DEUXIÈME PARTIE. 24J
Concurrence pour la terre. — "Whiteboysme. — Mal social. — Inutilité des rigueurs employées pour le guérir. — Terreur dans le pays. — . Disparition des capitaux et des propriétaires.
Nous venons devoir comment, par l'effet de l'égoïsme ou de l'incurie des riches, la terre s'est dès Torigine couverte en Irlande d'une infinité de petits cultivateurs entre lesquels cette terre est divisée par parcelles de cinq, de dix, de vingt acres. Si l'on demandait comment il a été possible de trouver un si grand nombre d'agriculteurs, je lépondrais qu'il est facile d'attirer à la culture de la terre tous les habitants d'un pays où il n'existe absolument aucune autre industrie. Ce fut sans doute dans les premiers temps un grand avantage pour le propriétaire que de trouver à sa disposition cette multitude de petits fermiers; car sans eux il n'eût rien pu tirer de ses domaines, à moins d'y engager des capitaux qu'il ne voulait point risquer.
Cependant un moment arrive où toutes ces terres sont occupées, et cette heure ne se fait pas longtemps attendre; car toute la population catholique, exclue longtemps des emplois pubHcs, des professions libérales (1), inhabile à être propriétaire, incapable de commerce et d'industrie par sa pauvreté, quand elle ne l'aurait pas été par l'état politique du pays, n'ayant absolument d autre carrière à suivre que celle de fermier; cette population, dis-je, se précipite sur la terre offerte à ses efforts et l'envahit de même qu'un torrent débordé sur une vaste plaine la couvre bientôt de ses ondes.
Mais dans un pays où la terre est le seul moyen d'existence, quel est le sort de ceux à qui la terre manque? Que devient le fermier qu'on expulse de sa ferme s'il ne peut trouver de ferme ailleurs? Que deviennent les enfants du fermier? Voici un petit domaine sur lequel vit médiocre-
ment un seul agriculteur ; celui-ci a cinq enfants (nombre peu considérable pour une famille irlandaise); son unique pensée comme sa seule ambition est de trouver une ferme pour chacun d'eux : mais il ne saurait y réussir, puisque toutes b's fermes sont occupées. Que vont donc devenir ses enfants? Remarquez que la question se pose rigoureusement, car encore une fois la culture est l'unique ressource, la seule industrie de l'Irlandais, et la terre lui manque. 11 s'agit pour lui de posséder un champ ou de mourir de faim. Voilà le secret de celte extraordinaire concurrence dont en li'lande la terre est l'objet. La terre ressemble en Irlande à une place forte éternellement assiégée et défendue. 11 n'y a de salut que dans son enceinte; celui qui a le bonheur de pénétrer dans ses murs y mène une vie rude, auslère, une vie de sueurs, d'alertes, de périls; mais enfin il vit : il se tient au rempart, il s'y cramponne, et, pour l'en arracher, il faut mutiler ses membres. Quant au malheureux qui a fait de vains efforts pour atteindre le but, sa condition est lamentable; car, s'il ne se résigne pas à périr de misère, il faut qu'il devienne mendiant ou voleur. Que suit-il de là? C'est que le fermier qui veut assurer l'existence de sa famille n'a d'autre moyen à prendre que de subdiviser sa petite ferme en autant départs qu'il a d'enfants : chacun d'eux possède alors quatre ou cinq acres au lieu de vingt qu'avait le père, et on voit s'élever sur la ferme plusieurs cabanes de boue au lieu d'une. Cependant le fils a lui-même des enfants : il fera pour ceuxci la même chose que son père a faite pour les siens ; et ainsi de génération en génération jusqu'à ce que, le morcellement de la terre arrivant à un demi ou même à un quart d'acre pour chaque ménage, l'occupant du sol se trouve dans l'impossibilité maiérielle de vivre sur cette étroite parcelle. Voilà ce qui explique comment, à l'heure qu'il est, on trouve jusqu'à trois et quatre cents petits fermiers, étroitement serrés et vivant misérablement sur tel