‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 126 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

trésors qu'elle renferme, l'Irlande n'est ni une contrée riante ni un pays fortuné.

La plus belle nature manque de vie si le soleil ne l'anime pas : ces montagnes élégantes, ces grands lacs, ces prairies éternelles, ces collines aussi fraîches que les vallées, offrent sans doute des aspects pleins de charme à celui qui par accident les voit sous un beau ciel; mais l'atmosphère de' l'Irlande est presque toujours sombre et chargée de nuages ou de vapeurs. Les vents d'ouest et de sud-ouest soufflent sur elle presque sans relâche; ils lui apportent les orages et les tempêtes de l'Atlantique; l'Océan domine l'Irlande et règle souverainement sa température ; il est tyran de son chmat (\) ^

Autrefois l'Irlande était une forêt (2); et la végétation y était si puissante, qu'on lui avait donné le surnom de ïîle des Dois. Maintenant elle est absolument dépouillée d'arbres, et lorsque, par un jour de printemps, elle apparaît, quoique chauve, pleine de sève et de jeunesse, on dirait d'une belle et jeune fille dont on a coupé la chevelure.

On ne sait point exactement dans quel temps et par quel phénomène s'opéra cette grande destruction. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle ne remonte pas au delà de l'ère chrétienne, et selon toute probabilité elle date d'une époque encore moins éloignée de nous. Les uns l'attribuent à quelque inondation extraordinaire, dont la puissance irrésistible, déracinant, entraînant les forêts, les aurait englouties dans le sein de la terre. D'autres, dont le sentiment est mieux justifié par les études de la science, pensent que la ruine des forêts est un effet de la fureur des vents déchaînés sur l'Irlande. Quand les hautes futaies qui couvraient ce pays étaient entières et compactes, elles se prêtaient contre la violence des autans un mutuel secours; mais, à mesure que l'homme, ayant besoin d'un espace ouvert pour

* Toutes les notes indiquées par un ctiiffrc entre parenthèses se trouvent à la fin du volume.

sa cabane et d'un champ pour sa moisson, pratiqua çà et là des clairières dans la forêt, les arbres voisins de ceUx qu'il avait abattus se trouvèrent sans appui contre l'ouragan, et tombèrent sous son effort jusqu'alors impuissant : chaque mine de la tempête en amena d'autres devenues plus faciles à mesure qu'elles se multipliaient; ce travail de destruction se continua, et tous les débris, attirés par une pente naturelle vers les lacs et les parties marécageuses du sol, s'arrêtèrent sur cette base liquide, où, entassés les uns sur les autres, d'année en année, de siècle en siècle, ils se mêlèrent ensemble, ceux-ci en conservant leur état primitif, ceux-là se décomposant et se transformant en sol végétal, et formèrent enfin celte substance spongieuse et combustible, tantôt rouge, tantôt noirâtre, dont se composent les vastes tourbières d'Irlande (1).

Mais les plus grandes convulsions et les plus terribles secousses ne sont point venues en Irlande de l'Océan, des vents et des orages ; elles lui sont venues de l'homme.

On a vu dans la partie historique qui précède à quels cruels déchirements fut livrée l'Irlande durant les trois siècles qui suivirent l'arrivée sur son territoire des Anglo-Normands, si prompts à l'envahir, si lents à faire sa conquête *; comment, encore toute haletante des combats de l'invasion, l'Irlande essuya les terribles chocs et les sanglantes épreuves d'une guerre civile et religieuse ^; comment, enfin, après avoir été mutilée, écrasée par les armes de l'Angleterre protestante, l'Irlande catholique encourut la tyrannie des lois ^, Les violences de la conquête sont depuis longtemps finies; les guerres de religion ont cessé; les lois de persécution ont disparu; et vers la fin du siècle dernier, l'Irlande est rentrée dans une ère nouvelle

* V. partie historique, première époque. 2 V. partie liistorique, deuxième époque. ^ Y. partie historique, troisième époque

d'indépendance ^ Cependant l'Irlande est toujours malheureuse et pauvre, toutes les sources de sa misère n'ont pas été taries, et parmi les causes abolies de son infortune, il en est dont les effets subsistent toujours et dureront longtemps encore.

Je ne crois pas qu'il existe une seule contrée où la conquête, datant de si loin, ait laissé des traces tout à la fois si antiques et si vivantes. 11 semble que les siècles, en s'écoulant, n'aient guéri aucune de ses plaies. Le sol est encore tout saignant de ses blessures; partout la guerre Ta dévasté, partout la confiscation l'a frappé de ses coups. On ne saurait marcher en Irlande sans y rencontrer une ruine qui fut témoin d'une sanglante querelle ; on n'y peut faire un pas sans fouler aux pieds une terre qui, par le sort des guerres civiles, ne soit passée tour à tour aux mains des trois ou quatre possesseurs, dont le dernier resté maître représente la cause qui a triomphé ; à côté des vainqueurs on voit les vaincus, tout pleins encore du souvenir de temps plus prospères. Ce champ, vous disent-ils appartenait jadis à mon ancêtre; Cromwell le donna à un de ses soldats, qui l'a transmise ses enfants. Ce château, qu'occupe un seigneur anglais de noblesse récente, fut confisqué par Guillaume 111 sur un Irlandais de race illustre et de sang royal, dont les descendants labourent aujourd'hui le sol sur lequeV régnaient leurs aïeux.

Mais ce sont surtout les plaies faites par les guerres de « religion qui sont encore vives et profondes en Irlande.

Tout, en Irlande, est mêlé de rehgion : les souvenirs de son histoire, depuis le temps où elle s'appelait l'île des Saints jusqu'à ces derniers siècles où elle fut persécutée pour sa foi. Les luttes de la conquête, les révolutions qui l'ont suivie ; les gouvernements qui se sont succédé ; son état social de nos jours ; les classes, les partis politiques

' V. partie historique, quatrième époque.

qui la divisent; les passions qui l'animent ; le caractère, les mœurs, le développement intellectuel de ses habitants; la division géographique elle-même de son territoire, tout est marqué d'un signe religieux.

On ne peut espérer de connaître les malheurs de l'Irlande que si l'on parvient à comprendre l'Irlande religieuse.

Celle-ci se divise en deux zones distinctes : protestante au nord; catholique au sud et à l'ouest; la première renfermée dans rUlster; la seconde s'étendant sur les trois autres provinces, Leinster, Munster et Connaught.

Le Connaught est, de nos jours, le type de la vieille Irlande. 11 semble que la nature ait pris à cœur de le distinguer des autres provinces. L'Océan le borne à l'occident; au sud et à l'est le fleuve Shannon l'entoure, et fait de lui une grande presqu'île, séparée du reste de l'Irlande. Depuis le temps où la tyrannie de Cromwell en fit l'unique asile des proscrits, 'le Connaught n'a pas cessé d'être le foyer de l'Irlande cathohque. Nulle part le souvenir des guerres civiles n'est aussi vivace; nulle parll'Anglais et le protestant ne sont détestés d'une haine plus religieuse et plus nationale.

Ce qui caractérise le nord, ce n'est pas seulement d'être protestant : c'est surtout d'être puritain ; l'Ulster est l'Ecosse de l'Irlande. Cette province a gardé dans toute son amer- 'tume les vieilles passions antipapistes que lui apportèrent les colons de Jacques I^', et que ravivèrent les soldats de Cromwell et de Guillaume 111. L'habitant de l'Ulster n'est séparé que par un fleuve de celui du Connaught; mais la religion établit entre eux une plus puissante barrière ; et bien du temps encore s'écoulera avant que le puritain écossais du nord de l'Irlande regarde et traite comme ses frères les catholiques du Connaught (the Connaught people). En Connaught, le plus grand nombre parle encore la langue primitive des indigènes ; dans l'Ulster on ne parle que l'an-

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