PARTIE HISTORIQUE
trichent avec les acheteurs, font avec leur propre conscience les plus étranges compositions, s'efforcent de retenir quelque honneur au sein de leur dégradation, et sont tentés de montrer de l'indépendance à l'instant même où ils ont accepté la servitude. Placés entre le mandat de leurs commettants et l'engagement pris avec le pouvoir auquel ils se sont livrés, ils appartiennent sans doute à celui dont ils reçoivent l'argent, mais non sans quelque retour vers iceux dont ils voudraient garder l'estime. Un pouvoir ennemi du peuple, agissant sans le concours d'une assemblée, ferait tout simplement ce qui lui plait et ce qui lui est utile, abstraction faite des intérêts du pays. L'assemblée qui lui est vendue ne l'entravera point sans doute ; mais s'il jexiste un moyen de faire ce que veut le pouvoir sans nuire au peuple, on peut compter qu'elle le trouvera. 11 s'étabht souvent dans les âmes les plus vénales et les plus corrompues de certains compromis d'honneur et d'infamie, suivant lesquels l'homme qui, d'un côté, hvre le plus lâchement les intérêts de son pays, les défend intrépidement sur un autre.
Il arrive aussi que les membres du parlement qui se sont vendus font comprendre au pouvoir que, pour être forts, ils ont besoin de ne pas être trop impopulaires; et quand une mesure de tyrannie leur est demandée, ils la consentent sans doute ; mais, pour échapper à l'anathème, ils demandent qu'on accompagne Tacte oppresseur de quelque mesure nationale ^
Il faut considérer aussi que vainement la corruption est pratiquée en grand; elle n'atteint jamais tout le monde. Il y a toujours quelques âmes élevées jusques auxquelles la
* Ainsi il arriva lorsqu'en 1780 une motion en faveur de la liberté commerciale fut votée par le parti ministériellui-même. (PloAvden, 1. 1, 491 et 50 i.) —Ainsi font, en 1709, plusieurs pensionnés du ministère qui, au grand étonneraent du vice- roi, votent contre le bill qui attribuait au parlement anglais l'initiative des lois de finances. — Plowden, t. I, 395.
séduclion ne peut arriver. Voyez Gratlan, Curran, Ponsomby, Lucas. Alors la minorité restée pure devient puissante par sa seule vertu, qui éclale en relief des vices de la majorité; et à la longue cette minorité est formidable, quand elle s'appuie sur les besoins et sur les sympathies de la nation ^
Les pratiques de la corruption sont mêlées d'une foule d'obstacles et de difficultés. Si l'homme qu'on achète est de peu de valeur, sa défection fait peu de bruit ; mais aussi l'on achète peu de chose. S'il a quelque importance, il vaut bien sans doute l'argent qu'on emploie à le gagner; mais alors l'intrigue fait éclat. Voyez toute la rumeur qu'excite la défection du patriote Flood, nommé à un emploi révocable du gouvernements Chose remarquable! il n'est pas rare qu'au miheu des corruptions qui se pratiquent on traite de dupe les gens honnêtes qui résistent à l'intrigue et demeurent fermes au milieu de la faiblesse commune ; et pourtant, où trouver dans l'histoire un cat ractére indépendant qu'on ne rappelle avec honneur, et un homme servile qu'on ne flétrisse comme infâme?
Le parlement le plus vénal a parfois, d'ailleurs, un avantage. Il est vrai qu'habituellement il aide le pouvoir contre le pays; cependant, vienne une administration libérale, ce qui se peut rencontrer, vous le voyez voter des lois utiles au peuple avec plus d'ardeur encore qu'il n'en mettait à soutenir des mesures antinationales. Il se fait chez tous ses membres une subite révolution ; ce qu'on leur dit de faire s'accorde avec tous leurs désirs; ils ont toujours été les amis de, la liberté. Ils mettent un zèle merveilleux cà défendre les principes que jusqu'alors ils avaient combattus; ils donnent plus qu'on ne leur demande, tant ils sont heureux de pouvoir être populaires sans cesser de recevoir
* V. Hommages rendus à la minorité du parlement, en 1781, par les volontaires de l'Ulster. — Plowden, 1. 1, 569. ^ Hardy's Life of lord Charlemont, t. I, 355.
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prix de la servilité ^ Enfin, quelle que soit la corrupon, il arrive un moment où elle est impuissante : ceux Li'on paye longtemps finissent par croire que ce qu'ils re- )ivent si régulièrement leur est dû, et un jour on les )it, malgré leur engagement de servitude, parler et agir )mme s'ils avaient leur liberté.
Quelquefois aussi l'opinion publique se montre si impéeuse, que, quel que soit le désir qu'éprouvent les memres du parlement d'y résister, quoiqu'on ajoute encore à urs pensions, et que l'on établisse, à force d'argent, une )rte de barrière entre eux et le patriotisme du dehors, il y impossibilité pour eux de refuser ce que veut le pays; et ors ce parlement servile devient un instrument précieux our proclamer la volonté du peuple, qui ne se manifestent que par des actes irréguliers et violents, si elle n'ajit pour s'exprimer un organe constitutionnel.
Quand il voit les membres vendus du parlement rerendre leur liberté, le gouvernement s'en plaint quelque- )is amèrement. Il a tort; car les consciences qui s'étaient onnées à lui n'avaient point le droit de s'aliéner. Le plus )uvent il se tait; il craint qu'une défection connue n'en mène d'autres ; et s'il lui arrive de sévir contre les parires, c'est-à-dire s'il retire leurs pensions aux députés ui ont fait acte d'indépendance, il en résuHe une grande olère chez ceux-ci, qui s'indignent de ce qu'on les déouille d'une propriété sacrée à leurs yeux, deviennent e ce jour des adversaires d'autant plus dangereux du ouvoir, qu'ils en connaissent toutes les secrètes turpiides; et se montrent patriotes d'autant plus zélés, qu'ils lit plus de besoin de prouver la sincérité de leur alta- |iement à la cause populaire.
Quand on s'effraye de ce que coûtent les membres
V. Exemples dans Plowden, t. I, 596, 598 et 614, Vovez les faits. Plo^vdeii, 1. 1, 535.
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d'un parleiTieni vénal, on ne pense pas à tout ce qui seia dépensé et prodigué sans mesure et sans utilité publiqm s'il n'y avait pas de parlement.
Ces considérations, qui sont comme l'histoire du pari ment d'Irlande, prouvent peut-être que pour un peuple y a quelque chose de pire que d'avoir une représentatic corrompue, c'est de n'en avoir aucune.