DEUXIÈME PARTIE
ne les voit qu'en passant, et torture des malheureux dont il fuira le pays dès qu'il aura fait sa fortune? Que voulez-vous de moi? s'écrie le propriétaire à l'aspect de ces maux affreux, je n'y puis rien. J'ai cédé mon droit aux traitants, qui exercent le leur comme il leur plait? Et le plus souvent le propriétaire ne prononce pas môme ces paroles de regret, car il ne voit pas les misères dont il est l'auteur. Retiré dans son palais de Londres, il n'entend pas les cris de désespoir qui s'échappent de la cabane irlandaise. Il ne sait point, sous le ciel pur et serein de l'Italie, si l'ouragan a dévasté en Irlande la moisson du pauvre; si, faute de soleil, la récolte a manqué dans la froide Ilibernie; si, par contre-coup, les pauvres colons, dont sa terre est couverte, sont tombés dans la détresse; il ignore si ces malheureux ont essuyé quelque coup imprévu de la fortune, tel qu'une longue maladie du chef de la famille, la perte de leur bétail; il ne sait rien de ces choses, et il serait incommode pour lui de les savoir. Ce qu'il sait bien, c'est que '20,000 livres sterling lui sont dues par ses fermiers d'Irlande ; que sa vie est réglée sur ce chiffre, que cette somme lui doit être payée à telle échéance, et qu'on ne saurait en différer le payement un seul jour sans troubler Tordre de ses habitudes et l'arrangement de ses plaisirs.
Du reste, qu'il régisse ses biens lui -môme ou par des intermédiaires, qu'il soit absent ou qu'il réside, soyez bien sûr que ce propriétaire, qui ne se sent point d'entrailles pour le pays, et pour lequel la patrie n'a point de voix, qui ne considère point comme ses concitoyens les colons dont sa terre est couverte, ne sera jamais bienfaisant pour le sol ni pour ses habitants. C'est un point de départ qu'on perd sans cesse de vue, et qu'il faut cependant considérer toujours si l'on veut ne point s'égarer.
Ainsi rien n'est plus fréquent que d'attribuer toute la mi- • sère du cultivateur irlandais au vice des systèmes d'agricul- 1. 14
' ture pratiqués en Irlande. Si on en croit les uns, les baux sont trop longs, ce qui détruit chez le propriétaire l'esprit et l'intérêt de la propriété; suivant cet autre, ils sont trop courts : leur peu de durée rend précaire la situation du fermier; le mal, dit un troisième, vient de ce que le plus souvent il n'existe aucun bail, ce qui met le fermier à la discrétion absolue du maître.
On ne saurait sans doute contester l'influence funeste ou bienfaisante que peuvent exercer sur la fortune du propriétaire et sur la condition de ses fermiers les divers systèmes d'agriculture ; mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que, sous l'empire du meilleur procédé agricole, le sort du fermier peut être misérable; tandis qu'en dépit de la méthode la plus défectueuse, la condition de ce fermier peut être heureuse et digne d'envie. J'ai vu, en Angleterre et en Ecosse, des comtés où les baux sont longs, et d'autres où la coulume est de les faire de peu de durée ; il en est enfin où j'ai vu la ferme se donner sans bail, d'année en année (tenants at Will); et je n'ai point remarqué que ces diversités dans la forme de l'engagement, qui sans doute influent sur les produits agricoles, modifiassent sensiblement la condition du fermier, que j'ai trouvée partout également prospère.
Quels que soient les termes de la loi que le propriétaire et le fermier établissent entre eux, la lettre de l'engagement sera toujours stérile, sans l'esprit qui seul peut la féconder. Or l'esprit, l'âme des obligations auxquelles le propriétaire est tenu envers le fermier, c'est la bienveillance, seule égide du faible contre le fort, du pauvre contre le riche. Le droit même le plus pur sera toujours cruel sans la sympathie. Il n'est pas de loi si libérale qui supplée à la charité absente, point de loi si dure que la charité n'adoucisse pas ; et c'est ce qui exphque pourquoi le fermier d'Irlande, qui ne trouve dans le propriétaire ni bienveillance ni pitié, est si misérable.