PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. I, § H
créées d'un seui coup et qui ne font naître aucune occasion d'adoucissement pour d'autres infortunes (i). On voit maintenant quels intérêts contraires , quelles passions diverses exerce en Irlande la possession du sol. Cependant l'ordre de déguerpir étant donné au pauvre fermier, celui-ci y résiste; cet ordre est pour lui une sentence de mort; il voit aussitôt se dresser devant lui le spectre hideux de la faim qui s'apprête à le saisir, lui, sa femme et ses enfants; il contemple alors toute l'étendue de son malheur, passe de la douleur au désespoir, du désespoir à l'abattement. Pourtant un rayon d'espérance vient éclairer son front : Si j'allais, dit-il, trouver le maître, et lui montrer tout l'excès de misère qui nous accable. Ah ! s'il voyait ma femme amaigrie par le jeûne, mes enfants pâles et affamés , oh! sans doute, il en serait touché, et nous laisserait notre pauvre cabane, au moins encore pour quelques jours ! L'infortuné se trompe ; il va se jeter aux pieds du maître, il le conjure, il l'implore, mais en vain; le riche, en Irlande, ne compatit point au pauvre. Dans ce pays, le pauvre doit garder son orgueil; il s'humilie sans profit devant le riche, qui jouit de son abaissement sans alléger sa misère. Le pauvre fermier , repoussé durement , regagne sa cabane en silence, y rapporte un deuil de plus, et, frappé d'une infortune trop grande pour qu'il la combatte, trop grande aussi pour qu'il s'y résigne, il croise ses bras, et demeure immobile. ^
Alors le propriétaire réclame l'aide de la justice, qui M
rend à grands frais un jugement par lequel le pauvre agriculteur est condamné à quitter sa terre; le juge-
ment triple la somme que doit payer le malheureux avant de s'en aller. 11 était chassé faute de payer sa rente: comment s'acquittera t-il à présent qu'il doit trois fois plus qu'il ne devait auparavant? Bientôt il voit paraître deux constables, porteurs d'une sentence en bonne forme , selon laquelle il doit à l'instant vider les lieux; et d'abord ces agents de la puissance publique commencent par saisir tous les objets qui , dans la cabane, s'offrent à leurs regards. Il faut bien que les hommes de loi , sans lesquels il n'y a point de justice, soient payés de leur peine. Tout cela se fait au milieu de mille cris déchirants qui éclatent dans la pauvre cabane ; des imprécations se font entendre, qui, si elles arrivaient à l'oreille du riche, jetteraient plus d'un remords dans ses joies ; mais enfin la justice a son cours ; tout est saisi et scellé dans la demeure du fermier ; les recors en sont les maîtres, et la pauvre famille n'y est plus (i)> Les constables disparaissent, enlevant leur butin. Le lendemain , on est tout étonné de revoir dans la pauvre cabane le fermier et sa famille; la force matérielle les avait seule éloignés ; dès que cette force s'est évanouie, ils reparaissent. On les a chassés de leur terre ; mais , puisque cette terre peut seule leur donner la vie , il faut bien qu'ils reviennent à elle. Alors le propriétaire prend le seul «moyen qui lui reste de se débarrasser de ces misères obstinées : il démolit la cabane , et congédie ainsi ses habitants. Ces rigueurs s'accumulent, ces cruautés se multiplient ; les pauvres occupants du sol sont pourchassés de chaumière en chaumière , jetés , eux et leur famille, sur la voie publique, partout en butte