PREMIÈRE PARTIE, CHA.P. II, SECT. III, § II
contact; et quiconque enchérit sur elle est noté d'infamie; les journaux publient son nom, et la haine populaire le retient. Que faire donc de ces choses transportées à Dublin , et qu'on n'a pu vendre? On prend un dernier parti; on les embarque; on leur fait traverser la mer d'Irlande; après un trajet de quarante lieues, ces objets saisis arrivent dans le port de Liverpool; mais là on sait bientôt quelle est leur origine, et, quand on les met en vente, nul Anglais ne veut se souiller en les achetant; nul ne veut en donner un prix qui doit servir à payer la dîme irlandaise (i).
Reconnaissons-le, lorsque la passion publique est exaltée à ce point et aussi unanime à repousser un droit, ce droit peut exister, mais son exercice est impossible. Les rigueurs, les violences, les arrêts de justice, les saisies, les collisions sanglantes entre le peuple et l'armée, tous ces moyens seront stériles et impuissants. On pourra verser beaucoup de sang, mais en pure perte; ni la dime ni son prix ne seront payés. Et ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est que la puissance du peuple irlandais n'est pas dans une rébellion à force ouverte , mais dans une résistance toute passive. Les rebelles irlandais de i83i se sont bien quelquefois livrés à des actes violents et sanguinaires : il y a eu des émeutes contre les constables ; des ministres anglicans ont été assassinés ; leurs propriétés ont été incendiées; d'autres vengeances cruelles ont été commises; mais ces faits isolés eussent été sans puissance politique, comme le sont ceux des White-Boys. Ce qui a fait la force irrésistible de la rébellion, c'est sa nature froide et
338 C\i:SES DE MISl.RE. SOCIÉTÉ POLITIQUE.
calculée, c'est son caractère passif, c'est cet accord universel de tout un peuple à rendre impossible l'exercice d'un droit inique par le refus seul d'y concourir.
Souvent, dans ces cas extrêmes, le ministre protestant, que rebutent tant d'obstacles, déserte à la fin son droit. Quelquefois il s'y attache encore étroitement; et alors on le voit se prendre à des difficultés invincibles : tout est entrave sous ses pas, tout est hostile autour de lui. Comme il traîne à sa suite des périls, bientôt il ne trouve plus pour Taider dans ses poursuites ni procureurs, ni avocats, ni témoins; les magistrats eux-mêmes, d'abord amis, puis tièdes, commencent à l'abandonner; tous répugnent à des sévérités qui n'atteignent point le but et sont dangereuses pour eux mêmes. Le sol ainsi manque partout sous ses pieds. Alors, plein de son intérêt et de la sainteté de son droit méconnu, il se tourne vers le gouvernement, son dernier et suprême asile, a Depuis un an, dit-il , il n'a pas tou- « ché une obole des 20,000 francs de dîmes qui lui « sont dus. Sa femme et ses enfants sont, comme K lui, tombés dans la détresse. 11 a vendu ses che- « vaux et sa voiture (1). »Et il accuse amèrement la fortune, la société, la justice, ses amis eux-mêmes. Les magistrats ordinaires, si on l'en croit, sont insuffisants; il faudrait des juges de paix salariés; la force publique est trop faible; les constables se battent mollement; l'armée répugne à intervenir, on devrait réorganiser la yeomanry, et créer une milice spéciale destinée à luttercontre le peuple; c'est-àdire que, pour aider mille ou douze cents ministres