PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. I, § I. 22t
gent que celui-ci reprend avec un profit sur les traitants secondaires, et ces derniers, en sous-louant à des petits fermiers , rentrent non-seulement dans la somme payée par ceux-ci à l'entrepreneur , mais encore réalisent un bénéfice ; de sorte que les colons inférieurs ont à payer un fermage qui est d'abord égal au prix que Fentrepreneur paie au propriétaire , et auquel il faut ajouter les profits de l'entrepreneur et les bénéfices des autres intermédiaires ( i ).
Vainement les pauvres agriculteurs d'Irlande travaillent pour contenter tous ces intérêts , et s'efforcent de faire eux-mêmes sur la terre le petit gain duquel dépend leur vie et celle de leur famille : la terre d'Irlande, quelque féconde qu'elle soit, ne saurait donner tout ce qu'on lui demande ; et sans cesse, en dépit de ses efforts et de ses sueurs, le pauvre cultivateur irlandais se voit dans l'impossibilité de payer le prix de sa ferme. Alors, qu'arrive-t-il? Le traitant ou le propriétaire l'expulse de sa ferme , saisit ses meubles et les vend. Et que devient l'agriculteur, dont tout le crime est d'avoir entrepris une cliose impossible? Comme il n'existe aucune autre industrie que celle de la terre, il va chercher une petite ferme ailleurs, et en attendant qu'il la trouve, il se met à mendier avec sa femme et ses enfants
Voilà sans doute une grande misère, qui paraît surtout énorme , vue en relief du bien-être et de la prospérité du fermier anglais. Or , est-il possible de se méprendre sur sa vraie cause ? Ce serait une grande erreur que de l'attribuer tout entière à ces intermédiaires , entrepreneurs , traitants ou agioteurs , qu'en Irlande on connaît sous le nom de middlemen. 1. 1 5
22l6 CAUSES DE ?.IIsi;RE. SOCIÉTÉ CIVÏLE.
Ces niiddlemen sont un effet et non une cause. Assurément ils sont un mal (i), et l'on ne saurait imaginer rien de plus désastreux que toutes ces transactions successives dont le premier effet est de livrer le sol à des spéculateurs qui , n'éprouvant aucun des intérêts de la propriété, prennent l'exploitation d'une ferme comme une industrie passagère, et dont la conséquence non moins immédiate est de placer, entre les propriétaires du sol et celui qui le cultive, trois ou quatre trafiquants qui n'interviennent sur la terre que pour en tirei" un lucre. Mais ce mal, quel en est le véritable auteur? N'estce pas celui qui, dans son indifférence pour le pays et ceux qui le couvrent, a livré à des mains étrangères et cupides le sol et ses habitants?
Du reste, que les agriculteurs irlandais aient affaire au maître du sol ou au traitant, leur condition ne diffère guère. Ils ne trouvent de sympathie ni dans l'un ni dans l'autre; le même esprit de cupidité anime tous les deux, le même égoïsme étroit les endurcit et les aveugle; l'un et l'autre ont en vue un seul objet , affermer leur terre au plus haut prix (2). La condition morale et phvsique du fermier leur est à tous les deux également indifférente. Us éprouvent et montrent la même insensibilité en présence de ses efforts heureux ou j^le ses sueurs stériles , de sa prospérité et de ses revers ; cet homme occupe leurs terres, mais il est pour eux comme un étranger. Pourvu qu'il paie, c'est tout ce qu'ils demandent. Aussi, quand ils le voient fiùble et abattu, ils le laissent dans sa détresse et,d('touinent les yeux; ils ne viennent à lui que pour lui deman-