‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 4)Chapitre 41 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. I, § I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. I, § I

sont longs, et d'autres où la coutume est de les faire de peu de durée ; il en est enfin où j'ai vu la ferme se donner sans bail, d'année en année (tenants at Will) ; et je n'ai point remarqué que ces diversités dans la forme de l'engagement , qui sans doute influent sur les produits agricoles, modifiassent sensiblement la condition du fermier, que j'ai trouvée partout également prospère.

Quels que soient les termes de la loi que le propriétaire et le fermier établissent entre eux; quel que soit le texte du contrat qui les lie l'un à l'autre; quelque attention que l'on mette à assurer au pauvre agriculteur des droits, des sûretés et des garanties, la lettre àe. l'engagement sera toujours stérile, sans Y esprit qui seul peut la féconder. Or l'esprit, l'âme des obligations auxquelles le propriétaire est tenu envers le fermier, c'est la bienveillance^ seule égide du faible contre le fort , du pauvre contre le riche. Le droit même le plus pur sera toujours cruel sans la sympathie. Il n'est pas de loi si libérale qui supplée à la charité absente, point de loi si dure que la charité n'adoucisse pas ; et c'est ce qui explique pourquoi le fermier d'Irlande, qui ne peut trouver dans le propriétaire ni bienveillance ni pitié , est si misérable.

Concurrence pour la terre. — Whiteboysme. — Mal social. — Inutilité des rigueurs employées po\ir le guérir. — Terreur dans le pays. — Disparition des capitaux et des propriélajres.

Nous venons de voir comment, par l'effet de

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régoïsuie ou (le riiicurie des riches, la terre s'est dès l'origine couverte en Irlande d'une infinité de petits cultivateurs entre lesquels cette terrre est divisée par parcelles de cinq, de dix, de vingt acres. Si l'on demandait comment il a été possible de trouver un si grand nond^re d'agriculteurs, je répondrais qu'il est facile d'attirer à la culture de la terre tous les habitants d'un pays où il n'existe absolument aucune autre industrie. Ce fut sans doute dans les premiers temps un grand avantage pour le propriétaire que de trouver à sa disposition cette multitude de petits fermiers; car sans eux il n'eût rien pu tirer de ses domaines, à moins d'engager des capitaux qu'il ne voulait point risquer.

Cependant un moment arrive où toutes ces terres sont occupées, et cette heure ne se fait pas longtemps attendre ; car toute la population catholique, exclue des emplois publics , des professions libérales (i), inhabile à être propriétaire, incapable de commerce et d'industrie par sa pauvreté, quand elle ne l'aurait pas été par l'état politique du pays, n'ayant absolument d'autre carrière à suivre que celle de fermier; celle population, dis-je , se précipite sur la terre offerte à ses efforts et l'envahit de même qu'un torrent débordé sur une vaste plaine la couvre bientôt de ses ondes.

Mais dans un pays où la terre est le seul moyen d'existence, quel est le sort de ceux à qui la terre manque? Que devient le fermier qu'on expulse de sa ferme s'il ne peut trouver de ferme ailleurs? Que deviennent les enlanis du fermier? Voici un petit domaine sur lequel vit médiocrement un seul agri-

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culteurf celui-ci a cinq enfants (nombre peu considérable pour une famille irlandaise); son unique pensée comme sa seule ambition est de trouver une ferme pour chacun d'eux : mais il ne saurait y réussir, puisque toutes les fermes sont occupées. Que vont donc devenir ses enfants ? Remarquez que la question se pose rigoureusement , car encore une fois la culture est l'unique ressource, la seule industrie de l'Irlandais, et la terre lui manque; et cependant il faut une industrie au pauvre dans un pays où le riche n'a point de charité. Il s'agit pour lui de posséder un champ ou de mourir de faim.

Voilà le secret de cette extraordinaire concurrence dont en Irlande la terre est l'objet. La terre ressemble en Irlande à une place forte éternellement assiégée et défendue avec une ardeur infatigable : il n'y a de salut que dans son enceinte ; celui qui a le bonheur de pénétrer dans ses murs y mène une vie rude, austère, une vie de sueurs, d'alertes, de périls; mais enfin il vit : il se tient au rempart, il s'y cramponne, et pour l'en arracher il faut mutiler ses membres. Quant au malheureux qui a fait de vains effort pour atteindre le but , sa condition est lamentable; car, s'il ne se résigne pas à périr de misère, il faut qu'il devienne mendiant ou voleur. Que suit-il de là ? C'est que le fermier qui veut assurer l'existence de sa famille , n'a d'autre moyen à prendre que de subdiviser sa petite ferme en autant de parts qu'il a d'enfants : chacun d'eux possède alors quatre ou cinq acres au lieu de vingt qu'avait le père, et on voit s'élever sur la ferme plusieurs cabanes de boue au lieu d'une. Cependant le fils a

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lui-même des enfants; il fera pour ceux-ci la même chose que son père a faite pour les siens; et ainsi de génération en génération jusqu'à ce que le morcellement de la terre arrivant à un demi ou même un quart d'acre pour chaque ménage, l'occupant du sol se trouve dans l'impossibilité matérielle de vivre sur cette étroite parcelle. Voilà ce qui explique comment, à l'heure qu'il est, on trouve jusqu'à trois et quatre cents petits fermiers, étroitements serrés et vivant misérablement sur tel domaine qui dans l'origine n'avait été affermé qu'à un petit nombre ( i). Et encore malgré cette accumulation de colons qui se pressent sur le sol les uns contre les autres , il arrive souvent encore im moment où l'espace manque matériellement, et il faut qu'une certaine quantité de ceux qui naissent sur cette terre la

quittent

Ils s'éloignent de la terre , et cependant la terre seule peut les nourrir; que s'ensuit-il? Que le ^ nombre des fermiers étant de beaucoup supérieur au nombre des fermes , la concurrence accroît outre mesure le taux des fermages. Il faut en Irlande une ferme d'un acre ou d'un demi-acre de terre ou mourir; il le faut à tout prix, à toutes conditions, quelque rudes qu'elles soient. Le loyer raisonnable de cet acre serait de l\ livres sterling : j'en offre le double au propriétaire ; un autre en donne lo, j'en offre y.o ; la terre m'est adjugée : au jour de l'échéance je ne paierai pas ; qu'importe ! j'aurai vécu ou essayé de vivre pendant une année.

(Vcst ainsi que celui qui déjà payait une rente exorbitante est obligé par la concurrence , pour

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