XXXII NOTICE
Dans tous les pays où le sort de la classe pauvre a long-; temps occupé l'attention publique, on s'accorde à reconnaître qu'il n'y a de secours vraiment efficace pour l'in-' digent que celui qu'il reçoit à domicile. Ce mode de' secours est le seul moral et bienfaisant. Il ne dissout pasi la famille. 11 n'est qu'un accident dans la vie de celui! qui l'accepte. 11 n'enrôle pas le pauvre dans la mendicité publique. Même en Angleterre où les abus de lai charité légale ont rendu quelquefois nécessaires les ri-l gueurs du work-house, ces sévérités ne sont qu'exception-; nelles, elle secours à domicile demeure le droit commun. En Irlande l'assistance dans le dépôt' de mendicité est la règle : le secours à domicile y est l'exception ^. En Angle« terré les pauvres sont secourus à domicile dans la propor-| tion de 6 sur 7; en Ecosse, de 19 sur 20; en Irlande de 1 sur 30 ^ ;
Ceci explique pourquoi, en Irlande, ceux pour lesquelsi le secours serait d'autant plus désirable qu'il s'appliquerait à un mal encore limité, ne le réclament pas; et com-i ment il n'est invoqué que par des misères désespérées aux-< quelles il ne peut plus remédier. Ceci explique encor^ pourquoi en Irlande où les pauvres abondent, il y a vingt^ fois moins de pauvres secourus qu'en Angleterre où leui^ nombre est proportionnellement restreint^. t
Quoique des différences dans l'état social et politique dé l'Angleterre et de l'Irlande motivent une certaine diversité dans l'application d'une loi fondée sur un même principe d'humanité, on ne peut se dissimuler qu'à la longue il y * quelque chose d'injurieux pour les Irlandais dans le main-; tien obstiné d'un si violent contraste. On reconnaît que deâj
* Voir, à la suite de la noiice, la note de la page xxxii.
- NY. liickley. Voir Social condition of the IqboitrinQ population /Jtj Ireland. transactions of the national association ior tlie promotion social science, 1862, p. 610.
^ Voir note de la page xxxn.
SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE L'IRLANDE. xxxin
deux modes de secours, l'un est bienfaisant de sa nature, l'autre corrupteur et infamant. Quelle raison y a-t-il d'appliquer l'un exclusivement aux Anglais pour réserver l'autre aux seuls habitants de l'Irlande? Évidemment, à moins d'admettre que l'Irlandais est un être inférieur à ses compatriotes des îles britanniques, il faut toujours en revenir à ce seul motif, que, sans l'obstacle au secours, trop de secours seraient demandés, en d'autres termes qu'on secourt moins, parce que plus de secours sont nécessaires.
Au fond cette loi des pauvres, en Irlande, est une charité menteuse; elle est le signe officiel d'une assistance qu'elle ne donne pas.
On avait cru qu'en grevant les propriétaires fonciers d'une taxe très-lourde, elle intéresserait chacun d'eux à prévenir le paupérisme pour n'avoir pas à le secourir. Mais elle a fait naître dans leur esprit un autre calcul : c'est, pour supprimer la misère, de supprimer le pauvre. De là la résolution que prennent un grand nombre.de propriétaires d'écarter de leurs domaines tous les tenanciers, qui, comme pauvres, menacent[de tomber à leur charge, et de ne pas admettre comme fermier quiconque pourrait devenir indigent.
En dépit de ce qui précède, je doute qu'il soit de l'intérêt de l'Irlande que la loi des pauvres y soif abolie. Le principe de cette loi est équitable, l'application seule en est vicieuse, et cette application peut changer. Il me paraît impossible qu'on maintienne longtemps face à face, l'un pour l'Angleterre, l'autre pour l'Irlande, deux modes si contraires d'exécuter une même loi de justice et d'humanité, et qui de la même institution font pour l'Angleterre un bienfait et pour l'Irlande un fléau ^
* Voir note de la page xxxni, à la fin de la notice.