PREMIÈRE PARTIE, CHAP. II, SECT. III, § I- 3l
culte en Irlande , le peuple de ce pays garde son ancienne foi ; de sorte qu'une église protestante est établie à grands frais au sein d'une population catholique. De là naît une alliance forcée entre l'Église anglicane et l'aristocratie : celle-ci , naturellement attachée au culte fondé par elle , et dont elle seule jouit; celle-là, dévouée tout entière à la puissance politique qui l'a créée, et qui peut seule la protéger dans une contrée ennemie. On verra plus tard se resserrer encore le lien qui les unit dès leur berceau ; quoique le roi ne cesse pas d'être le chef de l'Église et de l'État, l'aristocratie domine bientôt l'une et l'autre ; les riches font les affaires de l'État, lesévèques celles de l'Église. Peut-être serait-il permis de voir dans cette parité d'origine et dans cette confusion précoce de l'Église et de l'aristocratie irlandaises le germe d'une commune destinée.
Cependant , à partir de cette union , l'invasion de l'Irlande n'est plus seulement politique, elle est aussi religieuse ; l'Irlande n'est plus seulement couverte d'une armée de soldats et d'avides conquérants, elle voit encore s'établir sur son territoire une sainte milice d'archevêques , d'évêques, de ministres protestants, qui viennent dans l'intention avouée de changer son culte; et le peuple voit dès l'origine sa religion menacée par les pieux auxiliaires de ceux qui lui ont enlevé sa patrie.
L'Angleterre, qui avait été tour à tour catholique et protestante , au gré de Henri VIII ; qui était redevenue catholique sous Marie , protestante sous Elisabeth, puritaine sous la république, et anglicane après la restauration de Charles II , l'Angleterre ,
3l4 CAUSES DE MISÈRE. SOCIÉTÉ CIVILE.
dis-je , pensait sans doirte qu'il suffisait d'établir en Irlande un culte religieux , appuyé sur la loi civile, pour que le pays entier ne tardât pas à l'adopter. L'Église anglicane y fut donc instituée sur la présomption que l'Irlande catholique deviendrait protestante. On a vu plus haut de quels malheurs une pareille illusion fut la source : on a vu les persécutions, les massacres, les cruautés que le gouvernement civil et l'Église ont mis en usage pour convertir l'Irlande au protestantisme. Toutes ces rigueurs ont été vaines , l'Irlande est demeurée catholique ; et c'est maintenant une vérité démontrée jusqu'à l'évidence par des documents statistiques , dont l'autorité est irrécusable, que les protestants sont aujourd'hui, proportionnellement à la population catholique, en moindre quantité qu'ils n'étaient il y a deux siècles. Leur nombre, qui, en 1672, était relativement à celui des catholiques comme trois est à huit, se trouve aujourd'hui dans la proportion de trois à douze (i). Ainsi, l'Irlande est plus catholique après la persécution qu'elle ne l'était avant : résultat consolant pour quiconque est ennemi de la violence, et croit l'âme supérieure aux efforts de la tyrannie.
Cependant le temps des guerres religieuses est passé ; on n'égorge plus les papistes en Irlande ; les bannissements n'y sont plus en vigueur; les lois pénales contre les catholiques ont été successivement abohes. La persécution a disparu : mais l'Église anglicane est restée.
Aujourd'hui, comme aux premiers temps de la réformation, il y a en Irlande une milice protestante, disséminée sur toute la surface du pays.