DEUXIÈME PARTI K
glais (1). L'Ulsler résume l'Irlande protestante, comme le Connaught l'Irlande catholique.
En général, l'Irlandais primitif est catholique; l'Anglais est protestant attaché au culte anglican ; l'Écossais, aussi protestant, suit les rites de l'Église presbytérienne.
J'ai dit qu'en Irlande, où tout est mêlé de religion, les partis et les conditions sociales en portent l'empreinte. Le protestantisme, qui depuis Elisabeth fut le culte des conquérants de l'Irlande, est celui de la classe supérieure. Le protestant est riche; le catholique pauvre. En général, le premier gouverne; le second, relégué dans une condition inférieure, obéit au protestant, son maître politique, pour lequel il travaille.
La religion protestante, signe de la fortune, l'est aussi de la puissance. Non-seulement le catholique est pauvre et le protestant riche, mais encore chacun d'eux semble penser que telle est la condition naturelle de l'un et de l'autre; le cathohque accepte son humble destinée, et le protestant est de bonne foi dans son orgueil; celui-ci met dans ses rapports avec le catholique un peu de cette supériorité que l'Européen établi dans les îles montre envers les personnes de couleur dont l'origine africaine est encore apparente.
Il n'est pas seulement le descendant des vainqueurs, l'héritier de leur gloire, de leur puissance établie par sept siècles de domination, il se croit d'une race supérieure à celle de l'Irlandais ; et comme en Irlande le culte témoigne de la race, le proteslantisme est regardé comme une sorte de noblesse. Celte opinion, il est vrai, tend chaque jour à s^affaiblir, mais il en reste encore dans les relations mutuelles du protestant et du catholique de ce pays assez de traces pour qu'on ne puisse la méconnaître.
Le catholique d'Irlande est dans cet état douteux où se trouve l'affranchi qu'on vient de délivrer de la servitude, et qui fait son premier pas dans la liberté, obligé de changer tout à coup ses manières d'esclave, qui ne lui conviennent
plus, pour les franches allures de l'homme libre, qu'il ne connaît pas encore. En dépit du fait et du droit, il regarde toujours comme son maître celui qui le fut. Vainement il proteste par des actes extérieurs contre ce sentiment intime; le cri d'une conscience dépravée par une longue servitude le dément au dedans de lui-même ; et quelquefois la grossièreté, Tinsolence qu'il met dans ses rapports avec le protestant, pour faire acte d'égalité, servent à le rabaisser en réalité au-dessous de celui-ci.
Rien n'est plus rare que de rencontrer chez lecalholique irlandais une appréciation mesurée de sa condition actuelle ; vous le voyez toujours se placer vis-à-vis des protestants trop bas ou trop haut, soit qu'oubliant son émancipation, il se tienne vis-à-vis de son ancien maître dans une altitude humble et obséquieuse, soit qu'enivré de la victoire remportée sur ses oppresseurs, il ne se contente plus d'être leur égal, et veuille leur prouver qu'il est libre en les opprimant à son tour.
11 y a, du reste, dans l'état social de l'Irlande quelque chose de plus remarquable encore que cette aristocratie de race et de culte; c'est la physionomie féodale que présente ce pays au milieu du xix^ siècle.
Le gouvernement des Anglais en Irlande a été, depuis cent cinquante ans, une aristocratie protestante entée sur une aristocratie féodale. Ce qu'il y avait de protestant dans les lois politiques a subi déjà de graves réformes : mais la base féodale de l'édifice est restée à peu près immobile K
Le pays, partagé lors des confiscations religieuses entre quelques grands propriétaires, est encore aujourd'hui en la possession de leurs descendants, qui ont reçu entiers les domaines de leurs pères sous la protection de la loi d'aînesse et des substitutions. Ces terres sont cultivées par la
* Voir, dans la notice sur l'état de l'Irlande en 1862, § 7, la révolution que tend à faire dans la pro[)riété la loi nouvelle, qui facilite la vente des terres, même grevées de substitutions.
DEUXIÈME 1»\UTIE. 2i7
population catholique qui, lliéoriquement, serait libre de se détacher du sol, mais qui y tient comme à son seul moyen d'existence, et se trouve en réalité dans une condition pire que celle des serfs du moyen âge.
Cet état social ne présente avec celui de l'Angleterre qu'une analogie trompeuse. Dans ce dernier pays, de même qu'en Irlan«le, la loi féodale maintient, il est vrai, le sol dans un petit nombre de familles qui le reçoivent et le transmettent héréditairemeni sans vouloir le diviser; mais, à côté de ces fortunes de la terre, s'élèvent les fortunes de l'industrie et du commerce; tandis que le principe féodal s'efforce de maintenir le riche dans son opulence, et le pauvre dans sa misère, le principe industriel et commercial travaille sans relâche à déplacer la fortune, à diminuer e nombre des pauvres et à faire de nouveaux riches. Ces Jeux puissances rivales se livrent une guerre qui ne laisse )oint de repos aux combattants. L'industrie qui crée est )Ourlant supérieure au principe féodal qui conserve; le iche, armé de sa terre féconde, est vaincu par le pauvre lont l'activité produit; et entre le maître du sol et le proléaire on voit naître sans cesse une infinité d'existences louvelles dont l'ensemble forme ce qu'on appelle la liasse moyenne. Cette classe est à peu près inconnue en rlande.
L'Irlande présente un éternel contraste de richesse et l'indigence, dont il est singulièrement difficile de se faire me juste idée.
Lorsqu à l'approche des lacs de Killarney on s'arrête non oin de l'abbaye de Mucruss, un double spectacle vient s'ofrir à la vue : d'un côté, des plaines incultes, des marais lériles, des landes monotones sur lesquelles végètent miséablement de maigres ajoncs et des pins rachitiques, de ongues étendues de bruyère où apparaissent çà et là, de oin en loin, quelques rocs de médiocre élévation, dont 'aspect uniforme et dépourvu de toute beauté sauvage
atteste seulement la pauvreté de la nature; on ne saura imaginer une terre plus indigente et plus désolée.
Mais du côté opposé une scène toute différente éclate au regards : au pied d'une chaîne de montagnes découpée avec légèreté et séparées entre elles par une suite de lac charmants, s'étendent des campagnes riches et fertiles, de prairies vertes et riantes, des forêts pleines de sève et d végétation; ici de frais ombrages, des grottes profondes là, des espaces ouverts, des cimes hardies, un horizon san limites; à côté de la source jaillissante, le champ couver d'épis; partout l'abondance, la richesse, la beauté; partou l'accident extraordinaire de la nature gracieuse en mêm temps que féconde. Ainsi du même point s'offrent à l'œi deux aspects absolument opposés ; ici l'extrême richesse là, l'extrême misère : c'est l'image de l'Irlande.
On ne voit en Irlande que des châteaux magnifiques oi des cabanes misérables ; point d'édifice qui tienne le mihei entre le palais des grands et la chaumière de l'indigent : i n'y a que des riches et des pauvres.
Le catholique d'Irlande ou l'homme de la classe infé rieure ne trouve à sa portée qu'une seule proieysion, 1; culture de la terre; et quand il n'a pas le capital qui lui se rait nécessaire pour être fermier, il bêche le sol comme ur manœuvre (1). En Angleterre, les deux tiers de la popula tion sont commerçants ou industriels, un quart seulemen est agricole. En Irlande, moins d*un quart est adonné ai commerce, plus des deux tiers sont uniquement dévoués { l'agriculture (2). Celui qui n'a point un coin de terre à cul tiver meurt de faim.
On juge par ce qui précède que cette incroyable variét( de classes, de rangs, de degrés^ qui, dans la société an glaise, divisent à l'infini réchelle sociale, ne saurait se ren contrer en Irlande, où la limite qui sépare l'aristocrate di prolétaire est marquée par une ligne étroite, sur laquelle nulle existence intermédiaire ne peut parvenir à se placer.