PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. II, § II
moyen d'avancer leurs propres affaires. S'agit-il d'une route à tracer, ils considèrent, non le besoin du pays, mais leur convenance personnelle; et le peuple paiera une lourde taxe , non pour lier entre eux quelques centres importants de population , mais pour établir une communication agréable et facile entre les châteaux de deux riches. Mais du moins dans ce pays d'ignorance et de misères, fonderont-ils des asiles charitables et des écoles? Non ; que feront-ils donc pour le peuple ? Des casernes et des prisons, seuls établissements qui, en Irlande, soient édifiés avec luxe. Enfin ils commettront tant d'abus énormes, tant de fraudes grossières, tant d'excès jusqu'alors inouïs, qu'ils finiront par rendre proverbiales, en Angleterre, les malversations d'un grand jury irlandais (i).
Les riches d'Irlande , maîtres de l'administration comme de la justice, tiennent en réalité dans leurs mains tous les pouvoirs de la société. Comment donc mettraient-ils eux-mêmes des bornes à leur autorité? « C'est, dit Montesquieu , une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le dirait? la vertu même a besoin de limites (2) ! j>
Il faut des limites à la vertu même ! Jusqu'où donc ira l'égoïsme, qui n'en a point?
Si la meilleure aristocratie n'est point exempte de vices , on peut dire avec raison qu'une mauvaise aristocratie est le pire des gouvernements ; et son vice ne se montre nulle part plus à découvert que dans l'administration quotidienne des lois. Si on
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suppose une aristocratie sympathique avec la population, on conçoit tout de suite que ses membres, disséminés parmi le peuple, seront d'autant plus enclins à protéger le faible et à secourir le pauvre, qu'ils seront continuellement témoins de la faiblesse de l'un et de l'indigence de l'autre; et plus ils seront riches et puissants, et plus ils seront capables, tout en maintenant leurs privilèges, de défendre les droits de leurs inférieurs. C'est en ce sens que l'aristocratie, dont l'inégalité est le principe, peut du moins protéger la liberté dés citoyens. Mais quand cette aristocratie est l'ennemie naturelle du peuple, sa puissance ne peut plus rien offrir de tutélaire: ' fût-elle assez forte et assez habile pour conserver ses propres prérogatives, elle n'étendra point autour d'elle le bienfait de sa force; tous ses membres pourront posséder des privilèges, sans qu'au-dessous d'eux personne ait des droits. Dans un tel état social , on aura toutes les sujétions de l'inégalité avec tous les maux de la servitude.
Et nulle part l'oppression du peuple ne sera si facile ni si assurée que dans une telle société; car jamais l'opprimé ne se trouvera si bien à la portée de l'oppresseur; et dans un pays où tout propriétaire est tout à la fois ennemi du peuple et fonctionnaire public, on pourra dire que 'la tyrannie est partout.
Si tout se réunit pour rendre funeste une aristocratie dont le principe est vicieux , il faut ajouter que tout tend aussi à la rendre odieuse. L'aristocratie, quand elle n'est point repoussée par le sentiment national et religieux, a, aux yeux d'un peuple