de l'Irlande. Mais dans cet ouvrage qui présente sur les mœurs et sur les institutions irlandaises les aperçus les plus justes et les plus ingénieux, l'auteur a surtout voulu peindre un grand événement contemporain, c'est-à-dire l'agitation irlandaise qui a précédé et amené l'émancipation catholique de 1829. Je ne connais, dans notre langue, que ces deux ouvrages dont l'Irlande soit le sujet principal on accessoire.

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lions nouvelles , le sol y tremble sous les pas : les partis y sont si violents , qu'on dirait des armées en présence prêtes à en venir aux mains. L'étranger qui tombe tour à tour dans chacun de ces camps ennemis entend les langages les plus divers , les opinions les plus opposées , les récits les plus contraires. Chaque jour lui apporte le démenti de ce qui la veille lui a été affirmé ; et l'assertion d'aujourd'hui s'évanouira le lendemain devant une dénégation nouvelle. Averti par ces contradictions, il reconnaît bientôt que le seul moyen de vériûer les faits c'est de les voir lui-même; mais comment tout voir? Et alors même qu'il en aurait la puissance , ne lui arrivera-t-il pas bien souvent qu'en croyant juger avec ses propres yeux, il verra encore par l'oeil d'autrui, et regardera non ce qui est, mais ce qu'on voudra bien lui montrer?

L'auteur a fait de constants efforts pour échapper à ce danger. Ce qu'avant toutes choses il a poursuivi dans ses investigations, c'est la sincérité des faits ; ce qu'il s'est attaché constamment à éviter, c'est l'inlluence de ces passions politiques et religieuses qui sont, en Irlande, une source si féconde de mensonge et d'erreur. Etranger aux factions qui divisent cette contrée malheureuse, il n'a eu , en la parcourant, qu'un

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but, qu'une pensée, qu'une passion : la vérité. Il a cherché la vérité partout ; il l'a demandée à tous les partis , sachant bien que nul d'entre eux ne pouvait seul la lui donner, mais que , si elle se pouvait trouver quelque part, c'était dans l'examen et l'appréciation de tous. Au milieu de ces partis opposés , il éprouvait sans doute plus de sympathie pour les uns que pour les autres ; mais, convaincu qu'en politique et en religion .la cause même la plus inique ou la croyance la plus fausse peut avoir pour défenseurs l'âme la plus honnête et l'esprit le plus droit , il s'est mis tour à tour en rapport avec des hommes de toutes les opinions politiques et religieuses ; et il a toujours jugé les choses indépendamment des personnes.

Quand il a trouvé les passions d'accord sur un fait, il a considéré ce fait comme vrai ; lorsqu'un doute s'est élevé dans son esprit, il en a cherché la solution , soit dans la réunion de plusieurs témoignages , soit dans les documents officiels publiés par ordre du parlement anglais; en général, il a rejeté comme incertain tout fait dont il ne possédait pas une double preuve.

Qu'il soit permis à l'auteur de présenter ici une réflexion. Si ce livre parvient jusqu'en Angleterre , le lecteur de ce pays y blâmera sans

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