‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 138 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

peut-il payer le fermage exorbitant qu'exigent de lui le spéculateur, les traitants et le propriétaire? Car c'est en définitive le pauvre agriculteur qui porte le fardeau de tous les engagements successifs dont la terre a été l'objet. Legf and propriétaire qui a donné sa terre à l'entreprise reçoit de l'entrepreneur une somme d'argent que celui-ci reprend avec un profit sur les traitants secondaires, et ces derniers, en sous-louant à de petits fermiers, rentrent non-seulement dans la somme payée par ceux-ci à l'entrepreneur, mais encore réalisent un bénéfice ; de sorte que les colons inférieurs ont à payer un fermage qui est d'abord égal au prix que l'entrepreneur paye au propriétaire, et auquel il faut ajouter les profits de l'entrepreneur et les bénéfices des autres intermédiaires (1).

Vainement les pauvres agriculteurs d'Irlande travaillent pour contenter tous ces intérêts, et s'efforcent de faire eux-mêmes sur la terre- le petit gain duquel dépond leur vie et celle de leur famille : la terre d'Irlande, quelque féconde qu'elle soit, ne saurait donner tout ce qu on lui demande ; et sans cesse, en dépit de ses efforts et de ses sueurs, le pauvre cultivateur irlandais se voit dans l'impossibilité de payer le prix de sa ferme. Alors, qu'arrivet-il? Le traitant ou le propriétaire l'expulse de sa ferme, saisit ses meubles et les vend. Et que devient l'agriculteur, dont tout le crime est d'avoir entrepris une chose impossible? Comme il n'existe aucune autre industrie que celle de la terre, il va chercher une petite ferme ailleurs, et, en attendant qu'il la trouve il se meta mendier avec sa femme, et ses enfants.

Voilà sans doute une grande misère, qui parait surtout énorme, vue en relief du bien-être et de la prospérité du fermier anglais. Or, est-il possible de se méprendre sur sa vraie cause? Ce serait une grande erreur que de l'attribuer tout entière à ces intermédiaires, entrepreneurs, traitants ou agioteurs, qu'en Irlande on connaît sous le nom de midd^

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lemen. Ces middiemen sont un effet et non une cause. Assurément ils sont un mal (1), et l'on ne saurait imaginer rien de plus désastreux que toutes ces transactions successives dont le premier effet est de livrer le sol à des spéculateurs qui, n'éprouvant aucun des intérêts de la propriété, prennent l'exploitation d'une ferme comme une industrie passagère, et dont la conséquence non moins immédiate est de placer, entre les propriétaires du sol et celui qui le cultive, trois ou quatre trafiquants qui n'interviennent sur la terre que pour en tirer un lucre. Mais ce mal, quel en est le véritable auteur? N'est-ce pas celui qui, dans son indifférence pour le pays et ceux qui le couvrent, a livré à des mains étrangères et cupides le sol et ses habitants?

Que les agriculteurs irlandais aient affaire au maître du sol ou au traitant, leur condition ne diffère guère. Ils ne trouvent de sympathie ni dans l'un ni dans l'autre; le même esprit de cupidité anime tous les deux; le même égoïsme étroit les endurcit et les aveugle; l'un et l'autre ont en vue un seul objet : affermer leur terre au plus haut prix (2). La condition morale et physique au fermier leur est à tous les deux également indifférente. Ils éprouvent et montrent la même insensibilité en présence de ses efforts heureux ou de ses sueurs stériles, de sa prospérité ou de ses revers; cet homme occupe leurs terres, mais il est pour eux comme un étranger. Pourvu qu'il paye, c'est tout ce qu'ils demandent. Aussi, quand ils le voient faible et abattu, ils le laissent dans sa détresse et détournent les yeux ; ils ne viennent à lui que pour lui demander le terme échu; ou si par accident des rapports s'établissent entre le propriétaire et le fermier, si par hasard celui-ci travaille pour celuilà, ou s'il lui vend quelque denrée, on est sûr que le propriétaire abusera grossièrement de la simplicilé du pauvre agriculteur, qui, dans le marché, sera toujours dupe (o). Et qu'importe ces misères du pauvre au middleman, qui

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