DE 1555 A
Guerres religieuses.
Ce que quatre cents ans n'ont pu faire, nous allons le voir s'accomplir dans le cours d'un siècle : l'Irlande va être dcfinitivement conquise. — Henri VIII commence l'œuvre , Elisabeth et Cromwell l'achèvent. Trois despotes de cette taille n'étaient point gens à vouloir la même chose sans que cette chose se fît; or, chacun d'eux désira ardemment , quoique par des motifs différents, la soumission de l'Irlande. <]et achèvement de là conquête n'est donc point ce qui doit exciter notre attention ; mais ce qui mérite de l'attirer toute entière , c'est la nature des causes qui l'ont amenée et les ionséquences qui l'ont suivie. Jusqu'alors l'Irlande n'avait été pour l'Angleterre qu'un intérêt de second ordre; pourquoi devient -elle tout à coup l'intérêt principal de la politique anglaise? Elisabeth dépense à sa conquête les trésors de l'Angleterre ; Cromwell déploie pour la soumettre toute sa valeur guerrière et toute sa puissance de volonté ; et quand se dénoue le grand drame religieux et politique qui , pendant le dix-septième siècle, agita si terriblement l'Anglelerre et le monde entier, c'est l'Irlande qui est le théAtre du combat; c'est sur les rives de la Boyne que se résout le problème de la servitude ou de la liberté anglaise.
INTRODUCTION HISTORIQUE. Si
L'Irlande étant conquise, toutes les rébellions irlandaises étouffées : désormais il n'y a plus qu'une seule loi en Irlande, la loi anglaise; plus de pale, plus de provinces irlandaises, distinctes de la colonie ; il n'y a plus qu'une Irlande anglaise, dont le monarque anglais est le roi et dont toutes les parties sont également soumises à son autorité. D'où vient donc que cette conquête , au lieu de préparer l'union du vainqueur et des vaincus, établit entre eux une nouvelle et plus large séparation , rçnd désormais impossible entre eux tout pacte d'union , et dépose au contraire dans l'âme des uns et des autres un germe de haine mutuelle que la suite des ans et des siècles ne fait que développer?
La solution de ces questions se trouve dans un seul fait qui est comme l'âme de toute cette période et la clef de toutes les misères irlandaises. Je veux parler de l'opppsition qui s'établit alors dans les croyances religieuses des conquérants et du peuple conquis.
§ P'. — Comment l'Angleterre , devenant protestante , doit vouloir que l'Irlande le devienne aussi.
Le mouvement philosophique et religieux qui, au seizième siècle , aboutit à la réformation et eut en Angleterre et en Ecosse un immense retentissement, ne parvint point jusqu'en Irlande , et tandis que l'Angleterre et l'Ecosse devenaient protestantes, l'Irlande demeura catholique.
Dès son apparition sur la scène du monde , la doctrine de Luther avait divisé les peuples , et ce partage n'arriva point au hasard.
Quoique la théorie des novateurs fût bien loin encore de la liberté , elle avait été forcée, ne fût-ce que pour naître, d'invoquer le nom de celle-ci , et cela suffit pour que la réformation trouvât une sympathie naturelle chez les peuples qui avaient des institutions libres , tandis que les pays où le pouvoir absolu dominait durent repousser un culte né du
32 IIVTRODIÎCTIÔN HISTORIQUE.
droit de libre examen et s'attacher plus que jamais à l'ancienne foi bast'e sur le principe de l'autorité.
Ceci e\pli(jue avec plusieurs autres causes qu'il n'entre point dans mon sujet de développer ici , comment la France et l'Espagne demeurèrent liées à la cour de Rome tandis que l'Angleterre et l'Ecosse s'en détachèrent. La dispute reh'gieuse du seizième siècle ne fut pas seulement un combat d'idées et de croyances luttant entre elles sur la scène de l'intelligence et de la foi ; ce fut une guerre politique de peuples à peuples ; ce fut un engagement solennel entre le principe de l'autorité , représenté par la puissance immobile de Rome , et la liberté dont la réformation était le symbole.
J'ai dit tout à l'heure que l'Angleterre se rangea du côté d^ la réformation : de là la cause capitale des malheurs de l'Irlande pendant la période qui nous occupe. L'Angleterre, devenant protestante , dut vouloir que l'Irlande le devînt ausssi, et c'était vouloir une chose impossible.
Elle dut le vouloir ; et en effet cet esprit de prosélytisme qui animait alors le monde chrétien n'était pas moins ardent chez elle que dans les autres pays d'Europe ; ses réformateurs étaient aussi enthousiastes et aussi intolérants que les catholiques qu'ils avaient vaincus ; et, ne fût-ce que par fanatisme religieux, les Anglais devaient nécessairement tenter de convertir à leur nouveau culte les Irlandais ; ils avaient d'ailleurs pour l'essayer une raison politique impérieuse : c'est que s'ils n'imposaient pas à l'Irlande le culte réformé, ils étaient fondés à craindre que l'Irlande ne vînt rétablir chez eux l'église catholique. Tandis qu'ils flétrissaient la croyance romaine sous le nom de superstition et d'idok\trie, les catholiques repoussaient avec horreur la doctrine des réformateurs quils appelaient hérétique et impie ; ils disaient « que comme « Moïse avait fait mettre à mort les blasphémateurs, il était « du devoir d'un prince chrétien d'arracher l'ivraie du champ « de l'Église de Dieu, de couper la gangrène afin qu'elle n'in-
« fectât pas les portions les plus saines (1). » Dans ce temps de foi ardente, il fallait, pour garder son culte, détruire celui d'autrui. — A la vérité, l'Irlande au seizième siècle était par elle-même peu redoutable pour l'Angleterre ; mais elle était à craindre à cause de l'étranger. A peine la grande querelle du protestantisme et du catholicisme avait-elle éclaté en Europe, que l'Irlande était devenue le point de mire de tous les pays catholiques qui voulaient renverser le protestantisme en Angleterre. Elle était l'espoir de la cour de Rome , et le centre où venaient aboutir toutes les intrigues des papes , jfcyt. de l'Espagne et de la France. Dès l'origme de la réformation l^P* le souverain pontife indiqua le parti qu'il comptait tirer de "^ " l'Irlande en répandant une vieille prophétie de laquelle , disait-il , il résultait que la chaire de Saint-Pierre ne serait point ébranlée tant que l'Irlande demeurerait catholique (2).
Ainsi lors même que l'Angleterre n'eût pas été conduite par la passion seule de l'intolérance à combattre la religion catholique en Irlande, elle y eût été poussée par le soin de sa propre défense et par l'intérêt même de sa liberté.
Mais j'ai dit aussi qu'en voulant rendre l'Irlande protestante l'Angleterre avait voulu une chose impossible. C'est ce qui se démontre sans peine.
§ II. — Des causes qui empêchaient l'Irlande de devenir protestante.
Après la longue nuit du moyen-âge , de vives lumières avaient soudainement lui parmi tous les peuples de l'Europe , et la société avait partout marché à grands pas , excepté en Irlande où, les dissensions civiles et les luttes de la conquête n'ayant pas cessé un seul instant , tout était demeuré stationnaire.
(i) LingarJ, t. VII, p. 141.
(2) V. Plowdeo, t. I.
Au milieu du chaos politique et de l'anarchie morale , suite inévitable d'un état de guerre non interrompu , la foi dans le culte catholique et romain était restée l'unique croyance du peuple irlandais. Cette foi régnait en souveraine absolue sur les âmes , sans qu'aucune autre idée rivale partageât son empire; tandis que les tentatives successives de l'esprit philosophique préparaient l'Europe à la réforme religieuse, l'Irlande, reléguée dans un coin du monde, et placée loin du mouvement intellectuel, était toujours vierge du doute ; elle n'avait rien su de Wycliffe ni de Jean Huss ; elle n'avait rien entendu des sourds grondements qui présageaient l'éruption du volcan , ni rien aperçu des brillantes clartés par lesquelles s'annonçait la grande conflagration du seizième siècle.
L'Irlande était donc de tous les pays d'Europe celui qui tenait le plus à ses vieilles croyances , et le moins capable de comprendre le nouveau culte qui venait de s'établir.
Il faut ajouter que, ses dispositions eussent-elles été différentes , la réformation s'est offerte à elle dans de telles circonstances qu'elle ne pouvait pas l'accepter.
Et en effet, par qui est apporté chez elle ce culte qu'elle ne désire ni ne comprend ? Par un peuple avec lequel elle est en guerre depuis quatre cents ans, par un peuple qu'elle hait comme on hait son plus mortel ennemi , et au joug duquel elle espère encore échapper. On peut dire , je crois , avec assurance que, si l'Irlande eût été naturellement portée à réformer son culte , cette tentative de l'Angleterre l'eût empêchée de le faire ; dans les circonstani es où elle se trouvait , ce ne pouvait être qu'un motif de plus de combattre l'adversaire qui voulait non-tseulement la conquérir mais encore lui imposer une religion.
Les rois d'Angleterre demandant à l'Irlande de secouer le joug de Rome , se trouvaient d'ailleurs dans une position d'inconséquence qui eût invité les Irlandais à la résistance , s'ils n'y eussent été poussés par des motifs plus sérieux. C'était du souverain pontife que le monarque anglais avait
dans l'origine reçu tous ses droits sur l'Irlande ; comment donc pouvait-il contester le pouvoir de celui dont il tenait toute sa puissance ? Gonunent mettait-il en doute l'autorité spirituelle du pape , dont il n'avait point jadis contesté la suprématie même temporelle , alors que le pontife romain s'en servait pour lui donner un royaume ?
Évidemment l'entreprise de l'Angleterre était impossible. Aussi le despotisme des ïudor , qui en Angleterre impose l'église anglicane , ne fait que révolter l'Irlande. Henri VIII et Elisabeth s'emparent de tous les monastères, confisquent avec avidité toutes les propriétés religieuses , prescrivent la célébration du rit anglican dans toutes les églises catholiques , soumettent à des peines sévères ceux qui n'adoptent pas ce culte ou en pratiquent un autre , et font du serment de suprématie religieuse la condition de toute participation aux actes de la vie civile et pohtique (1). Ils n'avaient pas agi autrement en Angleterre : mais les deux pays étaient dans une situation différente. Après le siècle sanglant des deux Roses , les Anglais voulurent à tout prix donner du pouvoir à des rois qui du reste étaient bien capables d'en prendre de gré ou de force. On ne pouvait refuser à Henri VIII sa suprématie religieuse , sans diminuer son autorité royale dont elle faisait partie ; et c'était ce que la nation anglaise n'avait point alors la volonté de faire. — C'était tout au rebours pour les Irlandais, qui, bien loin de craindre d'ébranler le pouvoir du roi d'Angleterre , aspiraient à s'en affranchir , et saisissaient avec bonheur un motif de plus pour le détester. Aussi, tandis que Henri VIII et Elisabeth établissaient à leur gré et selon leur fantaisie la religion réformée en Angleterre , tous leurs efforts pour la fonder en Irlande n'aboutirent qu'à trois ou quatre insurrections de ce pays contre l'Angleterre , auxquelles sans doute le sentiment national ne fut pas étranger , mais qui prenaient ce-
(i) C'est-à-dire le serment par leq^uel on reconnaissait le roi d'Angleterre pour chef suprême de l'Église.
'.\C} iNTr.onrcTioN historique.
pendant leur principale source dans cette nouvelle cause de
haine que la religion venait de faire naître.
A la vérité, l'Irlande fut domptée par Elisabeth (1). Cette princesse , en moins de dix années , dépensa quatre-vingtsix millions de francs ( somme énorme pour ce temps , en 1600) pour arriver à sa conquête (2). — Mais le résultat de cette soumission de l'Irlande fut la cessation de la guerre , et non l'adoption du culte anglican. Peut-être eût-on dû prévoir que les Irlandais , tandis qu'on les assujettissait aux lois civiles et politiques , garderaient leurs croyances religieuses et leur culte ; car c'est une disposition naturelle à l'homme, quand il subit une violence matérielle, de se réfugier dans son àme, et de s'y proclamer libre dans le temps môme que ses bras sont chargés de fers.
Ces premiers essais du despotisme ayant été vains, il n'est resté chez les Irlandais que le souvenir de la tyrannie ; ils se rappelaient que, pour les conquérir et changer leur culte , Elisabeth leur avait livré une guerre cruelle , suivie de famines affreuses et de tous les fléaux les plus meurtriers (3).
Les Stuarts étant montés sur le trône d'Angleterre , les Anglais devinrent d'autant plus protestants qu'ils craignaient que ces princes ne le fussent pas. Les Irlandais , au contraire, dans l'idée que les Stuarts étaient catholiques , trou-
(r) Gordon, t. I, p. 3ii.
(à) V. Gordon, t. I, p. 3i2. — Lingard, t. VIII, p. SgS. — lîncyclop. hrit. V. Ireliind, p. 400. — Plowden , t. I,p. 88,
(3) La plus grande partie de la population n'existait plus après la conquête définitive d'Elisabeth. Gord. , t. I , p. 3 12. — Toute la contrée cliangôv en nu aîfreux désert. Famine. Peste. Id. — « Le pays , dit un « écrivain contemporain, qui auparavant était riche, fertile , très-peuplé , « charge de riches pàtuiages, de moissons, de bestiaux, est maintenant « désiTt et stérile; il ne produit plus aucun fruit, plus de blés dans les « champs ; plus de bestiaux dans les pâturages ; plus d'oiseaux dans les airs ; « plus de poissons dans les livièiTS ; en un mot, la malédiction du ciel est " si grnndc sur ce pays ((U(' qui le parcourrait d'un bout à l'autre, rcncon- « Ireroil à peine lui homme , uik- femme, ou un enfant. Holingslud. 4<io.
INTRODCCTION HISTORIQUE. 'd'J
vèrent là un encouragement à demeurer tels. Ceci explique pourquoi , depuis Charles I", les Irlandais, qui haïssaient les Anglais , aimèrent presque le roi d'Angleterre. La crainte des amendes , la peur de la confiscation , la terreur de l'emprisonnement obtinrent souvent une conformité extérieure au culte anglican dans les villes où la puissance du roi d'Angleterre était le mieux établie ; tous ceux qui remplissaient des fonctions publiques , même des charges municipales , étaient d'ailleurs tenus , sous des peines graves , de suivre les cérémonies du culte légal (1) ; enfin il y avait toujours un certain courant de nouveau-venus d'Angleterre , qui , arrivant protestants en Irlande , restaient ce qu'ils étaient. Toutefois, dès que par suite de quelque événement politique le gouvernement anglais qui imposait ce culte perdait de son empire en Irlande , on voyait toutes les populations , anglaises aussi bien qu'irlandaises, abandonner spontanément l'église anglicane , et revenir tout naturellement à la religion catholique. Ceci arriva lors de la m.ort d'Elisabeth , à laquelle succéda Jacques P' , que l'Irlande croyait favorable au catholicisme (2 . Il en fut de même sous Charles P-^ , en 16V2, lorsque la population crut pouvoir s'insurger contre le parlement anglais sans cesser d'être fidèle au roi. Du reste , même pendant les temps de calme et de soumission, l'observance du culte anglican ne fut jamais que timidement exigée et rarement obtenue des Anglais euxmêmes , habitants des villes. Pendant tout le règne d'Elisabeth, la plus grande persécution fut d'empêcher les catho-
(i) Acie de la seconde année du règae d'Elisabeth, établissant VUiiiformité du cidte et le test , c'est-à-dire lobligalion , pour tous fonctionnaires publics, de prêter le serment de suprématie avant d'entrer en fonctions,
(a) Gordon, t. I,p. 3i5. — Plowden , 1 , 97. — Tbose Tfithin the Pale were equally tenacious of their ancientfaith, as those without it, etc. Plow.îen,. I, 98. — Jacques I*"" fut obligé de faire une proclamation solennelle pour rectifier les idées de ses sujets irlandais , et leur prouver tdule leur folie de croire qu'on allait leur donner la liberté de conscience. Id. p. 102.
liques d'exercer leur culte ; mais on n'essaya même pas de les contraindre au rit anglican (i). Jacques I" fut plus entreprenant sans être plus heureux. On voit, sous le règne de ce prince , la ville de Galway réduite à l'impossibilité de trouver un maire qui veuille bien prêter au roi le serment de suprématie religieuse (2) ; et Chichester, vice-roi d'Irlande, rendant compte des efTorts inutiles qu'il avait faits pour ramener à l'église anglicane quelques personnages marquants , dont la conversion était vivement désirée, peigîiit très-bien l'état du pays en s'ècriant que l'atmosphère et le sol même de l'Irlande étaient infectés de papisme (3 .
Tel était l'état des choses en Irlande, que les tentatives de réforme religieuse ne pouvaient pas s'appuyer sur une persécution régulière et durable. Elles conduisaient nécessairement et tout d'un coup à une guerre générale. En Angleterre, c'était une lutte de partis à partis , assez également divisés pour que l'un fût alternativement maître de l'autre ; en Irlande, il n'y avait qu'un peuple de catholiques, qu'on jetait tout d'abord dans la révolte dès qu'on attaquait son culte.
§ III. — Comment rAngleterre a rendu VIrlande jjrotestante. Colonisation protestante. Elisabeth. Jacques /«■".
Convertir les Irlandais au protestantisme était chose impossible, et cependant il fallait absolument que l'Irlande devînt protestante.
Cette nécessité était chaque jour plus impérieuse pour l'Angleterre qui, outre sa haine envers un principe politique et religieux ennemi du sien , éprouvait plus de crainte de l'Irlande catholique , à mesure que la liberté chez elle était
(i) Plowden. t. I , p. 98. — (iord,, I, 3 12.
(«) Hardiman, History of Galway, p. 212 el 2i3.
(3) Plowden, I, 108.
INTRODUCTJON HISTORIQUE. 89
plus contestée, et que les gouvernements absolus du continent ourdissaient plus d'intrigues en Irlande , pour frapper du même coup en Angleterre le protestantisme et la liberté. Le premier moyen tiré de la persécution et de la guerre ayant échoué , un autre fut essayé : ce fut celui des confiscations en masse ; ce fut l'expulsion des catholiques du sol irlandais , et leur remplacement immédiat par des colons protestants. Ce moyen violent et odieux n'avait rien qui répugnât aux mœurs du temps ; car la confiscation et la mort avaient été au fond de toutes les querelles politiques et religieuses depuis Henri VIII; on peut dire seulement qu'employé sur une aussi vaste échelle il était d'une exécution très-difficile ; car comment chasser du sol où elle vit toute une population ? que faire d'elle après l'avoir arrachée de ses foyers? comment la tuer toute? comment vivre avec elle après l'avoir dépouillée, si on ne la tue pas? et puis où trouver subitement un peuple entier pour mettre à la place d'un autre peuple ? Il n'est pas si fa cile qu'on pense de pratiq uer l'injustice. Toutefois on ne s'arrêta point devant ces obstacles. La première tentative de ce genre se fit sous le règne d'Elisabeth. Le génie de cette reine avait aperçu le but vers lequfil il fallait tendre, et sa tyrannie avait facilement adopté le moyen. La révolte de lord Desmond fut l'occasion (1). Près de six cent mille acres de la province de Munster étant confisqués, on fit en Angleterre une proclamation pour offrir ces terres à tous ceux qui voudraient bien les prendre sous différentes conditions , dont la première était qu'ils ne souffriraient pas sur leurs terres un seul cultivateur ou fermier qui fût Irlandais d'origine (2) . Environ deux cent mille acres furent ainsi distribués à de nouveaux colons de race anglaise. Les anciens habitants du sol , dépossédés de leurs
(r) Hallam. Hist. Constit., t. V, p. aSS, — Gord., t. I, p, 320. — Lingard, t. VIII. — Encyclop. Britannica., V. Ireland, p. 365. — Leiand, t. II, p. 302.
(a) Leiand, t. II, p. 3oi, — None of the native Irish were to be admilted among iheir teuantry.
4o IMTRODUCTION HISTORIQUE.
domaines, ne trouvèrent d'asile (ju'au fond des forêts les plus sauvages, et sur la pente inculte des montagnes d'Irlande (1) .
L'œuvre commencée par Elisabeth fut continuée par ses successeurs.
Scus le règne de Jacques I", le complot réel ou supposé de trois princes irlandais , Tyrone , Tyrconnel et Dogerthy, ayant été découvert , les six comtés du nord qui leur appartenaient, Armagh , Cavan , Fermanagh, Derry, Tyrone et Donegal, furent confisqués au profit du roi ; environ cinq cent mille acres se trouvèrent à la disposition de Jacques (2) . Comme, lors de la première confiscation d'Elisabeth , beaucoup d'Anglais auxquels on avait donné des terres n'en étaient pas venus prendre possession, Jacques admit cette fois les Écossais concurremment avec les Anglais au partage des domaines confisqués, sous le prétexte que les Écossais étant plus près encore de l'Irlande que les Anglais , viendraient plus volontiers s'y établir, mais en réalité par un sentiment de prédilection pour ses compatriotes.
Le règlement de cette nouvelle colonie n'était pas en tout point semblable à celui qui avait servi de base à la première.
Dans la colonie d'Elisabeth , le principe était que pour occuper le sol il fallait être Anglais ; dans celle de Jacques I", il fallait être protestant et appartenir à l'église anglicane (3).
L'expérience avait aussi fait apercevoir dans la première colonisation une faute qu'on tenta d'éviter dans la seconde.
« Les indigènes , dit Leland , rejetés dans les bois et dans « les montagnes par les colons d'Elisabeth, y trouvèrent des « espèces de forteresses , ouvrage de la nature , dans lesc( quelles ils se renfermaient ; là , retirés dans l'ombre, étran-
(i) Loluud, l. 11, p. 4 3i.
(a) Leland, t. II, p. 429. — Hallani. Hisf. Couilii. , 5-260. — Gord., t. I, p. 328.
(3) That tliey should not sufl'er any laliouier thaï should nol tuke ihe oalh ol supreniacy, to dwe'.l iipon llii'ir l.iiid. Plowdni , t. I. p. io5. — Lclaiid, t. Il, p. 43 1.
« gers désormais aux habitudes et aux arts de la vie agricole, « ils vécurent du produit de leur chasse , du lait de leurs « troupeaux , et leur nombre s'accroissant en dépit de leur « misère , ils redevinrent en peu de temps d'autant plus rett doutables que, cachés à tous les yeux, ils purent impuné- « ment conspirer contre les Anglais , et se concerter sans « que leurs complots fussent connus (1). »
Pour échapper à ce péril, on fit cette fois tout le contraire de ce qu'on avait fait d'abord ; on distribua aux nouveaux colons les terres confisquées , en leur imposant l'obligation de résider dans la partie boisée et montagneuse du pays (2), tandis que la population irlandaise , dépossédée, fut laissée libre dans la plaine où Ton pensa qu'elle serait aisément surveillée. On fit une autre innovation plus importante encore ; ce fut de cantonner dans des districts spéciaux et bien séparés les uns des autres les Irlandais frappés de confiscation , et les nouveaux colons anglais qui , suivant le plan d'Elisabeth , avaient au contraire été complètement entremêlés (3) . C'est à cette colonisation que remonte la ville de London-Derry, fondée par la corporation de Londres (i) ; c'est d'elle aussi que date une population écossaise et presbytérienne en Irlande ; ce point de départ du puritanisme dans ce pays est trop grave pour n'être pas constaté.
Jacques I" avait avancé beaucoup une œuvre inique , et il en fut si fier qu'il n'eut jamais rien plus à cœur que de la continuer. L'embarras à ses yeux n'était plus de déloger les indigènes et de les remplacer par de nouveaux colons ; car désormais sa sagesse avait résolu toutes les difficultés d'exécution ; l'obstacle venait de ce qu'il n'y avait plus de terres confisquées ; or si rien n'était plus aisé que d'expulser les Irlandais de leurs domaines et de leurs maisons, encore fallait-il avoir un motif tel quel à leur donner. L'esprit
(t) Leland, t. Il, p. 4S1.
(a)Leland, 11,432.
(3) id.n, 43 1.
(4) Id. II, 434.
l\1 ITVTRODTTCTION HISTORIQUE.
subtil de Jacques ne pouvait le laisser en défaut. Ce roi qui, selon Sully, était le plus sage fou de l'Europe ft i, ce despote raisonneur et sophiste, entreprit contre l'Irlande une guerre digne d'un procureur.
Après des siècles de guerre civile et d'anarchie , il existait nécessairement dans les titres de la propriété foncière , en Irlande , une grande incertitude et une grande confusion ; bien des usurpations avaient été commises sans doute, mais le vice de presque tous les titres, c'était d'être irréguliers. S'emparant de cette irrégularité , grief bien digne de son génie, Jacques résolut de dépouiller de leurs terres tous ceux qui ne seraient pas en règle , et de faire revenir leurs propriétés à la couronne. En conséquence et sur son ordre , une nuée d'hommes de loi , intéressés dans la spoliation par l'espoir qu'on leur avait donné qu'ils en auraient leur part , s'abattirent comme autant d'oiseaux de proie sur toute l'Irlande, secouèrent la poussière des vieux parchemins, prirent la loupe de la chicane, et, ingénieux à découvrir des ambiguïtés dans les actes, les défauts de forme, et tous les vices réels ou imaginaires qui pouvaient s'y rencontrer , ils firent si bien que, désormais, il n'y eut pas en Irlande un propriétaire qui jouît de la moindre sécurité ; que le roi rentra dans un nombre très-considérable de domaines , et qu'à la place des catholiques irlandais, si habilement ruinés, il put placer des nouveaux colons protestants (2).
Colonisation protestante. — Charles I".
Jacques avait imaginé un expédient*de tyrannie dont ne manqua pas de s'emparer son successeur, Charles P\ 11 y avait en Irlande une province qui jusqu'alors avait
(r) I.ingard, règne de Jacques 1'% c. IV.
(a) Leland, II, 43f). — r,ord.,I, 332-333. — Kiicjclop. brit-, V. Irclaiid , 367. — Lingard, t. IX, p. 175. /t5o,ooo acres firent retour à la couronne, en vertu de ces procédés. Hallain. Hist. conslit. , l. V, a6>.
échappé à toute tentative de colonisation ; c'était celle de Connaught. Lord Straflord (alors Wentworth), \ice-roi, résolut de déposséder tous les habitants de cette vaste contrée, et de la faire rentrer dans le domaine du roi , qui en disposerait ensuite selon son bon plaisir. Pour mener à bien cette entreprise , il prit avec lui des hommes de justice et des soldats : les premiers , pour fausser la loi ; les seconds, pour lui faire violence. Ces deux espèces d'agents répondirent admirablement à son attente. Les gens de loi découvrirent tout d'un coup que les diverses concessions faites par les précédents rois aux propriétaires actuels ou à leurs pères étaient nulles , et que le Connaught n'avait pas d'autre propriétaire légitime que le roi. Mais ce n'était pas tout que de découvrir ce vice dans les titres de propriété ; il fallait encore que les propriétaires eux-mêmes le reconnussent, et se retirassent; et, s'ils ne s'en allaient pas de bon gré , qu'ils fussent contraints par la force à l'abandon de leurs terres : ce serait l'affaire des soldats. Précédé d'une armée imposante , Strafford parcourut le pays , et , semant partout la terreur, recueillit sur ses pas les soumissions les plus servîtes. Cependant , arrivé au comté de Galway, Strafford fut arrêté dans sa marche par la résistance des habitants ; et comme dans ce pays , courbé sous le despotisme le plus dur, il y avait cependant de certaines formes légales inhérentes au gouvernement et aux mœurs des conquérants , on remit à douze jurés le soin de prononcer entre les habitants du comté de Galway, qui prétendaient garder leurs terres , et la couronne , qui voulait les leur prendre. Rien ne fut épargné par Strafford pour obtenir de ce jury un verdict favorable au roi. Cependant , et ce fait prouverait à lui seul tout ce qu'il y a de protection et de garanties dans ce tribunal du pays , en dépit des subtilités de la chicane et au mépris des menaces de l'épée , les jurés repoussent la demande du roi , et maintiennent les habitants du comté dans la possession de leurs domaines. En entendant la sentence du jury, Strafford entra dans une grande colère , prononça de sa propre auto-
rite une amende de 1 ,000 livres sterlings contre Darcy , le shériff, coupable d'avoir convoqué un mauvais jury, fit arrêter les jurés eux-mêmes, et les fit comparaître devant la chambre étoilée , à Dublin (the star-thamber) , où chacun d'eux fut condamné à payer une amende de 4,000 livres sterlings ( 100,000 francs) , et à déclarer à genoux devant le vice-roi , non seulement qu'il s'était trompé en jugeant comme il l'avait fait, mais encore qu'il avait commis un véritable parjure : condition humiliante que tous eurent le courage de refuser (1). Quelque temps après, Strafford écrivait à Wanderford , autre serviteur de Charles I" :
« J'espère qu'on ne me refusera pas la vie du shérifF Darcy : « mes traits sont cruels sans doute pour blesser aussi mor- « tellement (my arrows are cruel that wound so mortally) ; « mais il faut bien que le roi conserve ses droits... (2j. »
Le shériff ne fut point exécuté ; mais il mourut en prison, par suite de mauvais traitements (3). Sous l'influence salutaire de ces violences, un nouveau jury fut convoqué , qui décida que, de tout temps, le comté de Galway, comme le reste de Connaught, appartenait au roi [k) ; et cette sentence mit tous les habitants à la merci du prince et de son séide. Le jury, de même que les institutions les plus vitales, ne préserve pas le pays des violences du despotisme , quand le despotisme est établi : cependant il défend les citoyens mieux qu'aucun autre tribunal. S'il cède à la corruption , il étonne les peuples qui le croyaient indépendant ; s'il résiste et succombe dans ses résistances, il ne sauve pas ceux qu'il a voulu protéger ; mais , associé à leur infortune , il rend leur cause plus populaire, et plus éclatante l'oppression qui
(i)Lcland, t. III, 3o. — Lingard, t. X, S;. — Hardiman, Hist. of Galway, lO.'ï. — Encyclop. brit., V. Ireland, 368. — Plowden , I, laS, {•>.) Hardiman, Hist. of Galway, io5.
(3) Owing to severe treatement. Hist. of Galway, p. io5.
(4) Leland, III, 39. — Hard. Hisl. of Galway, p. io5. On y trouve le termes mêmes de la question posée au jury.
INTRODUCTION HISTORIOIE. 43
pèse sur eux : dans l'un et l'autre cas , il met mieux en relief la tyrannie.
Si on consulte les termes de la sentence portée contre Strafford par le parlement d'Angleterre , on est porté à croire que ces violences contre le jury de Galway ne furent point les seules ni les plus graves que Strafford ait commises en Irlande. Voici l'un des motifs du jugement : « Considé- « rant que des jurés, qui avaient rendu leur verdict selon ff leur conscience, ont été censurés dans la chambre étoi- « lée , soumis à de grosses amendes , quelquefois exposés au « pilori ; que là on leur a coupé les oreilles, percé la langue, « et quelquefois marqué le front d'un fer rouge , et autres « châtiments infamants (1). »
Trop heureux de pouvoir plaire au parlement anglais en exerçant sa royale prérogative , Charles P"^ eût sans doute dépouillé de bon cœur toute l'Irlande catholique , et remplacé les propriétaires irlandais par des Anglais protestants ; mais sa tyrannie sur l'Irlande n'avait pu lui faire pardonner l'arbitraire avec lequel il gouvernait l'Angleterre , et voyez même à quel degré la haine contre lui était parvenue ! on faisait de cette tyrannie envers l'Irlande un grief contre son ministre Strafford ! Déjà son autorité royale était fortement ébranlée ( 1640 ) ; alors il cesse tout à coup d'opprimer les Irlandais , dont il veut , en cas de catastrophe , se ménager l'appui. Tout projet de colonisation est donc abandonné ; on assure les Irlandais que jamais on n'a songé à prendre leurs terres. Quand vous voyez un Stuart équitable envers l'Irlande , comptez que son pouvoir est bien chancelant en Angleterre...
(i) Hardiman, Hist. of Galway, io5. — Plowden, I, 137.
46 îNTROniICTION HISTORIQUE.
§ IV. — La guerre. — La république. — Cromivel/.
On peut dire que, du moment où Charles P" ne persécutait plus l'Irlande et abandonnait la grande pensée du temps qui était de la rendre protestante à tout prix , c'est qu'il n'était réellement plus roi d'Angleterre.
Le véritable souverain alors c'était le parlement. A partir de ce moment, ce n'est plus un roi anglais ni son délégué qu'on voit aux prises avec l'Irlande , c'est l'Angleterre ellemême, c'est l'Angleterre protestante et puritaine, qui n'est plus contenue dans sa haine envers un peuple catholique par un prince moins ennemi des catholiques que des puritains ; c'est l'Angleterre qui va désormais entrer en contact immédiat avec l'Irlande, devenue elle-même plus libre dans ses hostilités contre l'Angleterre, depuis que le roi qui tavorisait les catholiques en combattant les puritains a perdu sa puissance.
Alors furent poussés deux cris terribles de destruction ; l'un en Angleterre : Guerre aux catholiques d'Irlande ! l'autre en Irlande : Guerre aux protestants d'Angleterre ! Il serait difliciie de dire laquelle de ces clameurs fut proférée la première, de même que de deux armées en présence également impatientes d'en venir aux mains, il est souvent impossible de décider laquelle des deux a engagé le combat.
Le jour où le puritanisme écossais fut maître du roi et de l'Angleterre, l'Irlande catholique fut placée tout entière sous le coup d'une menace d'extermination. Elle n'attendit pas l'agression pour se défendre; et, au mois d'octobre 1G'»1, une insurrection formidable éclata. Tous ces Irlandais de ri Ister, que Jacques 1" avait si ingénieusement expulsés de leurs habitations et de leurs terres pour mettre à leur place des Anglais et des Écossais, se soulevèrent en masse, et tombèrent sur les colons protestants. En quelques jours,
O'Nial , chef de la rébellion , se trouva à la tête de trente mille combattants (1).
On put , dans cet instant solennel où toutes les passions des Irlandais étaient en jeu, juger celle qui dominait dans leur âme ; et il est remarquable que , dans le premier moment , pas un seul Écossais ne fut tué ; leur vengeance se porta d'abord sur les Anglais (2). N'est-ce pas que le sentiment national était alors chez eux supérieur encore à la passion religieuse? Les Écossais étaient bien par leur puritanisme les plus terribles ennemis de l'Irlande catholique; mais c'étaient des ennemis nouveaux , tandis que leurs ennemis invétérés , leurs ennemis de cinq siècles , c'étaient les Anglais, les Anglais de Henri II , premier envahisseur, les Anglais de Henri VIII et d'Elisabeth, derniers conquérants, les Anglais de Jacques T", colons spoliateurs et protestants (3).
Dans l'exécution de cette terrible vengeance , où se résumaient tant et de si anciens ressentiments, il se commit des cruautés dont on se sent à peine le courage de présenter le récit.
D'abord l'insurrection fut en quelque sorte régulière ; les rebelles se bornèrent à reprendre les biens qui leur avaient jadis appartenu , sans commettre aucune violence inutile (4). Leur succès rapide et d'abord non contesté leur donnait la générosité de la force; mais des résistances s'étant offertes, et leurs premiers triomphes ayant été suivis de quelques revers , leur violence ne connut plus de bornes ; ils devinrent meurtriers et sanguinaires ; ils firent serment de ne pas laisser dans le pays un seul Anglais (5).
(i) Leland, III, ç)5. — Gordon, I, 384. — Hallam , Hist. constit., V, 275. — Plowden, I, i3i. — Lingard, X.
(2) Leland, III, io3, 126 et n 8.
(3) V. Hallam, Hist. constit. V, 263.
(4) They proceeded with unusual regnlarity, The slieriff stimmoned ihe popish inhabitants to amis. ( Leland, III , 1 17.)
(5j They vowed net to leave one Englishman iu iheir country. Leland, III, 119. Si on en croit l'hislorien Hume, le massacre des Anglais fut universel et se fit sans provocation comme sans résislanre whliout
48 INTUODlCTIbN IIISTORIQLE.
Ce fut alors que la guerre civile et religieuse se montra dans toute son horreur.
Parlant des prisonniers qu'avaient faits les insurgés , Leland dit :
« Ceux qui les conduisaient les poussaient devant eux a comme un vil bétail... quelquefois ils les enfermaient dans <r quelques maisons où ils mettaient le feu ; alors ils écou- « taicnt sans compassion les hurlements de leurs victimes « dévorées par les flammes , et prenaient au contraire une « joie infernale à suivre jusqu'à la fln toutes les angoisses de •« leur agonie. Parfois les pauvres captifs étaient jetés par « leurs guides dans la première rivière qui se présentait. c( Cent quatre-vingt-dix furent à la fois précipités ainsi du ce pont de Portadown. On voyait des prêtres irlandais encou- « rager le carnage. Les femmes, oubliant la retenue de leur « sexe , accablaient les Anglais de leur exécration , et plonff geaient leurs mains dans le sang. Les enfants eux-mêmes, « dans leur malignité impuissante , essayaient le fer contre « la poitrine de malheureux sans défense... (1). »
lin peu de temps, plus de douze mille protestants, anglicans ou presbytériens, furent massacrés (2). Ceux qui ne
provocation, whhoul opposition. V. vol. IV. Du temps de Hume il était bien difficile à un Anglais d'èlre impartial envers l'Irlande.
(i) Leland, III , 127.
(2) 12,000 selon les uns, 100,000 selon les autres. Le chiffre varie l)caucoup suivant les passions des historiens . J'ai aJoplc celui qui me paraît se rappiodierle plus di; la vérité; du reste la grande cause de divergence vient sans doute de ce que les uns comprennent dans l'énumération des victimes de la rébellion tant ceux qui ont été l'objet de* meurtres individuels que ceux qui ont péri en combattant pendant la guerre civile ; tandis que les aulrts ne font mention que des personnes qui ont été assassinées spécialement pendant le temps de linsurrcction. C'est en adoptant ce dernier mode de compter, que j'ai trouvé le chiffre de 12,000, le plus vraisemblable tt le mieux justilié. V. du reste Leland, III, ch. iv. — Musgrave Irish rebellions, 3o. — Lingard,X, 375. — Hallam, Hist. constit. V, 277. — La version que j'adopte est celle de Warner. Hist. of the Irish rébellion , 397. — Plowden , I, 187. — Civil wars in Ireland, 121, Curry.
INTRODUCTION HISTORÏQU£. 49
perdirent point la vie furent au moins chassés de leurs terres et de leurs habitations , où se replacèrent d'eux-mêmes les anciens possesseurs.
C'est un grand sujet de dissertation parmi les historiens que la question de savoir quelle a été pour les Irlandais la cause impulsive et déterminante de cette sanglante rébellion. Si l'on croit les uns , ce mouvement ne fut qu'une conséquence directe , quoique éloignée, de vieilles haines accumulées dans l'âme des Irlandais , et que la tyrannie de Straffort avait fait d^'horder. Les Irlandais , disent ceux-là, n'ont eu pour se révolter d'autre but, sinon de reprendre les propriétés dont on les avait dépouillés (1). D'autres soutiennent que l'insurrection fut toute religieuse; que la haine du protestantisme arma seule le bras des Irlandais contre les Anglais leurs ennemis ; que leur plan était l'extermination de tous les protestants d'Irlande , après laquelle ils auraient tenté le massacre de tous les protestants d'Angleterre (2) ; que, voyant les Écossais se révolter contre le roi et se liguer pour imposer le culte presbytérien , ils avaient jugé qu'ils pouvaient aussi bien de leur côté former un Covenant catholique (3). D'autres disent encore que les Irlandais ne tuèrent les protestants que par la crainte qu'ils avaient d'être tués par eux. En6n il y en a qui attribuent à une cause plus générale la rébellion d'Irlande , et qui la présentent comme le résultat de l'intrigue des puissances catholiques du continent (4). Faut-il choisir parmi ces causes, et en proclamer une, la seule réelle? Je ne le pense point; il me semble plus juste et plus vrai de dire que tous ces motifs, toutes ces passions, ont plus ou moins concouru à un résultat unique,
(i) Lelaud, t. III, p. io5.
(2}Le!and, I[I, io5. — Olhers contended that to tlismiss the englLsh unmolested were but îo give thetn the opportunily of returning with double fury.... Tbat a gênerai massacre was therefore tke safest aud most effectuai melbod of freeing the kingdom fromsuch fears,
(3) Lingard X, 201. — Plowden, I, i34. — Hallam., V, 276.
(4)Hallam. V, 275. — Leîand, III, 97.
5b INTRODUCTION HISTOÉIQIÎE.
qui , sans leur réunion , ne se fût point sans doute produit de même (1).
Que les Irlandais aient été provoqués ou provocateurs dans celte sanglante tragédie, c'est ce qui demeure indécis; toujours esl-il bien certain que les protestants anglais et les presbytériens écossais d'Irlande acceptèrent avec une sorte de joie la lulle d'extermination qui leur était. oflerte.
C'est une opinion généralement accréditée, qu'il eût dépendu des gouvernants anglais en Irlande, c'est-à-dire des lords-justiciers, d'étouffer l'insurrection dans son germe, et qu'au lieu d'agir ainsi , ils travaillèrent non-seulement à la faire éclater, mais encore s'efforcèrent de la rendre plus longue et plus terrible (2). L'un de ces lords-justiciers (3), sir William Parsons, dont l'équité veut que l'on rappelle le tlom pour le vouer à l'infamie, fomentait, dit-on, la révolte, espérant que les conliscations dont seraient frappés les rebelles lui donneraient l'occasion de s'enrichir; et puis, quand la rébellion se fut déclarée , le plan de ce magistrat et de ses collègues fut d'envelopper dans le mouvement le plus de monde possible afin que le nombre des coupables s'àugmenlant , la moisson des confiscations qui suivrait la guerre devint plus féconde [k).
Je ne doute pas que des passions sordides n'aient joué un rôle dans l'époque qui nous occupe ; car jamais ces sordides passions n'abondent plus qu'aux temps où il y en a de grandes à l'ombre desquelles elles se tiennent. 'Shns ce que
(i) V.Hallam., Hist. constil., \. 576. — Plowden, I, i "..'>.
(2) Wnrnor, i3o. — LeIanJ, III, i4o. — llallam, V, 279. - Plowden, I, i38.— Gordon, II, 75.
(3) Les lords-justices étaient à celte époque it -^iommissaires du parlement anglais pour le gouvernement de l'Irlande.
(4) Whatever were ihi- professions of the cliief fyivcrnors the only datij^er they really apprehendi-d was 1h.1t of a loo speedy suppression of the rebels. .. cxlensive forfeitures were the favourile o!)ject of ihe chief governorsand ibeir friends. — Leland , t. III, p. i6o-i6t. — Gordon, t. II, p. io3-i33.
INTRODUCTION HISTORIQUE. 5l
je crois plus fortement encore , c'est qu'il n'était au pouvoir d'aucun des gouvernants de l'Irlande d'empêcher un conflit sanglant de s'engager entre des ennemis implacables, impatients de se combattre . et qui , quand une o'^.casion de s'entretuer s'offrait à eux , ne pouvaient la laisser échapper (1).
Remarquez que c'est l'Angleterre protestante et l'Irlande catholique qui trouvent une arène pour lutter corps à corps...
Alors l'Angleterre déclare solennellement, par l'organe de son parlement, qu'elle ne tolérera jamais le papisme en Irlande (2) ; alors toute l'Angleterre crie d'une seule voix : Il faut détruire l'Irlande catholique ; il faut porter le protestantisme en Irlande ; il faut exterminer le dernier Irlandais plutôt que d'y laisser le catholicisme (3).
Alors, pour soutenir les frais de cette guerre impitoyable, le parlement emprunte une grosse somme d'argent, pour le paiement de laquelle il assure d'avance aux prêteurs les biens des catholiques d'Irlande*. Deux millions cinq cent mille acres sont ainsi engagés à de fanatiques industriels (i). Cette guerre de destruction , il faut la faire aux Irlandais partout où on les trouvera; un acte du gouvernement prescrit de ne faire de quartier à aucun Irlandais venant d'Irlande en Angleterre (5). Un capitaine de vaisseau, du nom de Swanly,
(i) Hallam, t. V, p. 276,
(2) Lingard, X, i83. — Civil wars lu Irelaud. J. C, p. 1 55, 8 décembre 1641, date de l'acte du parlement.
(3) The favourile object bolh of the Irisli governors and the english parliamtnt, was the utter extermination of ail the CathoUc inliabitmts of Iieland. Leland, III, 166. — Tliis was a civil war of extermination. Plowden ,169.
(4) Hallam, V. p. aSi. — Gordon, t. II, p. 3o8. — Civil wars of Irelan 1, pi i55. '
(5) Ling. X, 337. — Plowtlen , 147. — That no quarler shoiild be given to any Irisbmaa or papist bom in Ireland , that should be taken iu hoslility against the parliament either npon the sea or in England.
0>'l INIT.ODLCTIOÎV IIISTORlQTIE.
ayant saisi un navire sur N^Tiiel se trouvaient soixante-dix Irlandais, les fait lier dos à dos et jeter tous à la mer (1). A Philippaugli , les Écossais ayant (ait cent prisonniers irlandais, les font fusiller immédiatement sans aucune pitié '2). Cent autres prisonniers irlandais sont pris et massacrés de même après le combat de Corbies-Date en Ecosse ^3^. Il est merveilleux de voir comme les lois sont fidèlement observées quand ce sont les passions qui les exécutent.
11 semble en ce moment que toute la puissance et loiile la vie de l'Angleterre se portent sur l'Irlande; toutes les passions puritaines, qui s'étaient montrées si im.pétueuscs dans leur invasion de l'Angleterre, s'élancent avec une bien autre ardeur sur l'Irlande catholique. Ces passions s'adoucissaient en Angleterre au sein môme des sympathies qu'elles trouvaient ; mais, en Irlande, elles rencontrent une barrière qui les irrite et les rend plus violentes. Ce n'est plus ce puritanisme fanatique, mais austère, qui fît irruption d'Ecosse en Angleterre au milieu d'une armée de saints; le puritanisme qui tombe sur l'Irlande s'y précipite comme sur une proie, traînante sa suite, au milieu de quelques élans généreux, beaucoup d'ignobles calculs et de basses cupidités.
L'Angleterre envoie cinquante mille hommes en Irlande pour y soutenir la guerre (4), armée d'Anglais et d'Écossais, de presbytériens et d'indépendants, plus avides de vengeance que de justice, plus altérés de sang que de vérité, plus désireux d'aventures et de richesses que de succès religieux.
A peine la rébellion irlandaise a-t-elle éclaté , qu'avant même d'avoir reçu des ordres du gouvernement, l'armée anglaise d'Irlande donne la mesure de son zèle et de ses passions sanguinaires par la manière cruelle dont elle se conduit envers le pays insurgé. Entre autres faits d'une barbarie
(0 id. •
(2)Ling., X, 5S7. *
(3)Ling.,XI, 55.
(4M,ing., X , ->€,(■>.
IJNTRODUCïION HISTORIQUE. 53
extraordinaire, on cite celui du colonel Mathev., qui, cinq ou six jours après la prise d'armes des rebelles, massacra cent cinquante paysans qu'il traquait dans les buissons comme des lièvres ( starting them like hares out of the bushes) {!). — Alors les lords-justiciers, commissaires du parlement anglais, donnèrent à l'armée ces instructions effroyables :
« Ordre d'attaquer , tuer , massacrer , anéantir tous les « rebelles , leurs adhérents et complices ; de brûler , dé- « truire, dévaster, piller, consumer, démolir toutes places , « villes, maisons, où les rebelles ont été secourus ou reçus , « toutes les moissons, blé ou foin, qui s'y trouvent , tuer et « anéantir tous les individus mâles et en état de porter les «armes, qu'on trouvera dans les mêmes lieux (2). »
Et voici un exemple de la manière dont ces instructions s'exécutent :
« Les soldats écossais , dit Leiand , appelés à renforcer c( la garnison de Carrik-Fergus , étaient particulièrement « imbus d'une haine profonde contre le papisme , et excités « encore dans leur sentiment d'horreur par toutes les «cruautés qu'on racontait des Irlandais, cruautés abo- « minables en elles-mêmes, et qu'exagéraient non-seule- « ment ceux «qui les avaient souffertes , mais encore ceux « mêmes qui se faisaient une gloire de les avoir commises. «Un jour (jour néfaste! ) ils sortirejit de Carrik-Fergus , « firent irruption dans un district tout voisin, qu'on appelle « l'île Mayee (Ïsland-Magee). Les habitants de ce lieu étaient « de pauvres catholiques irlandais , bien misérables , demeu- <f rés jusqu'alors absolument inoffensifs et étrangers à la «rébellion. Au rapport même de l'un des chefs de cette « expédition , trente familles de ces malheureux furent as- « saillies la nuit pendant leur sommeil, et massacrées impi- « toyablement de sang-froid et de propos délibéré. Si l'on
(i) Ling., X , 532.
(2) Ling., X, t4.|. - f.ivi! wors in In iaaH, i;53.
54 lyTRODTTCTION HISTORIQUE.
« en croit quelques érrivains papistes , le nombre des vic- « times s'éleva à trois mille (1). »
Mais c'est surtout quand arrive la république, lorsque la tête du roi Charles I" étant tombée , il n'y a plus rien entre les puritains d'Angleterre et d'Ecosse et les catholiques d'Irlande; c'est alors, dis-je , que l'irruption de l'Angleterre sur l'Irlande est encore plus vive et plus irrésistible ; alors la pensée qui domine l'Angleterre ne se cache plus : c'est la destruction de l'Irlande qu'elle veut, et elle l'avoue ; alors ses généraux , en abordant sur les côtes d'Irlande , y déposent le meurtre, le pillage, l'incendie (2). Des traités sont faits avec les rebelles, elle les viole ouvertement (3 ; il faut que l'Irlande périsse, et qu'importe, pour atteindre ce but, qu'une loi de morale soit outragée? Il ne s'agit plus de soumettre les populations; ce qu'il faut, c'est qu'elles soient anéanties ; il est bon même qu'elles résistent , qu'elles combattent pour qu'on puisse les exterminer ; alors tout est fait pour exaspérer l'Irlande : les lieux saints sont profanés ; les églises et les abbayes catholiques changées en casernes ; les soldats s'abreuvent dans les vases sacrés; les sépultures sont violées ; la cupidité creuse les tombeaux pour y cherclier des dépouilles de prix , qu'un fanatisme impie prend l'occasion d'outrager (4) .
Il faut détruire l'Irlande , c'est le cri de l'Angleterre , et l'extermination a pris son instrument le plus formidable : Cromwell est général de l'armée anglaise en Irlande. (>'était en 16W. Environ deux siècles après je parcourais en Irlande les lieux où passa Cromwell , et je les trouvais encore pleins de la terreur de son nom. La trace sanglante de son passage
(i) Leland, III, ia8. ~ Civil VVars in Ireland , ira. -— Leiand prouve l'exagéialion df ces écrivains. (Éd.)
(a) Hist. of Galway. — Arrivre de lord Forbes dans le comW'; de Clare, V, 117.
(3) Entre antres violaliou de la capitulation de Galway. Hardiman, Hist. of Galway, 3a, r33.
(4) Hardiman, Hist. of Galway, i34, i35; id. ii8.
a disparu du sol , mais elle est restée dans la mémoire des hommes. Kien peut-être ne donne mieux la mesure de l'effet produit en Irlande par Cromwell que les fables qui , un an plus tard , se débitèrent en Ecosse, sur le bruit de son arrivée dans ce pays. Partout où il avait passé, disait-on, il avait fait mettre à mort tous les hommes entre seize et soixante ans , couper la main droite à tous les enfants entre six et seize , et percer avec un fer rouge le sein de toutes les femmes » (1). Pour être odieux , Cromwell n'avait pas besoin d'être calomnié. Il rencontra en Irlande deux grandes résistances , et voici comment il les brisa. La ville de Drogheda refusant de lui ouvrir ses portes, il emploie pour la réduire deux armes de nature diverse , la force et le mensonge. En même temps qu'il donne un assaut terrible, il promet la vie à tous ceux qui capituleront.... La ville se rend à discrétion. Alors Cromwell, avec beaucoup de calme et de sang-froid, donne à ses soldats l'ordre de passer toute la garnison au fil de l'épée. « Les soldats, dit un « historien , malgré leur répugnance, égorgèrent les prison- « niers. Cet horrible massacre dura cinq jours , accompagné ff de circonstances qui font frémir d'horreur. » Rigueur extraordinaire, s'écrie Ludlow avec naïveté , qui , sans doute, dit-il , ne fut employée que dans le but de servir d'exemple aux rebelles. ( Which I présume was used to discourage others from making opposition ) (2) .
Ayant achevé la garnison , les soldats tournèrent leurs glaives contre les habitants eux-mêmes, et un millier de victimes sans défense furent massacrées dans la cathédrale, où elles avaient cherché un asile. Quelques ecclésiastiques ayant été découverts , ce fut une excitation nouvelle pour le fanatisme du vainqueur , qui regarda sans doute comme un signe manifeste de l'approbation du ciel l'occasion qui lui était offerte d'immoler des ministres de Vidolâirie (3) ,
(i) Ling. II, r,4. (2) Plowden, I, 167.
(3) Lelaiid, III , 35o. — Gordon , II, 288. — Ling., XI, 4^.— H "'écha])pa que trente personnes , qui furent déportées aux Farbades et vendue^ coBûnie esclaves. Leland.
56 I^rRODLCTIOiN lilSJOlUQLE.
Une autre ville, celle de Wexford, ayant aussi fermé ses portes à Cromwell. eut le môme sort que Drogheda ; le même massacre s'ensuivit (1). On n'a point le courage de raconter deux fois de pareilles atrocités.
La mémoire de Cromwell est demeurée justement souillée de ces horreurs ; mais on ne devait pas lui en attribuer toute l'infamie. Il n'en a eu que sa part; l'initiative même ne lui en revient pas. Deux ans avant lui , un de ces massacres en masse avait été commis en Irlande par l'armée parlementaire sous les ordres du général Jones, après la victoire de Dunganhill , où trois à quatre mille Irlandais faits prisonniers furent impitoyablement passés par les armes (2).
Il faut le dire franchement, ces crimes appartiennent bien moins à quelques hommes qu'au temps et aux elTroyables passions de l'époque. — On en a chargé un seul homme, parce que cet homme, plus extraordinaire que tous les autres, a attiré tous les regards sur lui; mais, quelque puissant qu'il fût, Cromwell en Irlande était bien plutôt un agent qu'un moteur; il servit mieux et plus énergiquement qu'aucun autre la passion de l'Angleterre contre l'Irlande , mais il ne la créa point. Si son armée n'eût point vaincu les Irlandais, on en eût envoyé une autre de double, de triple force. On se méprend sans cesse sur la puissance de l'homme ; on le fait toujours trop faible ou trop fort.
J'aurais à combattre bien d'autres préventions existant contre Cromwell; et, si c'était ici le lieu, je montrerais que cette armée si cruelle, si impitoyable, fut la première armée anglaise qui, en Irlande, observa une discipline sévère, respecta les habitants inoffensifs, paya régulièrement et avec un scrupule incroyable la moindre dépense qu'elle fit sur son passage , et se montra ainsi un instrument d'ordre aussi bien que de terreur. Le même homme, qui avait commandé
(i) The enemy proceeded lo put ail lo the sword wlio were found arms witli an exécution as horribly deliberale as tlint of Drogheda. Lelaud,III, 353.
(a)Ling., XI, 29
de sang-froid les massacres de Drogheda et de Wexford , fit pendre à la face de son armée deux de ses soldats pour avoir volé deux poules dans la cabane d'un pauvre Irlandais (1). Je dirais encore, si j'en avais le loisir, que Cromwell fut le seul homme qui, avant notre temps , ait apprécié de loin le destin futur de l'Irlande; qu'il sentit le premier qu'il fallait l'unir à l'Angleterre ; qu'il réalisa non-seulement l'union politique, mais encore l'union parlementaire; que, de son temps, l'Irlande envoya trente membres au parlement anglais ; je dirais en6n que Henri Cromwell , son fils , fut le gouverneur le plus probe qu'eût possédé l'Irlande jusqu'alors, et qu'il fut si désintéressé dans son administration , qu'à son départ d'Irlande il n'avait pas de quoi faire les frais de son retour en Angleterre (2).
Cromw ell n'eut point du reste , même en Irlande , cette omnipotence qu'on se plaît à prêter aux grands acteurs qui jouent leur rôle sur la scène de ce monde. Le vainqueur de Marston-Moor et de Nazeby fut arrêté dans sa marche par la petite ville de Clonmell, dans l'attaque de laquelle il commença par perdre deux mille soldats, et qu'il ne prit qu'après un siège de deux mois. Le fanatisme destructeur, dont Cromwell était l'instrument et le guide, avait rencontré en Irlande un fanatisme plus noble et plus pur, celui de la patrie qui défend son culte religieux, et de la religion qui défend la patrie. C'est pendant ce siège de Clonmell que se montra le beau patriotisme de l'évêque de Ross. Ce prélat, qui avait déployé un grand zèle à lever une armée catholique pour venir au secours de la place assiégée , fut fait prisonnier par lord Broghill, auxiliaire de Cromwell. Il avait trop marqué dans la guerre contre les parlementaires pour espérer qu'on lui fit grâce. Broghill cependant lui promit la vie à condition que le prélat emploieraitrinlluence de son autorité spirituelle
(i) Civil Wars in Ireland, 247. — Plowden, 166. (2)Encyc!op. Brit.,v° 3 Ireland, 372. — Gordon, II, 281.— Leîand,III, 398, 401. — Civil Wars in Ireland, 281. — Warner, Irish rébellion.
sur la garnison d'un fort voisin du champ de bataille , et la déciderait à capituler. L'évêquede Koss se laissa conduire; on le mena donc en présence du fort, de manière à ce que la garnison pût le voir et entendre ses paroles. Alors le saint prélat, élevant la voix, sans perdre un seul instant son calme et sa sérénité, adressa aux soldats du fort une exhortation simple et digne pour les engager à tenir ferme contre les ennemis de leur pays et de leur religion. Cela fait, il se ré-
signa de bon cœur à la mort qui l'attendait (1).
^ Les exécutions individuelles et en masse avançaient beaucoup l'œuvre de destruction ; mais trois choses vinrent y nuire: d'abord le rappel en Angleterre de Cromwell qui, sans avoir inventé les massacres généraux , y avait certainement excellé ; en second lieu la difficulté de tuer * toujours , même quand on en a le pouvoir ; le dégoût du sang finit par vous saisir, et vous fait prendre la vie en si grand mépris, qu'on manque de courage même pour prendre celle d'autrui. Enfin le dernier obstacle , ce fut la terreur causé par le sang , et qui , en amenant l'humble soumission des rebelles, donna un peu de répit à la cruauté fatiguée des vainqueurs (2). Ces grands coups avaient écrasé l'Irlande ; elle était expirante , elle cessa de résister. Après les exterminations delà guerre vinrent celles de la paix, c'est-à-dire celles qu'on nomme les exécutions de la justice. Celles-ci furent peu nombreuses, vu les temps. On ne porte pas à beaucoup plus de deux cents le nombre de ceux qui furent exécutés par réaction (3). Un historien s'étonne naïvement de ce que, lorsqu'il y avait tant de coupables, il y ait eu si peu de condamnés; mais il a bien soin, pour excuser la justice de
(i) Leland, III , 36a. — Gordon , II , aSa. — Comme cet homme , dil Leland , était tout à la fois un papiste et un prélat , ses ennrrpis |ie piirtnt. apercevoir dans sa conduite rien, sinon de l'insolence et de l'obstination.
(2) La terreur inspiréi- par Cioniweîl fut si grande, que les villes, à cinquante milles de dislance ^ se rendaii'nl à lui, et lui offr.iient de faire de |(uis églises des écuries pour ses chevaux. Civil VVars inlieland, a/|fi
(3) Ling.,XI, iSa. — Gordon, II, 971;. — Lelaml.HI. 891.
INTRODUCTION HISTORIQUE. Sq
cette époque , de faire observer que la plupart des criminels avaient ou péri dans les guerres civiles depuis dix ans , soit par le fer, soit par la peste et par la famine, ou bien s'étaient sauvés en pays étranger (1).
Ce fut pourtant deux cents catholiques de moins en Irlande , et le tribunal par qui furent prononcées les sentences de mort n'en a pas moins conservé le nom de la Cour du carnage (Cromwels slaughter-house] (2) ; ajoutez à cela bon nombre de prêtres qui, peu de temps après , furent pendus pour le fait seul de leur présence dans le pays (3) . Alors, au lieu de se borner à tuer , on prit le parti de recourir à un autre moyen , l'exil (4). Après tout, et à part les exigences de la haine et de la vengeance , ce qu'on voulait c'était qu'il n'y eût plus de catholiques en Irlande , et qu'à leur place il s'établît des protestants. Or, il suffisait, pour rendre ce plan exécutable, d'expulser du pays tous les catholiques et d'en faire ainsi une terre en quelque sorte toute nouvelle, où viendrait s'étendre librementet pousserait de profondes racines le protestantisme d'Angleterre : pour cela il fallait , non pas faire comme Élizabeth et Charles P' qui avaient mêlé sur le sol des protestants avec des cathoques , plaçant amsi en présence des ennemis irréconciliables, les uns colons nouveaux , les autres anciens proprfétaires dépossédés , mais purger bien complètement l'Irlande de la population catholique. Voici comment on s'y prit pour atteindre ce but : la peine de mort fut portée contre tous les grands propriétaires; quanta ceux que Tonne frappait point de mort, tantôt on les exila, tantôt on leur enleva soit un tiers, soit les deux tiers de leur fortune selon les circonstances ; il n'y eut de grAce que pour quiconque pouvait prouver qu'il n'avait point de terre, ni aucune propriété mobilière de la
(i) Leland, III, 894.
(2) Plowden, 162.
(3)Llng., XI, n6.
(4)Ling., XI, iio.
6o INTRODUCTION IHSTORIQLL;.
valeur de 1 0 livres stcrlin^c M .Cependaril, soit lassitude, soit calcul, la mort prononcée contre les propriétaires ne fut point exécutée rigoureusement , et fut plutôt une menace suspendue sur leur tête, qui leur (il désirer l'exil comme un moyen de salut, ou le leur fit accepter comme un châtiment moins sévère ; du reste , le plus embarrassant n'était pas de chasser les riches qui excitaient des haines trop ardentes pour ne pas fuir, la chose difficile était l'émigration des pauvres , qui , ne possédant rien , ne se trouvaient point en butte aux mêmes passions, et ne voyaient point le même péril à rester en face de gens qui ne leur avaient rien pris; comme ils ne s'exilaient point d'eux-mêmes, on se mit à les déporter de force. Une fois on enleva d'un seul coup mille jeunes filles irlandaises , qu'on arracha aux bras de leurs mères pour les conduire à la Jamaïque, où elles furent vendues comme esclaves (i). Cromwell était alors prolecteur (1655) . Un de ses agents en Irlande ayant exprimé des scrupules sur l'extension à donner aux mesures de déportation, il lui fut répondu ce qui suit : « Quoique nous soyons obligés « d'employer la force pour les enlever, cependant, comme « c'est pour leur bien, en même temps que pour l'avantage « du public , il n'y a pas le moindre doute que vous ne « puissiez en prendre tant que vous croirez convenable i3). »
Un écrivain dit que cent mille personnes furent déportées de la sorte: un autre, plus digne de foi , réduit ce chiffre à six mille. On évalue à trente ou quarante mille le nombre des hommes en état de porter les armes qui s'expatrièrent de gré ou de force (ï) .
C'était beaucoup sans doute ; c'était trop pour l'huma-
(i) Ling., XI, ria.
(2) Ling., XI, 3o3.
(3) Ling., XI, i5i, i54, i55. — Hardiiv.an, Hist. of Galway, i34.
(4) Uni; , id., i54. — Plowdcii, 169. — Sir William Pelly calcule que plus de 5oo,ooo Irlandais périrent et furent délniits par lepoc, la peste , la famine, les fatigues et le bannissement , depuis le a3 orlobre 164 i jusqu'en i652 (en onze années). Hallani, V, a86.
INTRODUCTION HISTORIQUE. 6l
nité , mais trop peu pour le protestantisme anglais. Tout calcul fait, en comptant d'une part les catholiques morts au champ de bataille et sur l'échafaud , ou enlevés par la peste (1) , la famine, la déportation et l'exil , et d'autre part tous les protestants attirés en Irlande par la curée des confiscations , il se trouva encore que les catholiques étaient, en Irlande , huit contre un protestant (2) , résultat décourageant pour les auteurs de tant de violences, qui, après s'être rués le fer à la main sur l'Irlande , après ayoir massacré , dispersé , abattu, tout ce qui se rencontrait sous leurs pas » voyaient se relever et reparaître plus animés que jamais cette fourmilière de catholiques, où il y avait eu bien des victimes , mais dont la masse , quoique foulée aux pieds , n'avait point été écrasée. Il faut reconnaître que la persécution est une tâche ingrate , et que l'extirpation de tout un peuple est bien difficile , malgré l'assistance demandée aux massacres et aux proscriptions , malgré le secours reçu des fléaux les plus meurtriers.
La mort et la déportation n'ayant point fait l'office qu'on attendait d'elles , on eut recours à un dernier expédient , moins violent, mais non moins inique: on voulait à tout prix séparer les Anglais protestants des catholiques irlandais ; car on se rappelait le sort des colons de Jacques I", massacrés en 1641 par ceux qu'ils avaient dépouillés , et au milieu desquels ils avaient eu l'imprudence de vivre (3) ; dans l'impossibilité d'exiler d'Irlande tous les Irlandais , voici ce qu'on fit : sur quatre provinces dont se compose l'Irlande , on résolut d'en peupler trois exclusivement de protestants, et de n'admettre de cathofiques que dans la quatrième ; non que celle-ci dût être sans protestants , mais ce serait la seule où il serait permis à des Irlandais catholiques de résider. Cette province, dernier asile offert aux
(i) Borlase dit que, durant l'été de i65o, il mourut de la peste, à Dublin seulement, plus de dix -sept mille personnes ; Plowden, 169. ^2) Ling., XI, i53, i55.
(3) Leiand, III, 896.
6'1 INTRODICTFON HISTORIQUE.
catholiques irlandais, fut le Coniiaught, auquel on joignit le comte de Clare. Alors tous ceux que la guerre avait ruinés, tout ce qui par sa pauvreté même avait échappé aux haines, aux persécutions, toute la misère irlandaise en un mot, fut refoulée avec ses haillons ou se précipita sur le Connaught (1). Cette vile population était cependant ce qu'il y avait de plus noble en Irlande : elle emportait avec elle la foi religieuse de ses pères et l'amour de la patrie. Tout l'avenir de l'Irlande était là. Une fois entrés en Connaught , les catholiques y furent parqués comme un bétail; il leur fut interdit, sous peine de mort, de dépasser les limites qui leur étaient fixées. Leur borne au sud était la rive droite du Shannon; tout Irlandais trouvé sur la rive gauche pouvait être tué par qui que ce fût, sans qu'il y eût matière à procès (-2). Cette rive droite du Shannon où l'Irlande était emprisonnée à jamais, c'était ce fameux comté de Clare, qui, il y a dix ans, envoya le premier un catholique au parlement. Il sort quelquefois des grandes iniquités de singulières expiations.
Alors , quand de pauvres Irlandais, dans l'excès de leur détresse, mourant de faim, eux , leurs femmes et leurs enfaîits , levaient la main au ciel et imploraient la compassion de leurs persécuteurs, Cromwell et ses saints leur répondaient : Go (o hrll or ta Connauf//it. « Vas au diable ou en Connaught (3). )>
J'ai dit que le Connaught était la seule province où l'on reçût les catholiques, sans cesser pourtant d'être occupée par les protestants ; on conçoit en effet combien eût été formidable pour ses voisins une pareille agglomération d'ennemis, exaspérés par leur misère , s'ils n'eussent été contenus par une puissance placée au milieu d'eux. Cette puissance fut
(r) Croinwell finding ihe iillcr cxtir|ialioii of ihe nation, whicli lie haJ jntfnticJ, to he in iisel -i<ery ilifficnlt , ami IcrCairy in it somewhat ol' horror. .. found out tlie followmg exjjedient of Iransplanlalion ; Civil Wars in Ireland, 276. — Clarendoii's Life, vol. II, 116.
(a) Ling.. XI, iSg. — Civil Wars i 11 Ireland, 375,
(3)Ling.,XI, i57.
IWTRODUCTIOiV HISTORIQUE. 63
celle des villes , qu'on résolut de faire toutes protestantes , laissant seulement aux catholiques les campagnes du Connaught. La tâche était plus délicate qu'aucune autre , parce que les villes étaient presque exclusivement occupées par des habitants, Anglais d'origine, qui, quoique catholiques, semblaient devoir exciter plus d'intérêt que les populations irlandaises. On ne s'arrêta point pourtant à cet obstacle. On chassa les catholiques anglais de leurs maisons de ville , comme ailleurs onavaitexpulséles Irlandais de leurs cabanes champêtres ; on mil subitement à leur place des Anglais ou des Écossais protestants; ces bourgeois improvisés, sortis de l'armée , remplirent aussitôt les corporations municipales ; un colonel devint maire ; un sergent, alderman. Sir Charles Coote , général républicain et président de Connaught , chargé d'exécuter cette expulsion des catholiques de la ville de Galway , appelait cela clearing the totvn , le balayage de la ville. Rendant compte de sa mission au gouvernement ; il n'a , dit-il , laissé à Galway que quelques personnes d'un âge si avancé , et dans un état de santé si triste , qu'à raison de la rigueur du froid il eût été , dit-il , impossible de les expulser. Sur quoi le conseil d'état l'approuve, mais sous la condition qu'il aura bien soin de renvoyer le petit nombre épargné par lui, dès que la saison sera devenue moins sévère. (Take care that the few so dispensed with , should be removed as soon as the season would permit) (1).
Nous avons vu plus haut comment, lors de leur arrivée en Irlande, les Anglais avaient chassé des villes tout ce qui était de race irlandaise ; maintenant nous voyons les protestants anglais expulser de ces mêmes villes toute population catholique ; ces catholiques sont des Anglais eux-mêmes, petitsfils de ceux qui, quelques siècles auparavant, exerçaient, au nom du droit de conquête sur les Irlandais, la môme violence qu'au nom de la religion on exerce aujourd'hui sur eux. Tous ces moyens ayant été employés, la mort, la déporta-
(i) Hardiman, Hist. of Galway, 137.
64 iNTiionr crioN historiqi E.
tiou , lexii volontaire , et enfin le transport d'une partie cli» l'Irlande dans une autre, les trois quarts du pays se trouvèrent à peu près vacants, et il ne s'agit plus que d'en prendre possession. Ce fut l'instant hideux de la guerre civile, celui où le partage des biens confisqués se fit; ce fut le moment où la cupidité se montra plus odieuse peut-être que les fureurs sanglantes du fanatisme ; ce fut l'instant où se sentirent ciiance antes des vertus jusqu'alors intbranlaliles dans leur désintéressement et qu'une chance de s'enrichir parvint à corrompre. Deux classes de personnes s'engraissèrent principalement de ces dépouilles opimes. Ce furent en premier lieu les soldats de Cromwell , c'est-à-dire tous ceux qui avaient servi dans l'armée d'Irlande depuis le débarquement de Cromwell en 16i9 (1). Ceux-là seuls étaient assez saints religieusement , et en politique assez amis de la liberté pour mériter de recevoir le bien d'autrui. Venaient ensuite ceux pour lesquels les terres d'Irlande étaient non pas un don , mais l'acquit d'une dette : je veux parler des spéculateurs, autrement appelés aventuriers , qui avaient avancé des fonds au gouvernement anglais pour l'aider à réduire l'Irlande, et auxquels on avait d'avance hypothéqué le sol de ce malheureux pays voué à la destruction.
Ainsi s'accomplissait la parole d'extermination prononcée par l'Angleterre. Les Irlandais catholiques étaient chassés du sol; ils étaient expulsés des villes; les propriétés et le commerce étaient passés aux mains des protestants; les Irlandais étaient frappés de mort ou d'ilotisme.
§ V. — La restauration. — Charles II.
Ce qu'il y avait d'irrésistible dans cette destruction des catholiques irlandais par le protestantisme anglais, se voit surtout lors de la restauration de Charles IL
(i) Encyclop. brit., \° Ireland , 372. — Hist. of Galway, iSg. — I,cland, iri, 3q6.
Jamais une si belle chance ne s'était offerte aux catholiques d'Irlande que le jour où, fatiguée de révolutions, la nation anglaise revint au principe fondamental de sa constitution, qui plaçait un Stuart sur le trône d'Angleterre.
II n'y eut certainement pas alors un catholique d'Irlande qui, en voyant Charles II restauré sur le trône de ses pères, ne pensât qu'il allait recouvrer la jplénitude de ses droits politiques et rehgieux. D'un autre côté, les possesseurs actuels, la plupart soldats de Gromwell et républicains exaltés, ou bien spéculateurs aventureux qui avaient prêté au parlement leur argent pour faire la guerre à l'Irlande papiste, tous tremblaient sur le sol qui les portait en voyant la restauration qui venait de s'accomplir et dont ils ne doutaient pas que le premier résultat ne fût de faire rentrer les domaines dans la possession des anciens propriétaires. Tous furent déçus , les uns dans leurs espérances, les autres dans leurs craintes.
Charles II proscrivit le culte catholique en Irlande comme l'avaient fait avant lui ses prédécesseurs sur le trône d'Angleterre ; il ordonna qu'on exécutât en Irlande les lois pénales contre les cathohques ; il y suspendit la liberté individuelle ; de peur que les Irlandais ne vinssent lui demander justice en Angleterre, il leur fit défense absolue de sortir d'Irlande, fit mettre en prison les factieux qui osèrent venir à Londres pour se plaindre (1) ; et, comme bon nombre d'Irlandais n'avaient pas attendu sa permission pour rentrer dans leurs propriétés, le roi les proclama des rebelles, ordonna de les appréhender et mettre en jugement, et décréta, de sa pleine et entière autorité royale, que tous les possesseurs actuels de terre en Irlande, aventuriers Anglais et Écossais, soldats cromwellistes , ou autres, ne seraient point troublés dans leurs domaines (à l'exception de ceux qui occupaient des biens d'Église (2) , ou encore de ceux qui avaient pris part personnellement à la mort de Charles I") ;
(i) Plowden, 171.
(2) Ling. XIT, 27. — Les acquéreur'; des lerre'? de l'Église furent , du- I. S
êê INTRODUCTION HISTORIQUE.
cependant, disait-on, le roi ne refusait point justice à ses sujets irlandais ; il reconnaissait que beaucoup d'entre eux; avaient été injustement dépossédés. Pour ceux-là on établissait un moyen de recouvrer leurs droits : c'était de prouver leurinnocencc de\?in{un tribunal institué à cet effet et appelé la cour des réclamations (the court of daims) ; ceux dont Vinnocence serait reconnue reprendraient leurs terres et leurs habitations, sauf cependant la restriction suivante : Les terres de ces catholiques étaient occupéespar des protestants auxquels, avant toutes choses, on voulait ne point nuire ; il était donc bien entendu qu'en tous cas les catholiques même aàsotts ne rentreraient dans leurs domaines qu'après que les protestants qui en étaient détenteurs auraient été pourvus d'autres propriétés équivalentes (1).
Il y avait aux yeux de tout Irlandais beaucoup d'injustice dans cette proclamation royale. En Angleterre tous ceux dont les propriétés avaient été confisquées pendant la révolution rentraient dans leurs droits (2) en même temps que le roi reprenait sa couronne ; et cependant les propriétés qu'ils recouvraient ainsi avaient été, après la confiscation, vendues par l'État et achetées par ceux qui aujourd'hui se trouvaient dépossédés. Et en Irlande on assurait aux spoliateurs la propriété des terres pour lesquelles nul , sinon les spéculateurs de Londres , n'avait rien payé. Ainsi trouvait faveur auprès du roi le puritain écossais ou l'Anglais indépendant à qui larépublique avait distribué les terres des royalistes irlandais; et l'Irlandais, que la république avait écrasé de toutes ses fureurs comme catholique et comme dévoué à la cause royale , était traité par le roi comme un rebelle. On lui disait pourtant qu'il obtiendrait justi>e : mais sous quelle
rant la révolution d'Angleterre, traités avec une (xlréme sévérité; ce qui vient de re que c'était une révolution religieuse; riiez nous lindul^'ence la plus grande a été pour eux, parce que notre révolution était politique,
(i) Leland,III, 4ï4et suivantes. — Ling.,XII, S;. — Cordon, II, c. a8.
fa)Hal!aTn, lU, Mi,
IWTRODUCTIOiy HISTORIQUE. 67
forme cette justice lui était-elle oiïerte ? On commençait par le proclamer coupable, pour qu'il eût à se faire déclarer innocent?
Il y eut cependant bon nombre d'Irlandais qu'une pareille justice et de pareils moyens de se la faire rendre ne découragèrent point : et ils se présentèrent à tout hasard devant le tribunal chargé de recevoir leurs plaintes ( the court of daims). Ce tribunal était composé de juges ennemis des catholiques ; cependant il arriva que bon nombre de réclamants obtinrent en leur faveur des décrets d'innocence. — Ceci répandit l'alarme parmi les protestants propriétaires, dont quelques-uns allaient être forcés de déguerpir et de s'établir ailleurs ; on calcula de plus, d'après le nombre d'innocents déjà reconnus, que, si le tribunal continuait à juger ainsi, on manquerait de terres pour indemniser les protestants dont les cathohques absous auraient pris la place; il n'y avait pas d'esprit de justice qui pût tenir devant une pareille conséquence. Alors on cria au papisme ; on jugea que si quelqu'un dans cette conjoncture devait être sacrifié, il valait mieux que ce fût un catholique qu'un protestant. Les terres , dit naïvement Gordon , se trouvèrent insuffisantes , et quelqu'un devant supporter la perte , on décida qu'elle serait soufferte par les catholiques (1). En conséquence la cour des réclamations reçut subitement l'ordre de suspendre ses travaux; et trois mille Irlandais qui n'aspiraient à d'autre grâce , sinon de faire déclarer leur innocence pour rentrer dans les biens qu'on leur avait ravis, apprirent un jour que leur requête ne serait même pas examinée (2).
Le roi d'Angleterre pensa qu'il était bon de faire sanctionner toutes ces mesures par un parlement irlandais , qui fut convoqué à cet effet. Ce parlement était plein de protestants, ce qui se conçoit sans peine , puisque les protestants qui
(i)Gord., II, 33. f.
<2) Jjng., XII,93, 436.
68 TNTRODUCriON HISTORIQUE.
avaient toutes les propriétés I04 gardaient provisoirement. Cependant, ûo peur qu'il ne se fût glissé dans la chambre des communes d'Irlande quelques mécréants, cette assemblée décréta d'elle-même que nul ne serait admis à siéger dans son sein s'il n'avait prêté préalablement le serment de suprématie , et la Chambre des lords ordonna de son côté que chacun de ses membres serait tenu de recevoir, selon le rit anglican , la sainte communion ifhe nacramenl of thc Loi-ffs supper) des mains de Sa GrAce l'archevêque d'Armagh , qui était son président (1 .
J'ai dit qu'il y avait dans ces faits la consécration d'une grande iniquité : mais les Irlandais ne doivent" point s'en prendre seulement à Charles II.
Il est certain que ce prince apportait en montant sur le trône d'Angleterre l'intention bien arrêtée, sinon de rétablir le catholicisme comme culte légal obligatoire , du moins de rendre son exercice libre comme celui du culte anglican ou du culte presbytérien. Un de ses premiers actes avait été la promesse de cette tolérance ; mais il promettait ce qu'il ne pouvait pas tenir : il devait sa couronne à une réaction politique; les deux partis, dont la coahtion l'avait mis sur le trône, étaient les royalistes ou cavaliers et les presbytériens, ligués contre les indépendants et les anarchistes ; or, les royalistes, qui en général tenaient à l'église anglicane, n'étaient guère moins ennemis du catholicisme que les presbytériens. Le prince qu'ils avaieru élevé au trône ne pouvait donc, dans ces temps où la politique et la religion étaient étroitement liées, conserver sa puissance royale qu'à la condition de ne pas contrarier les passions religieuses de ses sujets, et il les froissait violemment à cette époque s'il tolérait le catholicisme. Au moment de la restauration l'épiscopat anglican s'était rétabli comme de lui-môme , à titre de loi fondamentale du royaume, existante avant la révolution : la haine contre la religion catholique s'était aussi retrouvée
(i) PlowiK>n. I, t-i.
mTRODUCTION HISTORIQUE. 69
tout entière ; le papisme était toujours l'ennemi commun, le monstre dont on effrayait les femmes et les enfants , et dont il suffisait de prononcer le nom pour soulever toutes les passions. Tolérer le catholicisme était donc l'acte le plus dangereux d'hostilité qu'on put faire contre l'esprit public du temps. C'était de plus violer les lois du royaume, car ces lois prescrivaient l'uniformité du culte religieux suivant le rit anglican , et portaient des peines contre quiconque adorait Dieu sous une autre forme.
Ainsi Charles II était condamné, par les lois et par les passions du pays , à faire le contraire de ce qu'il vouiait. On doit lui rendre la justice que , dans la limite de ses facultés naturelles, il fit tout ce -qu'il put pour dépasser son pouvoir royal; on lui en voulait beaucoup de ce qu'il laissait dans les emplois publics des individus soupçonnés de papisme ; mais il employait pour se justifier de curieuses raisons (1) : — L'un , disait-il , était un amateur de combats de coqs ; celuici , un chasseur habile ; cet autre tenait une bonne maison : celui-là avait d'excellents chiens pour le renard... C'était du petit despotisme comme en font les princes, qui, sans être méchants , sont obstinés ; qui , faute de tyrannie , font de l'arbitraire, et qui d'ordinaire tombent de leur trône parce qu'ils irritent sans faire peur. Il prenait encore d'autres voies détournées : ne pouvant ouvertement tolérer le catholicisme , il voulut du moins exempter les cathoUques des peines qu'ils encouraient en ne se conformant pas au culte anglican; maisdispenser del'exécution de la loi, c'étaitencore la violer. Ceci lui fut démontré trés-clairement par les ministres de l'Éghse anglicane , qui jusqu'alors , il est vrai , soutenus par le roi , avaient professé le dogme de l'obéissance passive aux décrets du souverain , mais qui , le jour où ce roi s'imagina de faire usage de sa toute-puissa'ice en faveur des catholiques , découvrirent soudain que l'obéissance n'était due au roi que dans la limite, des lois et de !a consti-
'i) Liiig., XIII, inj.
fJO liSTRODUCTIOW HISTORIQUE.
tution ^I). Il lui fallut donc renoncer encore à ce biais indulgent en faveur des calholiques ; il en essaya bien d'autres , qui ne lui réussirent pas mieux ; et, pour régner, il lui fallut prendre son parti de persécuter ceux qu'il eût voulu défendre.
Lorsque Plunkett, archevêque d'Armagh , impliqué dans une accusation de papisme , fut condamné à mort , Essex , vice-roi d'Irlande , sollicita sa grâce auprès de Charles II , déclarant qu'à sa connaissance l'accusation ne pouvait être réelle. — Eh bien ! milord, lui répondit le roi , que son sang retombe sur votre conscience : vous auriez pu le sauver si vous aviez voulu ; pour moi, je ne puis lui accorder son pardon, parce que je ne l'ose pas (2).
Je crois bien que la persécution des catholiques d'Irlande lui coûta moins que celle des catholiques anglais, parce que, de tout temps, la destinée de la population irlandaise touchait assez peu l'Angleterre et ses rois , qui ne songeaient guère aux Irlandais que quand ils avaient besoin d'eux ; et puis Charles II , forcé de persécuter les catholiques , espérait, en se montrant sévère envers les catholiques d'Irlande, qu'on exigerait de lui moins de rigueur contre les catholiques anglais. L'Irlande fut ainsi toujours une ressource pour les Stuarts ; dans leurs jours de ruine, ils imploraient merci de l'Irlande contre l'Angleterre , et lui promettaient amitié éternelle en échange d'un peu d'or et de soldats; et, quand leur fortune avait changé , quand ils étaient remontés sur leur trône , ils tùcliaient d'obtenir grâce pour leur despotisme sur l'Angleterre , en faisait peser sur l'Irlande une plus lourde tyrannie.
On pardonnerait encore à Charles II les injustices que lui ont fait commettre son impuissance et la faiblesse môme de son autorité. On voit bien qu'il ne put rien en faveur des Irlandais catholiques, quand, pour rendre justice à ceux-ci, il eût fallu qu'il se montrât sévère envers des protestants
(i) Ling., XII, 3o6, 307.
(a) Ling., XIII, 34 1.
INTRODUCTION HISTORIQUli. ^I
anglais ; mais ce que l'on ne saurait lui pardonner, c'est d'avoir pris lui-même sa part des confiscations de l'Irlande. Ormond , son favori , reçut des terres confisquées pour une valeur déplus de 70,000 livres sterling de revenu (1) , c'està-dire 1,800,000 fr. de rente. Le duc d'York obtint aussi une immense donation ; et il n'est pas jusqu'à la femme d'un valet de Charles II qui n'ait eu sa part du butin.
Charles aurait pu , en persécutant les Irlandais , ne pas se souiller lui-même des dépouilles de ce malheureux peuple. Mais, on l'a déjà dit, il n'était point en son pouvoir de ne pas persécuter. S'il eût voulu accorder aux catholiques la tolérance de leur culte , c'est-à-dire , selon l'expression des presby téâ|ns , légaliser le blasphème et V idolâtrie ; s'il eût tenté dei^ affranchir de toutes peines de non-conformité; s'il eût voulu les délivrer de la tyrannie des protestants anglais et écossais, leur rendre la vie civile et politique , les rétablir dans les emplois , restituer aux propriétaires leurs champs , aux habitants des villes leurs demeures ; il eût fait exactement ce qu'a voulu faire Jacques II , qui , pour l'avoir tenté , est tombé de son trône.
Il faut le reconnaître ici , tout roi d'Angleterre , au dixseptième siècle, devait se résigner à n'être ni juste ni humain envers une partie de ses sujets pour pouvoir gouverner l'autre.
Ainsi , tout a concouru à la destruction des catholiques d'Irlande, à l'implantation violente du protestantisme dans ce pays; tout y a concouru , Tudors , Stuarts, république ou monarchie , amis ou ennemis , parce que le pouvoir dominant en Angleterre ne fut en cela, pendant plus d'un siècle, que l'instrument d'un mouvement général qui pouvait bien être modéré ou précipité , selon les accidents et les passions des Jiommes , mais qu'il n'était au pouvoir de rien ni de personne de comprimer.
Nous voici au terme de la seconde époque , de celle qui
(i) Euryclop. briî., v" Inlami, 375 »
73» Ii\TUODlC:TlON HISÏOJllQLE.
est renfermée entre l.i naissance de la réformation en Angleterre, et l'établissement détinitif de la réformation en Irlande. Après avoir indiqué le grand mouvement du seizième siècle , j'ai tûclié de montrer comment l'Angleterre , peuple à instilulions libres, s'étant rangée du côté du culte réformé, dut nécessairement vouloir que l'Irlande fît comme elle ; j'ai dit de quelle manière elle essaya de convertir à la foi nouvelle les Irlandais , qui cependant demeurèrent et devaient demeurer fidèles au catholicisme; j'ai dit aussi comment, ne pouvant convertir les Irlandais au protestantisme, elle avait dû nécessairement , et à l'aide de tous les moyens de terreur et de violence, faire l'Irlande protestante ; j'ai ajouté que ce qui est arrivé était inévitable. Vais-je donG||u^ter des armes à cette école nouvelle (|ui s'incline devai^^us les mouvements des peuples , (juand ces mouvements sont empreints d'une certaine fatalité ; qui ne doute plus de la sainteté d'une cause, quand elle est marquée du sceau de l'irrésistible nécessité? On se tromperait étrangement si l'on croyait que telle fût ma pensée.
Quand je vois un homme en proie à une passion ardente , à une passion criminelle ; lorsque je le vois , soit égarement d'esprit, soit dépravation de cœur, animé d'un besoin impérieux de vengeance ou d'un sentiment ardent de cupidité, je puis , portant un jugement sur les conséquences de cette passion mauvaise , dire qu'elle conduira au crime celui qui l'éprouve; je puis, en voyant à quel point elle a subjugué l'âme dans laquelle elle est entrée, prévoir qu'elle entraînera nécessairement et fatalement à la spoliation, au meurtre môme, celui qui n'a point su se défendre d'elle; je le juge et dois le juger ainsi : mais je ne déclare point honnête l'auteur de ce crime fatal ; je ue proclame point juste cette nécessité d'un crime que je juge inévitable ! Je dis que, l'erreur ou la passion existant à un certain degré, le crime doit arriver; l'eflet est fatal, mais la cause ne l'était point. Celui qui s'est égaré pouvait ne pas commettre l'erreur ; celui aue la passion a fait son esclave pouvait ne lui
point donner accès dans son cœur. Je dis que le spoliateur, qui , par cupidité , ravit le bien d'autrui , le meurtrier, qui tue son semblable par vengeance , pouvaient résister à des penchants qui , une fois maîtres de leur âme , sont devenus souverains et irrésistibles.
Les passions des peuples sont comme celles de l'homme. Les passions qui ont poussé l'Angleterre à détruire l'Irlande catholique présentent le même caractère de fatalité; ces passions une fois admises, l'Irlande devait périr, comme doit fatalement périr la victime qu'a désignée la vengeance du meurtrier, comme doit fatalement succomber l'être plus faible luttant contre un adversaire plus fort ; mais ce qu'il faut apprécier, ce n'est point la conséquence de ces passions, ce sont ces passions elles-mêmes ; ce n'est pas l'effet fatal , nécessaire , inévitable si l'on veut , c'est la cause qu'il faut juger, la cause libre , indépendante , volontaire; or, quelle était cette cause? C'était l'esprit d'intolérance religieuse, la fausse croyance que la vérité doit être imposée par la force, la haine d'un culte envers un autre culte ; or ces erreurs , ces passions sont mauvaises; elles n'étaient point fatales, elles auraient pu ne pas exister, elles n'existent pas de nos jours ; mais s'il est vrai que l'Irlande, livrée à ces égarements et à ces passions alors toutes puissantes , ait dû périr, cette destruction n'est-elle pas souverainement injuste , et n'accuset-elle pas le ciel ? On pourrait répondre que le meurtre de l'homme innocent accuse le coupable seul et ne remonte pas jusqu'à Dieu ; mais ici une autre considération se présente.
Certes, la haine de l'Angleterre contre l'Irlande , durant le dix-septième siècle, a enfanté les violences les plus terribles et les plus iniques qui aient été commises de peuple à peuple. Mais si l'on remonte au principe du mal, l'Irlande sera-telle en droit de se plaindre ? L'Irlande était elle-même la première dépositaire de cet esprit intolérant dont elle a été la victime. Croit-on que si elle eût vaincu l'Angleterre au lieu d'être vaincue par celle-ci , elle n'eût pas massacré les
protestants anglais comme ceux-ci ont immolé les catholiques d'Irlande? Qu'on n'oublie pas la passion dominante et l'erreur funeste de ces temps malheureux ! L'Irlande a été persécutée au lieu d'être persécutrice, c'est là son bonheur ; elle a été victime au lieu d'être bourreau ; sa part n'est point mauvaise , selon moi. Ces considérations qui font taire les plaintesdeTIrlande n'absolvent point l'Angleterre; ellesmontrent seulement que l'Irlande , comme l'Angleterre , méconnaissait ce principe essentiel des sociétés, selon lequel l'homme est aussi libre dans son culte extérieur envers Dieu que dans sa conscience religieuse. Toutes deux étaient coupables de cette violation , l'une d'intention , l'autre de fait ; la plus forte et la plus heureuse dans la lutte a été la plus criminelle, mais la victime elle-même était coupable. Pour moi , je ne trouve point ici à accuser la justice de Dieu ; dans ces guerres cruelles et dans ces sanglantes controverses, je ne vois rien, sinon que l'oubli d'un seul principe coûte aux hommes bien du sang et bien des iniquités, et au lieu d'en gémir, je vois dans ces calamités affreuses la sanction des grandes vérités qui importent au bonheur des peuples ; ce qu'il y a de plus révoltant dans les violences de cette époque néfaste ne sert plus qu'à me prouver qu'il est de certains principes qu'on ne méconnaît point impunément , et dont la violation entraîne nécessairement de certaines conséquences funestes : voilà comment j'entends la fatalité.