PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. II
quelle gouverne, un mérite singulier, exagéré peut-être, mais dont elle tire tout à la fois un grand lustre et une grande puissance : ce mérite c'est d'exercer gratuitement ses fonctions. Elle trouve sans doute dans l'état social sur lequel elle est appuyée, des avantages et des privilèges qui l'indemnisent largement de ses travaux; mais enfin ses membres ne reçoivent ostensiblement et matériellement aucun salaire; et il y a dans ce désintéressement au moins apparent quelque chose qui frappe singulièrement l'esprit du peuple , et qui porte celui-ci à honorer le caractère des hommes dont il admire la générosité , en même temps qu'il reconnaît la supériorité de leurs lumières. Mais ce mérite de l'aristocratie se change en grief, lorsque, au lieu d'être populaire, elle est antipathique à la nation.
Il semble, en effet, qu'on pardonne plus aisément l'oppression au magistrat ou au juge, qui, en l'exerçant, fait en quelque sorte un métier dont il a besoin pour gagner sa vie. On peut croire que ce fonctionnaire n'est qu'un agent passif qui , dans le fond de son âme, compatit aux maux que sa main fait naître; mais, quand il agit sans salaire, on suppose naturellement que l'oppression lui plaît, et qu'il pratique de tout cœur une tyrannie dont la société ne lui paie point les frais.
§ ni.
Influence du même principe sur les corporations municipales.
Après avoir vu l'influence qu'exerce sur les pouvoirs de l'État et du comté le principe vicieux de
'2^9. CAUSES DI-: MISKRE. SOCIFTE POLITIQUE.
l'aristocratie d'Irlande, on va considérer les effets du même principe sur le gouvernement des cités, dites corporations /nunicipa/es.
Quoiqu'il s'agisse ici des villes, il ne s'agit pas de toutes les villes; car en Irlande, de même qu'en Angleterre, toutes les villes ne constituent pas des corporations municipales : de même qu'il existe des corporations municipales auxquelles on peut à peine donner le nom de villes. La petite bourgade de Naas en Irlande a une corporation : Birmingham et Manchester n'en ont point. Une ville n'est point une corporation municipale parce qu'elle contient un certain nombre d'habitants ou une certaine importance commerciale, mais parce qu'elle possède une charte; ce qui la constitue, ce n'est pas le droit, c'est le privilège, seul principe universel et invariable dans les sociétés d'origine féodale.
En principe général il n'existe ni en Irlande ni en Angleterre de villes ou de communes qui soient indépendantes du gouvernement central. En principe le parlement étend son empire et sa souveraineté sur les villes et villages comme sur les comtés; ou pour mieux dire, il n'y a dans l'Etat qu'une seule division : celle des comtés dans la circonscription desquels on peut dire que les plus grandes villes, comme les moindres villages, sont compris. C'est une règle générale que toute ville est sujette, même pour les plus petits détails de sa police intérieure, à la loi de l'État et aux officiers de celui-ci et du comté; elle ne peut faire pour sa voirie le moindre règlement; le parlement a seul le pouvoir de lefaire(i ). C'est un acte du parlement anglais qui ordonne qu'à