PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. I, § II
conserver sa ferme , de payer une somme encore plus élevée (i); il est libre, à la vérité, de refuser tout accroissement de fermage , mais une arme à deux tranchants pèse sur sa tête ; s'il résiste à l'exigence du propriétaire , celui-ci le chasse de sa ferme ; ou bien il se soumet à une condition dure, et alors il est à peu près sûr que, réduit à l'impossibilité de tenir de téméraires engagements , il sera bientôt congédié par le propriétaire à l'instigation peut-être de quelque nouveau compétiteur; après tout la pire condition c'est de quitter le sol dans un pays où le sol est l'unique source de vie \ il reste donc sur sa ferme, consent à tout; il sait qu'à peine un sur mille réussit dans une pareille entreprise, et il se résigne à jouer à cette cruelle loterie.
La concurrence des cultivateurs qui se disputent la terre élève peut-être plus le taux des fermages que l'avidité du propriétaire et du middleman. On ne saurait imaginer de condition pire que celle de tous ces pauvres laboureurs, pullulant sur le sol, s'y attachant comme une vermine et ajoutant à leur misère par leurs efforts surnaturels pour la combattre (2). Cette misère s'augmente en proportion exacte de l'accroissement de la population , jusqu'à ce qu'il y ait, comme de notre temps, deux millions six cent mille pauvres , c'est-à-dire deux millions six cent mille individus manquant de terre ou fermiers d'une terre trop petite pour vivre dessus (3).
Cet état social funeste au fermier ne profite point au propriétaire. Celui-ci, ou son ayant-droit, trompé d'abord par les promesses des enchérisseurs , finit par e» reconnaître le mensonge ; il se lasse de tirer
2j4 causes de misère, société civile.
peu de terres affermées un si haut prix, se dégoûte des rigueurs dont la justice absorbe tout le profit : il reconiiait qu'en ruinant ses fermiers il ne s'enrichit pas. « Tout le mal, se dit-il quelquefois, vient « de cette fourmilière d'agriculteurs qui dévorent « le sol au lieu de le féconder. Ce mal cesserait si, à « la place de toutes ces petites fermes, on en établis- « sait quelques grandes; c'est le système agricole « suivi en Angleterre et en Ecosse; le moment est « propice poiu' l'imiter en Irlande; l'époque des ré- « volutions s'éloigne, le souvenir s'en efface, le sol « jadis tant ébranlé se raffermit; on peut mainte- « nant sans imprudence engager quelques capitaux « dans la terre ( i ). »
Son plan est donc arrêté : il va substituer quelques grandes fermes à une multitude de petites, mais pour atteindre ce but que doit-il faire? Chasser d'abord tous ces petits fermiers qui couvrent sa terre, et après le départ desquels il pourra procéder à une nouvelle distribution de sa propriété : c'est-àdire qu'après s'être servi de ces petits fermiers dans le temps que, faute de capitaux, il avait besoin d'eux, il les congédie le jour où le retour des capitaux lui fournit un moyen d'exploitation plus lucratif. Mais que vont devenir ces deux ou trois cents agricidteurs qui un jour reçoivent l'ordre de déguerpir de leurs cabanes? Encore un coup ce congé les tue. Et ici, prenez-y garde, ce n'est pas une expulsion commune ; d'ordinaire au fermier qui sort succède un autre fermier : ici des centaines d'agriculteurs s'en vont , deux ou trois restent, nul ne vient, de sorte que voila trois çenits nnsères dése|f)érées