PREMIÈRE PARTIE, cn\P. II, SECT. H, § I. sSq
que , d'un autre côté , n'étant soumis à la surveillance d'aucun supérieur , il n'a dans sa conduite ni éloges à attendre ni censures à redouter ? On conçoit que , dans cette situation , peu stimulé par la conscience de ses devoirs publics, entouré d'ailleurs d'une multitude d'intérêts privés qui l'absorbent , il lui arrivera souvent d'oublier le papiste , qui après tout sera en sûreté sous les yerroux. A la vérité, l'enquête, retardée par sa négligence , ne sera point prête pour l'ouverture des assises ou des quarter sessions ; mais qu'en résultera- t-il ? C'est que l'affaire sera remise à trois mois , peut-être à six, et le prévenu en sera quitte pour passer ce temps en prison , où il attendra le jour du jugement (i). * Ce jour arrive enfin. Cent ou cent cinquante jurés ont été réunis par le shérif ; mais d'abord ce shérif protestant n'a choisi , sauf quelques exceptions rares, que des jurés protestants. Sur ces cent jurés, douze vont être appelés à rendre la justice du pays : le. tirage se fait; le nom d'un juré catholique est-il par hasard prononcé , l'avocat de la couronne le récuse aussitôt. Voilà donc l'accusé placé en face de douze jurés protestants, gens riches pour la plu-r part, et qui sont autant les ennemis de sa classe que de son culte. Maintenant, on le demande, quelle impartialité peut espérer un accusé qui , dans chacun de ses juges , aperçoit un adversaire politique ou religieux ? Qui croira que de pareils juges soient animés de cet amour pur de la vérité, qui est la première condition de toute justice? Et d'ailleurs, combien d'obstacles étrangers au juge vont entraver la tâche de celui-ci dans le débat qui s'ouvre ! D'ordi-
naire, en Irlande, l'accusé de race celtique parle un langage que le juge et le juré de race anglaise ne comprennent pas : de là la nécessité de recourir à un interprète, qui traduit pour l'accusé les paroles du juge, et pour celui-ci les paroles de l'accusé ; de là, par conséquent , une première cause de confusion. Ce n'est pas tout. Comme il n'est pas d'accusé en Irlande qui ne soit une victime aux yeux des gens de sa classe, c'est-à-dire du bas peuple, les faux témoignages abondent, et voilà pour le juge une autre source d'erreur. Au milieu de ces ténèbres , on serait bien difficilement juste avec le plus ardent désir de l'être. Comment donc le sera celui que ne travaille point la passion de la justice? Pour moi , j'ai assisté en Irlande aux débats de la justice criminelle , et je ne saurais dire de quelle douleur ce spectacle a rempli mon âme.
C'est une triste vérité que dans tout tribunal irlandais il y a comme deux camps ennemis qui sont en présence : l'accusé d'une part , le juge et les jurés de l'autre. Parmi les spectateurs du combat , le peuple est pour l'accusé , le tribunal a pour lui les soldats , les constables et les riches. Comme en Irlande l'aristocratie est en lutte ouverte avec le peuple , tout ce qui dépend de celleci ou sympathise avec elle, vient la seconder sur ce terrible champ de bataille , où le puissant extermine le faible au nom de la justice et des lois. Les préjugés et les passions malveillantes dont le prévenu est l'objet éclatent de toutes parts ; on les aperçoit dans l'accent (lu juge, dans les émotions comme tians l'impassibilité du jury; le langage même du