PREMIÈRE PARTIE, CHA.P. II, SECT. III, § II
protestants à lever la dîme sur six millions et demi de catholiques et sur six cent mille dissidents, il faudrait ajouter à l'armée d'Irlande quarante ou cinquante mille hommes! Il y a dans ces plaintes des exigences auxquelles on ne peut essayer de satisfaire : aussi n'en tient-on aucun compte. On entend alors le clergé anglican d'Irlande déclarer que le gouvernement trahit la cause de l'Église , et que la constitution anglaise est en péril; il proclame que la société elle-même est attaquée dans sa base ; car qu'est-ce qu'un État où ni la loi n'est obéie , ni la propriété inviolable? Or, la dîme n'appartient-elle pas au ministre, comme le fermage au propriétaire ? et la loi du pays ne comraande-t-elle pas aussi impérieusement de payer l'une que d'acquitter l'autre? L'Église est dans la coutume de mêler tant qu'elle le peut sa cause à celle des laïques, et de confondre son droit avec le droit commun. Vous refusez, ditelle, la dîme au ministre qui y a droit; comment vous plaindrez-vous ensuite si votre fermier refuse de vous payer sa rente ?
Assurément c'est pour un peuple un funeste enseignement que cette rébellion ouverte aux lois! Qui cependant, en présence de la tyrannie légale qui vient d'être décrite, osera soutenir que le droit est toujours là justice, et que toutes les résistances à la loi sont des résistances criminelles? qui prétendra qu'une nation , après avoir t, durant des siècles, supporté une énorme iniquité, n'a pas un seul jour le droit d'en secouer le fardeau? et à quoi bon discuter des principes, quand les faits ont un invincible empire, et que la rébellion est empreinte
34o CAUSES DE MISÈRE. SOCIÉTÉ POLITIQUE.
d'un caractère manifeste de jiioralité et de justice ?
N'est-ce pas un spectacle douloureux et solennel que celui de tout un peuple écrasé à la fois du double fardeau d'une misère sociale qui ne connaît point de bornes, et d'une oppression religieuse qui dépasse toute croyance ; poussé par l'excès de ses souffrances physiques à une continuité de violences individuelles, et précipité par la passion dans un cercle inévitable de rébellions générales et périodiques; pressé sans relâche entre le joug de l'aristocratie et celui de l'Église, entre les exactions de l'une et les persécutions de l'autre?
Quand on voit cette émulation entre l'aristocratie et l'Église, rivales de tyrannie, on se demande laquelle des deux excite en Irlande le plus de haines; et l'on ne sait si c'est l'aristocratie qui nuit le plus à l'Église, ou si c'est celle-ci qui est plus fatale à l'aristocratie.
11 s'élève quelquefois entre les riches et le clergé des débats dont il serait difficile de se porter juge.« L'Église, disent les propriétaires, serait moins « odieuse au peuple, si l'on supprimait toutes les « sinécures ecclésiastiques qui dévorent la fortune « du pays. — 11 faudrait, répond le clergé, forcer les « riches à résider sur leurs terres; il y aurait alors « au moins une famille protestante dans chaque part roisse, et l'emploi du ministre anglican ne serait « plus une sinécure. » — Toute la misère du peuple, dit l'aristocratie, vient de la cupidité du clergé. — Non, répond l'Églisp; c'est de l'égoïsme des riches.
On pourrait concevoir une aristocratie mauvaise dont une Eglise charitable et "énéreuse corrigerait