CHAPITRE P
En 1156, une bulle du pape Adrien IV donne le royaume d'Irlande à Henri II , roi d'Angleterre ( 1 ).
Cette bulle prouve que déjà à cette époque Henri II avait porté ses vues sur l'Irlande, dont il se faisait attribuer la suzeraineté par la puissance qui alors disposait des empires. Adrien IV était Anglais d'origine, et il éprouvait sans doute pour son pays natal des sympathies que Henri II sut exploiter.
On lit dans la Chronique d'Hanmer : « En l'an 1160, le roi « (Henri II) se mit en tête de conquérir l'Irlande ; il lui « sembla que ce serait pour lui chose avantageuse, et qu'il ne « trouverait là qu'un peuple sauvage et grossier... (2). »
Ce ne fut cependant que douze ans plus tard que les Anglo-Normands envahirent l'Irlande. Voici, disent les chroniques du temps , à quelle occasion :
Dermot, roi de Leinster, ayant enlevé la femme de
(i) V. Mac-Geoghan, t. I, p. 460. — Rich. Musgrave, Irisb rebellions, p. 3. On peat voir la traduction de la hiiîie d'Adrien ,>dans l'ouviage de M. Thierry, Conquête de l'Angleterre par les Normands, t. III, p. ra.
(2) Anno 1160, the King (Henri II) rast in his minde to couquer Ireland ; he sawe that it was con\modious for him : considered ihat Uiey were but a rude and savage pecplo ..." Hanmer's Chronirie, p. ai5 , t. II, Anrient Irish historiés.
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O'Rourke, roi de .Meath, celui-ci porta plainte à Roderik O'Connor, monarque de toute l'Irlande, qui aussitôt prit en main la cause du roi outrage, et chassa de ses États le prince auteur de l'injure. Dermot, dans son désespoir, vint implorer l'appui du roi d'Angleterre. Heureux sans doute de l'occasion qui s'offrait à lui d'accomplir un dessein longtemps projeté, Henri H promit à Dermot de lui faire rendre justice.
Bientôt Fitz-Stephen , puis Strongbow, comte de Pembroke, abordèrent en Irlande avec une suite nombreuse de chevaliers normands.
Cependant , à peine Dermot a-t-il ainsi amené l'étranger dans sa patrie, que, voyant bien qu'il ne sera point remis en possession de ses États , il engage Fitz-Stephen à retourner en Angleterre ; mais Fitz-Slephen lui répond : « Que de- « mandez-vous? Nous avons abandonné nos amis si chers, « notre patrie tant aimée ; nous avons brûlé nos vaisseaux ; « ce n'est pas dans l'idée de nous enfuir; nous avons déjà « combattu au péril de notre vie ; à présent , quoi qu'il a arrive , nous sommes destinés à vivre ou à mourir ici avec « vous (1). »
Dermot ne recouvra point sa couronne, et les Anglais restèrent en Irlande.
Ils y restèrent , non sans y rencontrer des résistances infinies; car si leur invasion dans ce pays fut singulièrement facile, ce fut avec une extraordinaire difficulté qu'ils en pratiquèrent la conquête.
La première invasion eut lieu en 1169; et, si l'on s'en rapporte aux documents les plus authentiques , il faut aller jusqu'à Jacques I", c'est-à-dire à 1G03,' pour trouver l'achèvement de la conquête. Ainsi plus de quatre siècles se sont écoulés durant lesquels les Anglais n'ont exercé sur l'Irlande qu'un empire contesté.
Le spectacle offert par les Irlandais indigènes et les Anglo- Normands, luttant opiniâtrement pendant des siècles, les
(i) Hanmcr's Cliionirle, t. II, p. 23o. Anrionl Irisli historiés.
INTRODUCTION HISTORIQL £ 5
uns pour conserver leur patrie , les autres pour s'en créer une nouvelle, serait propre à exciter l'intérêt de tous, et toucherait surtout le lecteur français.
Ces Irlandais indigènes , troublés dans leur sauvage mais fière indépendance, appartiennent tous à la même race celtique de laquelle descendent aussi les Gaulois, nos aïeux.
Et ces Normands qui les ont envahis sont sortis de France un siècle auparavant. Leurs noms suffiraient pour déceler leur origine : c'est Raymond Le Gros; c'est Gauthier de Lacy; c'est Jean de Courcy , c'est Richard de Netterville (1), et mille autres noms sonnant de même.
Mais l'histoire de ces temps éloignés excéderait les limites de cette introduction.
L'auteur voudrait seulement, dans l'esquisse qu'il présente de cette première époque (de 1169 à 1535), donner au lecteur une idée de ce qu'était le peuple envahi par les Anglo- Normands ; il voudrait aussi montrer les causes qui rendirent l'invasion facile , et celles qui s'opposèrent à l'achèvement de la conquête.
Il n'est point rare de trouver allégué dans les ouvrages des écrivains anglais qu'à l'époque de la conquête l'Irlande contenait une population toute misérable , avilie et dégradée : allégation inspirée peut-être par le désir d'imputer les malheurs et la corruption de ce peuple à une cause antérieure au gouvernement des Anglais,
Ce qui est certain , c'est que rien dans les mémoires du temps ne paraît justifier une pareille assertion.
« Tel est, dit Campion, le caractère des Irlandais : ils sont « religieux , sincères , très-portés à l'amour et à la colère , « compatissants et pleins d'énergie dans le malheur, vani- « teux à l'excès et superstitieux , excellents cavaliers , pas- « sionnés pour la guerre, charitables et hospftaliers au-delà
(i) Mac-Geoghan , t. II , p. 3-6. — L'un portait sur ses armes celte devise française : J'aime mon Dieu, mon roi, mon pays. Uu autre celle-ci : Un Dieu, un roi. Un troisième, cette autre ; Ductus nou cuaclus. V. Har diman, Historjof Galway, p. 9-11.
M de toute expression... Ils ont l'esprit d'une ûnesse extrême, « se montrent très-di^sireux de s'instruire, apprennent tout « ce qu'ils veulent bien étudier; ils sont co7istants dans leurs Il travaux, aventureux, intraitables, dévoués sans me- « sure, etc.. (1).»
a Lorsque Robert Fitz-Stephen et les galants chevaliers « de la Bretagne entrèrent en Irlande, dit Hanmer, ils n'y « trouvèrent point de lâches, mais bien de vaillants hommes, « braves à pied et à cheval (2). »
« La nature , dit plus tard sir John Davis en parlant de lu « race irlandaise , a donné à ce peuple les plus extraordi- « naires facultés physiques et morales (3). »
Maintenant comment est-il arrivé que cette population généreuse ait été si facilement surprise par une poignée d'aventuriers? Et comment, envahie de la sorte, a-t-elle, pendant des siècles, résisté à la conquête; trop faible pour repousser son ennemi , assez forte dans ses revers pour ne se soumettre jamais ; incapable de supporter le joug et de s'en affranchir ; souffrant l'étranger sur son territoire , sans jamais abandonner l'espoir de l'en chasser? Comment deux peuples, l'un vainqueur, l'autre vaincu; celui-ci tantôt abattu, tantôt rebelle, celui-là toujours supérieur sans être maître , ont-ils vécu ensemble et côte à côte pendant des siècles , soit eu état de guerre violente sans s'anéantir l'un l'autre, soit en état de paix sans s'unir mutuellement?
Trois causes principales ont rendu facile pour les Anglo- Normands l'invasion de l'Irlande. La première se trouve dans l'état social et politique des Irlandais au douzième siècle; la seconde dans le fait encore récent de l'invasion danoise en Irlande ; la troisième, dans l'inCuence de la cour de Rome.
(r) Campion, p. 20. Ancient Irisb Imtories.
(2) Hannier's Chroiiicle, t. Il, p. 228. Ancient Irish historiés.
(3) The Bodici and minds of the Peuple endowed willi extraorJinai \ abiUties of nature. — V. Discovery of tlie Causes why Ireland was never conquered. Sir John Davis , p. 2.
§ V". — Etat politique de V Irlande au douzième siècle.
Telle était au douzième siècle l'organisation politique de l'Irlande, que les forces sociales divisées à l'infini n'y étaient rassemblées par aucun lien commun. Les quatre provinces de Leinster, Ulster, Munster et Connaught, avaient chacune un roi. A la vérité ces quatre rois reconnaissaient l'un d'entre eux pour monarque de toute l'Irlande ; mais cette prééminence était plus nominale que réelle ; d'ailleurs aucune des quatre provinces n'ayant le privilège de conférer à son roi le pouvoir de régner sur les autres , on voyait à la mort de chaque souverain s'élever de violentes querelles entre ces rois égaux qui se disputaient la monarchie vacante (1). Les mêmes éléments de désordre et d'anarchie qui divisaient incessamment les quatre provinces entre elles se retrouvaient tout semblables dans chacune d'elles.
Car de même qu'au-dessous du monarque suprême se plaçaient des rois pareils à lui quoique subordonnés, de même il y avait au-dessous du roi de chaque province une infinité de rois ou princes secondaires qui étaient aussi égaux, aussi indépendants et aussi divisés entre eux que leurs supérieurs immédiats (2) . Ce fractionnement des forces sociales ne s'arrêtait pas là. Après les petites principautés venaient une multitude de clans, tribus ou familles tout à fait séparées les unes des autres , non seulement indépendantes entre elles , mais encore ne tenant que par les plus faibles chaînes aux souverainetés dans la sphère desquelles elles se trouvaient comprises (3). Outre la faiblesse inhérente à cette subdivision indéfinie des pouvoirs publics , il y avait dans un pareil état politique une autre source d'épuisement et de ruine :
(i) Lelaud , t. I, p. i3. — Les deux grandes familles qui , au moment de l'invasion , étaient le plus à même de se disputer la couronae , étaient les O'Connors et les Hi-Nials.
(a) Leland, t. I, p. ii,
(3) Gordon, Histbry of Ireland, t. I,Jp. 3i.
8 INTRODUCTION HISTOIUQI l-
c'étaient les luttes perpétuelles que faisait naître ce grand nombre de souverainetés équivoques, de droits dépourvus de sanction, d'autorités rivales en fait, quoiqu'on principe elles fussent subordonnées l'une à l'autre, et qui amenaient sans cesse des prétentions opposées dont la guerre était le seul arbitre (1) . — Les chefs de clans présentaient, dans les bornes restreintes de leur autorité , le même spectacle de discorde et d'anarchie que les petits princes au-dessus d'eux dans des limites moins étroites, et que les rois des grandes provinces dans le cercle plus large de leur puissance.
On conçoit sans peine qu'un pays ou les forces sociales sont ainsi mutilées, et n'ont de contact entre elles que pour s'annuler les unes les autres, est de tous les pays le plus favorable à l'invasion d'un conquérant. Quelque puissantes (lue puissent être toutes ces forces réunies en faisceau, chacune d'elles s'anéantit dans son isolement. Tel était l'état politique de l'Irlande à l'époque où les Anglo-Normands se sont présentés pour en faire la conquête.
§ II. — L'invasion encore récente des Danois.
L'Irlande, qui a si cruellement souffert de la conquête, fut le dernier des pays conquis. A une époque où les sauvages nations du Nord étaient en quête de contrées à envahir, l'Irlande , séparée de ces peuples par deux mers et par une grande île, échappa longtemps à leurs regards; les Romains la dédaignaient, les Barbares ne la connaissaient pas. La (iaule et l'Angleterre avaient déjà été souillées, chacune par trois invasions, que l'Irlande était encore, vierge de tout contact étranger. Cependant vers le milieu du neuvième siècle un peuple sorti des forêts de la Scandinavie , les Danois , abordèrent en Irlande ; ils en occupèrent une partie sans beaucoup de peine ; la lutte contre eux devint cependant vive et obstinée. Après de sanglants combats et des alterna-
(i) Presque lous les princes irlandais meurent de mort violente. Gordon, I. 1, p. 4o.
FNTRODUCTION HfSTORIQUE. (J
tives de succès et de revers, ces farouches conquérants renoncèrent à fonder leur empire dans le cœur même du pays, et se bornèrent à l'occupation de quelques points du littoral à l'est et au sud de l'Irlande , où ils établirent des comptoirs commerciaux. Dublin, autrefois Dyvelin, Waterford, Wexford sont des villes danoises (1). Ainsi les Irlandais, qui avaient été assez forts pour arrêter les Danois dans leur invasion, avaient été trop faibles pour les chasser complètement ; et au moment où les Anglo-Normands pénétrèrent en Irlande , les Danois , demeurés maîtres de toute la côte orientale de Leinster, vivaient dans une sorte de paix tacite à côté des Irlandais résignés peut-être à voir ces conquérants maîtres d'un étroit espace, à la condition sousentendue qu'ils n'en dépasseraient pas les limites.
Quoi qu'il en soit , ces luttes , soutenues par les Irlandais pendant près de trois siècles, avaient épuisé le pays et ajouté à la faiblesse déjà si grande du corps politique (2).
La présence des Danois à cette époque sur le sol irlandais dimmua aussi, par une autre raison, la force de l'Irlande. A leur arrivée , les Anglo-Normands abordèrent précisément dans cette portion du pays, qui était occupée par les Danois; ce furent donc les Danois qui eurent à soutenir les premiers chocs de l'invasion anglo-normande (3) . Or , on ne saurait imaginer une circonstance plus malheureuse pour un pays menacé d'une invasion. D'une part les Danois, en défendant contre les Normands une possession précaire et contestée , ne pouvaient déployer le zèle et le dévouement qu'un peuple apporte dans la défense de sa patrie. D'un autre côté, les Irlandais , en voyant les Anglo-Normands aux prises avec les Danois, leurs premiers agresseurs, se trouvèrent flottant entre la terreur que pouvaient leur inspirer ces nouveaux conquérants et le contentement qu'ils éprouvaient de la destruction d'un ennemi établi sur leur territoire.
(i) Gordon, t. I, p. 78-90.
(2) Hardiman , Hist. of Galway, p. 40.
(3)Leland, t. I. p. 24 et 37-45.
ÏO INTRODT'CTION HISTORIQUE.
Toutes ces circonstances réunies font voir assez clairement combien l'Irlande sociale et politique au douzième siècle dut être faible pour repousser l'invasion des Anglo-ISormands.
§ III. — Vmjluence de la cour de Rome.
La troisième cause favorable à l'invasion fut l'influence , alors toute puissante de la cour de Rome, qui donna l'Irlande aux conquérants.
C'était le temps de la suprématie temporelle et spirituelle des papes, émules des rois , tribuns des peuples au moyen-i\ge ; c'était le temps où lorsque les plus puissants princes résistaient à la cour de Rome, le successeur de saint Pierre les déposait du trône , et trouvait les peuples soumis à ses décrets. Dans ce même temps l'Irlande était pieuse et sainte parmi les nations les plus chrétiennes. Ses prêtres étaient aussi bien à la tête de la société politique que de la société religieuse (1). Dans ce pays, où tous les pouvoirs sociaux étaient faibles , incertains , mal définis , il n'y avait qu'une règle fixe , immuable , celle de la religion; qu'une autorité incontestée et commune à tous , celle du prêtre (2). Je vois en 1160 , dix ans avant la conquête , le primat d'Armagh régler en arbitre suprême la querelle de plusieurs rois irlandais, parmi lesquels il est seul puissant à rétablir l'harmonie (3). Or, ce clergé, souverain en Irlande était lui-même, depuis un quart de siècle, soumis à l'autorité de l'Église romaine (4).
C'est dans de semblables circonstances que Henri II arrive en Irlande. Il se présente comme un prince ami de la paix et de la justice , qui vient , non pour dépouiller les Irlandais
(i) V. Mac-Geoghan, 1. 1, p. 464. "V. Hist. ecclésiasi., liv. II, chap. 16.
(2) V. Gordon, 1. 1, p. io5.
(3) M. Geoghan, t. I, p. 462.
(4) V. Gord., l. I. — Richard Miisgrave. Irish Rebellions, p. i.
de leurs droits, mais pour leur en assurer la tranquille jouissance : il laissera aux grands leur puissance politique , aux propriétaires leurs domaines, aux prêtres leur autorité spirituelle, à tous leur patrie, leurs lois et leurs mœurs. Il ne veut qu'une seule chose, c'est le titre de seigneur d'Irlande, dont il ne se prévaudra jamais si ce n'est pour faire fleurir dans cettre contrée la religion et les bonnes mœurs (1) ; et ce n'est pas de son chef qu'il s'attribue celte grande mission , c'est du pape Adrien IV et d'Alexandre III qu'il l'a reçue ; il s'empare de l'Irlande , non pour satisfaire des penchants ambitieux, mais pour obéir aux bulles de deux papes. L'Irlande rehgieuse , qui à cette époque reconnaissait l'autorité 'de l'Église de Rome , ne pouvait mal accueillir un prince qui se présentait à elle avec un mandat aussi solennel du souverain pontife. Aussi vit-on tous les grands dignitaires de l'église catholique d'Irlande proclamer le droit du roi d'Angleterre (2) . On conçoit combien cette assistance morale du clergé , la plus puissante qui put être mise en usage contre l'Irlande , dut protéger une invasion que favorisaient déjà tant d'autres causes (3).
Ainsi l'état social et politique des Irlandais , la présence des Danois au milieu d'eux , leur foi religieuse elle-même : tontes ces causes se réunissent pour expliquer la facilité avec laquelle les Anglo-Normands se sont établis en Irlande.