SUITE DU § V
Il est triste sans doute de voir encore tant de pauvres! sur cette terre d'Irlande, qui en a vu tant périr, et tant' d'autres la quitter.
Mais du moins l'opération cruelle qu'elle a subie, et qiiï l'a privée d'une partie de ses membres, l'a-t-elle guérie de! la terrible maladie sociale dont, depuis des siècles, elle] porte le germe dans son sein? Le cancer des crimes agrai-j res la dévore-t-il toujours?
On a cru un moment, à la suite des fatales années qui ont amené cette grande crise, que l'Irlande était guérie. Le^ symptômes du mal avaient presque entièrement disparu,' ou du moins ils ne se montraient plus que de loin en loin^ sous des formes effacées et avec toutes les apparences(| d'une maladie qui s'éteint. Hélas! à Texemple de ces maui^ invétérés qu'aucun remède n'atteint profondément, et poup lesquels on ne trouve que des palliatifs éphémères, la lè-^ pre agraire a reparu. L'Irlande est toujours rongée de sori cancer. '
Dès l'année i 852 \ les symptômes du mal reparaissaient. Ils n'ont pas cessé de se montrer depuis*; et les premiers mois de 1862 ont vu se resserrer les anneaux de cette triste chaîne d'attentats qui n'avait jamais été complètement rompue. Les assassinats du colonel Knox, deThiébaut, de Fitzgerald, de Maguire, de Braddle, etc., ont de nouveau glacé l'Irlande d'horreur et d'effroi ^.
Le président de la commission spéciale, établie pour les comtés de Limerick et deTipperary, en déroulant sous les
* Ânnual reg^ister, 4852.
'■^ Ibid.
^ Voir la note de la page xxxiv, à la lin de la notice.
SUR L'ETAT PRESENT DE I/IRLA>DE. xxxv
yeux des jurés le tableau de ces crimes, tous commis en plein jour, tous se rattachant à la possession de la terre, disait le 16 juin 1862 : « C'est à peine si, en se reportant à 50 ou 40 ans en arrière, on trouve une époque où, dans le cours de six semaines, il ait été commis un aussi grand nombre d'attentats d'un aussi horrible caractère ^ »
Le caractère de ces crimes est toujours le même. Quand vous entendez parler de quelques-uns d'eux, vous n'avez pas besoin de demander quel en est le mobile. Vous pouvez dire d'avance que c'est la terre. La cause du crime est toujours quelque fermier renvoyé de sa ferme, ou qui craint de l'être ; la victime, le propriétaire ou son agent ; le meurtrier, un inconnu, qui, à la face du soleil, com«iet le crime, et est à peu prés sûr de l'impunité. C'était ainsi il y a un siècle. C'est toujours de même. Au moment où fut commis l'un de ces derniers attentats *, on fut frappé d'une circonstance singulière. Parmi les victimes des meurtres qui ve» naient de s'accomplir, il y en avait deux dont les pères étaient morts assassinés de la même manière que leurs enfants. Le crime dans ce pays ne semble-t-il pas remplir l'office funèbre que fait la mer sur ses rivages, où il n'y a guère d'habitant qui ne compte dans sa famille quelque victime des fureurs de l'Océan ?
11 est juste cependant de reconnaître que, si les crimes agraires sont toujours propres à l'Irlande, la zone dans laquelle ces crimes se commettent s*est rétrécie, et, si l'on en excepte les comtés de Tipperary, de Limerick, de Kerry, de Corke et de Roscommon, où ces attentats sont encore nombreux, ce n'est que de loin en loin que des crimes de ce genre éclatent dans le reste de l'Irlande.
Mais ce qui malheureusement est toujours le même et toujours général, c'est le sentiment d'indulgence avec le-
' rVisconr? du président Fitzgerald, le 16 juin 1862, à Tipperai'Y * L'assassinat de M. Braddle à Tipperary, 50 juillet 1862.
x«vi NOTICE ^ I
quel ces crimes sont accueillis, ou, pour mieux dire, pro- ; tégés par l'opinion populaire. Si leur nombre est moindre, leur répression est toujours aussi difficile. « Notre grande i difficulté pour arrêter les coupables, dit le commandant de ; la constabulary (gendarmerie), M. Larkom, vient de ce que ; la population est du parti des assassins ^ » Partout le si- ; lence des témoins est assuré au meurtrier, et le châtiment non moins certain de quiconque aiderait la justice à re- [ connaître le coupable. Partout règne la (erreur entretenue , au sein de la population par les sociétés secrètes. !
Ces sociétés, dont le nom seul est changé, sont toujours nombreuses en Irlande, et leur puissance occulte toujours; redoutée '-. Poursuivies sans relâche par les cours de justice j qui saisissent toutes les occasions de les frapper, dénoncées i tous les jours du haut de la chaire catholique comme les ' plus dangereux repaires de crimes, ces sociétés manifestent | leur existence par un moindre nombre d'attentats. Mais, \ quand un crinje est commis sous leur fatale direction, elles | conservent sur les témoins et quelquefois sur les jurés i toute leur puissance d'intimidation. \
Et ce n'est pas seulement sur la répression des crimes j agraires que leur action se fait sentir. N'est-ce pas en effet' à leur pernicieuse influence et aux habitudes de mystère, i de violence et de parjure, contractées par la population,; qu'il faut attribuer aussi l'exlrênie difficulté qu'éprouve lai justice en Irlande à atteindre toute espèce de crimes, le nombre singulier de délits ordinaires dont l'auteur de-j meure entièrement inconnu, et, tandis qu'en Angleterre et
* Discours de sir Robert Pecl, secrétaire d'État pour l'Irlande,.- 19 mai 1862. j
* Les white-boys d'aujourd'hui sont les molly-boys. L'Ulster lui-i môme n'en est pas exempt. L'évêque catholique d'Armagh les dénon J çait il y a peu de temps encore (en mars 1862). — En août de laJ me nie année, je vois des ribbonmen poursuivis et condamnés dans lei comté de Dunegal. . 1
SDH L'ETAT PRESENT DE L IULANDE. xxxvii
en Ecosse les trois quarts des accusés sont condamnés, l'acquittement en Irlande de la moitié des prévenus ^ ?
C'est encore aux procédés habituels de cette confédération secrète qu'il faut reporter l'origine et la perpétration d'un crime, qui, quoique connu dans d'autres pays, peut être considéré comme spécial à l'Irlande, parce que nulle part il n'est aussi commun : c'est celui qui consiste dans l'apposition de placards ou dans l'envoi de lettres anonymes contenant des menaces de mort, portant d'ordinaire des emblèmes funèbres, et se rattachant à quelque intérêt agraire '-. Ce n'est pas assez de dire que ce crime est fréquent en Irlande : il y est quotidien. Il trouble toutes les existences et tient tous les esprils dans l'anxiété.
Le gouvernement s'applique de toutes ses forces à rétablir en Irlande l'empire des lois et à y assurer la répression des crimes. L'un des moyens les plus dignes et les plus nobles qu'il puisse employer , pour atteindre ce but , est de faire rendre la justice par des juges qui méritent la confiance du peuple. Il a accompli, dans cet esprit, d'imporantes réformes, an nombre desquelles il n'en est pas sans ioule qui fût de nature à produire une impression plus salutaire sur les Irlandais que celle qui a placé sur le banc les juges des hommes professant leur religion. Mais ce n'est )as en un jour que de pareilles plaies se cicatrisent, et il îst plus aisé à un gouvernement éclairé et juste de réformer >es lois qu'au peuple le mieux gouverné de réformer ses inœnrs corrompues par de longues iniquités. D'ailleurs, la kislice criminelle, en Irlande, malgré les changemenis accomplis, est encore à moitié barbare. Pour le montrer, l suffirait de dire que les tribunaux criminels se croieiit oujours, comme par le passé, obligés, pour la conviction les coupables, de recourir à l'usage de témoins salariés
* Voir la note de la page ïxxvn, à la fin de la notice.
* Threalening notices.