DEUXIÈME PARTIE
vaguement qu'il possède dans le comté de Corke ou de Donegal une terre qu'on dit avoir de cent à cent cinquanle mille acres d'élendue; que, d'un côté, la mer le borne, et de l'autre la plus hnule montagne qu'on aperçoive à l'horizon. Désireux de tirer de ses immenses possessions le meilleur parti possible, il est bien résolu d'ailleurs de ne pas aventurer une obole pour les faire valoir. Il a dû, lui ou ses aïeux, cette grande ttrre à la confiscation; qui sait si quelque révolution nouvelle ne viendra pas lui enlever ce qu'une révolution précédenle a fait tom.ber dans sa famille? Ce raisonnement que fait le propriétaire absent, il le fait à peu prés le même quand il réside; car, alors même qu'il touche le sol, il n'y prend jamais racine, et l'Irlande n'est point pour lui une potrie à laquelle il croie devoir des soins et des sacrifices. Ainsi le grand propriél aire aspire d'ordinaire à exploiter ses terres sans fidre l'avance d'aucun capital, c'est-à-dire à recueillir sans semer. Mais conmient obtenir du sol les moindres produits sans quelques dépenses premières? Voici de quelle manière le propiiétaire irlandais résout ce problém<i. il abandonne le loyer de son domaine à quelque traitant moyennant un prix une fois payé, ou une somme annuelle, dont le chiffre est fixé à forfait. Cet entrepreneur, riche capitaliste, résidant soit à Londres, soit à Dubhn, ne loue pas une terre en Irlande pour en être le fermier, mais il la prend à bail poiir en faire la matière d'une spéculation, et, tout aussitôt le marché conclu, il n'aspire qu'à transmettre à un autre l'exploitation de cette terre, à la condilion seulement qu'un bénéfice lui soit assuré. Alors il a coutume de diviser le domaine en un certain nombre de lois de cent, de cinq cents, de mille acres, qu'il afferme à des traitants secondaires ou middlemen. Quelquefois le propriétaire résidant fait lui-même cette division de son doujaine, qu'il livre ainsi directement aux spéculateurs subalternes. Mais comment ces traitants de seconde ou de première
main feronl-ils valoir les portions de terre qu'ils prennent à bail? Chacun d'eux établira-t-il sur sa part une grande ferme? S'il ne le faisait, il aurait à risquer un capital considérable ; or, comment un traitant aurait-il plus de foi dans la terre que le maître du sol lui-même? Que fait-il donc? Il ne fonde sur la terre qu'il a prise à loyer ni grandes ni petites fermes ; il se borne en général à en mesurer la surface. Ce travail étant fait, il subdivise son lot, et l'afferme au taux le plus élevé qu'il peut, par parcelles de cinq, de dix, de vingt acres, à de pauvres agriculteurs du pays, les seuls qui prennent réellement la terre pour la cultiver (1); c'est-à-dire qu'il fait la plus modique avance de fonds, dont il aspire à tirer les plus gros profits.
Mais comment tous ces petits agriculteurs feront-ils pour exploiter la terre qu'ils prennent à bail? Où s'établiront-ils? Le propriétaire ou le trailant oiil-ils pris le soin de construire une habitation sur chacune des petites parcelles qui leur ont été attribuées? Non, sans doute; car, pour faire cette construction, il aurait fallu des capitaux dont nul n'a voulu faire l'avance. La terre leur est donc livrée toute nue. Mais alors où se logent-ils ? Ils construisent.eux-mêmes un amas informe de bois et de paille mêlés ensemble, qu'ils appellent leur cabane. Trouvent-ils du moins à leur disposition quelques instruments de culture? Non, aucun : ils ont à s'en pourvoir comme ils pouriont.
Ainsi, en Angleterre, le propriétaire donne au fermier une résidence et des outils pour travailler. En Irlande, le pauvre qui prend la teire à loyer doit la défricher, y bâtir sa demeure et y apporter ses instruments de culture. On se demande alors comment, le riche ne pouvant donner un capital, le pauvre se le procure. Il faut répondre que le plus souvent il ne le trouve pas, et qu'il ne met que son travail brut dans une entreprise pour le succès de laquelle un capital serait nécessaire. Il cultive mal, parce que les moyens pour cultiver bien lui manquent. Maintenant, comment, cultivant malj