DEUXIÈME PARTIE y CHAP, II, $ I. %J
whiteboysme , qui tient à des causes bien plus sociales que politiques ; mais si elle ne le détruit pas, elle le limite, elle le combat hautement) le désavoue (i); elle eiDpéche les passions politiques de se porter vers lui, et de chercher ^n lui un auxiliaire*
Avant l'association^ vingt Irlandais ne pouvaient se trouver ensemble sans que leur réunion fît bientôt naître quelque querelle et quelque violeipce; à la voix de l'association ^ des n^illiers y des centaines de mille personnes se rassemblent dans un même lieU| paisiblement y et daqs l'ordre parfait d'une milice disciplinée, saiis engager la plus légère dispute, sans se livrer au ipoindre eiccès : et par ces démonstration^ solennelles d'une force tranquille mai^ menaçante, apprennent à l'Angleterre ce qu'elle doit penser de la sauvage Irlande,
Mais ce qui dans l'association d'Irlande me paraU le plus grave et le plus difi;ne d'attention, c'est ce qu'il y a de profondément démocratique dans ce gouvernement du peuple par un pouvoir central , unique ^ émané de la volonté universelle, expresse pu tacite , résumant en lui tous les éléments nationaux, toutpuissant par l'assentiment populaire; pouvoir absolu dans ses actes ^ quoique soumis constamment axi contrôla d^ tous ; nivelant tput ^u-(Ies.soys de liii^ mandant à sa barr^ toutes les puissance» aristocrar tiques de la nation ; accoutumant ainsi le peuple à Fégalité sociale et politique ; pouvoir mobile , insaisissable quoique perpétuel ^ changeant sans cesse de nom 9 de forme et d'agents, quoique toujours le marne ; ç'e$t-à-<iire une démocratie constituée dan^ un pays qu^o)^ prétend gouverner avec des institutions aristocratiques.
a8 RisiSTANGE A l'oppressioit.
§ n. •-*- O'CONNELL.
Le mouyement de Fassociaition est celui de toute llrlande; mais ce gfand travail de la nation a des agents particuliers j et il en possède un tout à la fois si considérable et si célèbre, que je ne croîs pouvoir le passer sous le silence : je veux parler d'O'Connell. Si Fassociatîon mène l'Irlande , c'est O'Connell qui gouverne l'association. O'Connell exerce sur son pays et sur l'Angleterre elle-même une si extraordinaire influence , qu'en l'omettant ici ce serait négliger plus qu'un homme, et presqu'un principe. Il me semble donc nécessaire, pour donner sur lui quelques détails, de me détourner un instant du cours d'idées dans lequel je suis engagé, et vers lequel ce sujet me ramènera d'ailleurs tout naturellement.
Chaque jour, de notre temps, on voit les grands hommes devenir plus rares. Ce n'est pas qu'il se fasse de moins grandes choses qu'autrefois; mais ce qui se fait de grand parmi les peuples, au lieu d'être exécuté par tel ou tel homme, l'est par plusieurs , et à mesure q\i'un plus grand nombre concourt à l'œuvre*, la gloire particulière des agents diminue. Lorsque <îans un pays je ne vois aucun homme qui s'élève au-dessus des autres , je n'en conclus point que tous les hommes de ce pays soient petits, j'en tirerais plutôt la consjéquence qu'ils ont tous une» certaine grandeur. Nulle part , les grandes individualités ne sont plus rares qu% dans les pay% d'égaUté générale. ¥oyez les États-Unis ; où
DElIXi:kME PARTIE^ <:HAP. Il, § II. 29
trouver un niveau commun plus haut avec moins de sommités individuelles ? L'Irlande , avec ses im* menses misères, ses contrastes de luxe et d'indigence, avec ses masses grossières, animées de pas* sions homogènes , était peut-être le sol le mieux préparé pour faire éclore la grandeur d'un seul homme.
La puissance d'O'Connell n'est-elle pas une des plus extraordinaires qui se puissent concevoir? Voici un homme qui exerce , sur un peuple de sept millions, une sorte de dictature; il dirige presque seul les affaires du pays , il donne des conseils qu'on suit comme des commandements, et cet homme n'a jamais été investi d'aucune autorité civile , d'aucun pouvoir militaire. Je ne sais si^ en consultant l'histoire des nations, on trouvera un seul exemple d'une pareille destinée; voyez, depuis César jusqu'à Napoléon , lés hommes qui ont dominé les peuples par leur génie ou par leur vertu, combien en compterezvous qui, pour établir leur puissance, n'aient eu d'abord , soit la majesté de la toge , soit la gloire des armes ? Le nom de Washington serait-il seulement arrivé jusqu'à nous, si, avant d'être législateur, ce grand homme n'eût été guerrier? Qu'eût été Mirabeau sans la tribune de la constituante ? et Burke, et Fox , et Pitt, sans leur siège au parlement? O'Connell est membre du parlement britannique; mais sa plus grande puissance remonte au temps ou il ne Vêtait pas : elle date de la fameuse élection de Clare ; ce n'est pas le parlement qui a fait sa force , c'est à cause de sa force qu'il est entré au parlement«
îk) âJÉsfSTAvrcB A l'op^ressïoh.
Quel est donc te secret de cet empire obtenu sans aucun des moyens qui, d'ordinaire, en sont Punique source? Pour comprendre cette singulière fortune de rhomme, il est nécessaire de remonter à la situation politique qui eii d été le point de départ, et qui en est encore aujourd'hui la base.
Après la funeste catastrophe de 1 798 , llriafide abattue , expirante , sotts les "pieds de TAngletefre qui récrasait sans pitié, jugea que, désormais, elle devait renoncer k demander aux armes les biens pour la conquête desquels elle s'était si fatalement insurgée. Elle se trouva alors dans cette situation étrange d*un peuple qui , possesseur de quelques droits politiques, se voit menacé de les perdre pouf avoir tenté violemment dé conquérir ceu^ qui lui manquent; qui, par un zèle imprudent à poursuivre une indépendance complète , risquerait de tomber dans une entière servitude, et qui n'aura désormais quelque chance d'obtenir des libertés nouvelles qu'en se contentant de celles qu'il a, et en cessant dé contester le droit de ses maîtres ; elle se trouva enfin , par Funîon de 1 800 , liée plus étroitement que jamais à l'Angleterre qui , tenant sous sa main l'esclave rebelle, était fortement tentée de le châtier, et ne pouvait cependant le faire sans violer des engagements et des garanties dont le respect est si impérieusement prescrit par la constitution britannique.
Dans cette conjoncture, que faDait-îl à nriande? Il lui fallait non un général propre à conduire une armée, mais un citoyen capable de diriger un peuple; il lui fallsfit un homme dont l'ascendant
BEtttÈME PARTIE, GHAi*. Il, § II. 3l
s'établît par des moyens paisibles et propres à gagner la confiance de l'Irlande, sans faire peur d'abord à l'Angleterre ; qui , profondément pénétré de Fétat du pays, comprenant également ses besoins et ses périls , eût le grand art de se livrer tout entier aux uns, et d'échapper sans cesse aux autres; jurisconsulte assez habile pour démêler ce qui , dans le code de la tyrannie , avait été aboli , et ce qui était encore en vigueur j orateur assez puissant pour exciter dans l'âme du peuple des passions ardentes contre ce* qui restait de servitude, et assez sage pour en arrêter l'élan à la limite de Tinsurrection ; avocat subtil, autant que tribun fougueux, appliqué à tenir eu éveil la colère et la prudence du peuple , assez impétueux pour le pousser et assez fort ppur le contenir, capable de le mener â Son gré sur la place publique, de l'agiter, dé l'adoucir sous sa main ; et qui, après lui avoir enseigné à haïr les lois sans les violer, sàt encore, quand des excès Seraient commis , les défendre devant la justice , en excusei* les auteurs , et fasciner un jury comme assemblée populaire; il fallait à llrlande un homme qui, tout à elle de cœur, ne cessât d'avoir les yeux sur l'Angleterre , sût se conduire avcd le maître aussi bien' qu'avec l'esclave , stimuler l'un sans idarmer l'autre^ presser les progrès de celui-d S5ins troubler la sécurité de celui-là; qui, fort des institutions exis» tantes , en fît son égide pour se défendre , et son glaive pour attaquer; montrât comment un droit appelle un autre droit, une liberté une autre liberté ; imprîtiiât dans l'àmë de tout Irlandais cette conviction profonde , que ce qui lui manque d'in-
32 RÉSISTANCE JL l'oPPRESSION.
dépendance l'expose à la jdus dure tyrannie , mais lui suffit pour conquérir son entier affranchissement ; et , après avoir ainsi discipliné l'Irlande , pût un jour présenter à l'Angleterp^ une nation consti-^ tutionnellement insurgée , agitée , mais non rebelle, se tenant debout comme un seul homme, et attendant /pour se rasseoir, que justice lui soit rendue. Cet homme, qu'appelait l'Irlande , se révéla à elle vers l'an 1810 (i); c était Daniel O'ConneU. Il ne pouvait paraître ni plus tôt ni plus tard; pour le faire naître , il fallait un pays déjà libre et pourtant encore esclave; it fallait assez d'oppression pour rendre l'autorité odieuse , et assez de liberté pour que le tribun du peuple pût se faire entendre ; il fallait cet accident singulier d'une tyrannie appuyée sur les lois, pour donner tant d'empire à l'homme auquel ces lais seraient le plus familières , et qui, d'un texte hd^ilement interprété, saurait tirer la liberté du peuple et rindépendance de son pays. Venu il y a cinquante ans , O'Gonnell eût probablement péri au gibet ; un demi-siècl,e plus tard on ne l'écouterait plus dans son pays devenu plus heureux et plus libre.
Sans doute une loi provideatielle assurait à l'Irlande quelque grand interp^èf^à ses grandes infortunes*; mais c'est pour elle un accident heureux que d'en avoir rencontré un aussi extraordinaire qu'O'Connell. Je ne suis point de ceux qui pensent que nrknde doit à O'Gonnell seul de s'être réveillée de sa servitude; non, les passions, les volontés, la destinée de tout un peuple ne tiennent^ pas à un seul homme; non, il n'est, point donné à un seul
DlBMXJÈMMPÈSm^j GHi^. Il, § :I1. 33
rixidmdu^quds que soient son génie et sa puissance, d'être tout pour son pays. > Les grands hommes, qui paraissent conduire leur siècle, ne font souvent que l'exprimer; on croit; qu'ils. mènent le monde, ils le .comprennent seulement ; ils ont aperçu des besoins dont ils se constituent. les défenseurs, et deviné des passions dont ils s'établissent les organes; on s'étonne, quandils parlent, de ce que leur voix retentit si haut, et l'on ne réfléchit pas que leur voix n'est pas celle d'un homme, et qu'elle est celle d'un peuple. Si l'on étudiait bien O'Connell et le secret de sa puissance^ on .verrait que son princ^al mérite est d'avoir, adopté la défense de sept millions d'hommes qui souffrent, et dont la misère est une injustice* Il est doux de penser que la résistance à l'iniquité soit une si belle source de gloire. Mais si O'Gonnell n'a pas créé l'Irlande cathdii<|ue émapcipée , quel : autre, pouvait aussi bien que lui ' la> représenter ? S'il n'a pas seul imprimé ai -Irlande le grand mouvement qui l'a si profondément 'remuée et qui l'agite encore, comment nier qu'il l'ait prodigieusement hâté et développé? Il n'a pas, il est vrai, fabriqué les instruments de liberté ; que oôssède llrlande ; mais quel autre aurait su les manier comme lui? Quel est celui qui,' en face des besoins de rirlàhde,'en eût fait une aussi savante-étude,' les eut saisis 'avec une aussi profonde intelligence', ^et eût mis à leur sei;yice d'aussi ;grandes facultés ? V ' ■ ■ ' >
J'ai dit que l'intérêt de llrlande^ demandait une guerre constitutionnelle^^ une paix sans cesse agitée, :un état intermédiaire entre le régime des lois etl'insurrection^ :'^' 'r .-•:>!» » - »
54 aibisti^iR» a h'm¥iamiÊOW.
€}0fi^éére£ at^ec quel £irt (yOoimcll orfÉnisè le fistn de cette stoociation qtâ Ta devenir miottesse de Vitlànéti et qet^l s'agit de eréer et dépit des lois destinées à retBpécber de naître ! il est aujourd'hui biett reeotiBU de tous que Tassociatiozi irlandaise li'à dû sa rie et ne doit chaque jour soeéi salut qo'è ftefinie sagacité d'O'Gcmnel qui y après Tarott* présèrrée d^ soii berceau de rattemté des lois alors ^ til^Ur^ sait ensmtè la garantir des coups ddnc fa jntoaèent sans èesse de noÙYelles lois; si le parlé^ famest la dissent ^ la £aât retivre aussitôt j lindgiiie ttnijbars ptaritr elle une forme que le législatecnr a dmts d'interdire; s'expose personnellesftent pÉnnr la sauver k tous les périls auxquels cm est su^t en éhidfloii les lois f et arrache eiidBn à tes adversaires e^ attéu y qu'il est bien aisé de dire qu'il &ttt arrêter M. 0'€onneU et le livrer à k justice^ maïs qpue la âitSh mké est de le surprenclre ^i défaut^ et de trouver une loi qu'on puisse l'accuser d'avoir formdiêmeat TÎriée (i). Enfin l'association triomphe de toutes les Mlî^Ues) ëUe est dominante, O^Con&ell en est le dièf; et quel ebdf! quel zèle! quelle prudaicé! <pielle sagesse impétueuse ! qudle fécondité d'expédients! qudle vajriété de moyens !
Yby^t O'GonneU paraissant esi 1825 devant le eomifé de la chambre des oommùn^s qui se livrait à une enquête sur l'état de l'Irlaaide : admirez avec quelle simplicité lucide^ avec quelle ingénieuse candeur O'Connell cspose les rigueurs qui Mors etfeore pesaient sur l'Irlande catiboKque , ne mêlant pès à son récit un seul mot d'amertume, ne parlant que de paix , d'union et d'harmonie ; assurant ses
âudifeut^ qu'une foi& rémancipàtioh parietiiëtitaire accordée, lés protestants et les catholiques^ diVisés entre eux y mais non ennemis , s'aimet*ont cbtnmè des frères ; répondant à tduteis les objections, disant tous le^ gnJdhy indiquant le remède à tdtls les itiAut^ ne laissant jpaS bbsbulre Uiië Seule des mièèt^èsiSe llrlande , pas iUcertaine uhë seule de ses |)érsécutions, et prbhouçant, ait milieu dé mllû piég^ tendus et de mille ihterruptidhs inévitables dans tout interrogatoire de cette espèce, le plaidoyer, sUon le plus beau, du mbiUS lé pluS utile, qui jathais ait été fait dans l'ititérét d'uh peUJïlë oppritné (1) !
Mais cet homiUe tituidé et modeste qUi ^ devàiit une commission du parletneiit anglais^ tient eë Iftti* gage Conciliant, est-ce le mêine dont la Vbii formidable retentit dans le ëbmtë de Qare (ï) et qUi dit au peuple : La loi vous défend d'entô^k' uh Icatho^ lique au parlement! eh bien! je suis tathéliqué, hommez-moi. Est-ce Je même homme, tbUt à FhleUhe si modéré, si calme , qui maintenàUt fait un appel à toutes les passions du peUple , éveille toutes sies sympathies , excite ses plus ardents eUthousiasmeis , brise d'un seul coup les liens par lesquels raristcie***tie tenait ses inférieurs dans sa dépendance , sépaire le catholique dU protestaut , te fermier du proprié*taire , le vassal du seigneur, attire à lui tous lès Suffrages, et làiSsfe dans uh isdlettient profond et ittiprévu cette àristbcràtiie toute stupéfaite de Taudate et du sucées dé son ennemi!
Les jprincipàles ai-mes dont se sert O'Coniiell, dans cette guerre constitutionnelle doht il est le général , sont ses discours dans le parlement ^ dans