‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 141 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

domaine qui dans l'origine n'avait été affermé qu'à un petit nombre (1). Et encore, malgré cette accumulation de colons qui se pressent sur le sol les uns contre les autres, il arrive souvent un moment où l'espace manque, et il faut qu'une certaine quantité de ceux qui naissent sur cette terre la quittent.

Ils s'éloignent de la terre, qui cependant peut seule les nourrir. Que s'ensuit-il ? que le nombre des fermiers étant de beau oup supérieur au nombre des fermes, la concurrence accroît outre mesure le taux des fermages. Il faut en Irlande une ferme d'un acre ou d'un demi-acre de terre ou mourir; il le faut à tout prix, à toutes les conditions, quelque rudes qu'elles soient. Le loyer raisonnable de cet acre serait de 4 livres sterling : j'en offre le double au propriétaire; un autre en donne 10, j'en offre 20; la terre m'est arijugée : au jour de l'échéance je ne payerai pas ; qu'importe! j'aurai vécu ou essayé de vivre pendant une année.

C'est ainsi que celui qui déjà payait une rente exorbitante est obligé par la concurrence, pour conserver sa ferme, de payer une somnie encore plus élevée (2). Il est libre, à la vérité, de refuser tout accroissement de fermage, mais une arme à deux tranchants pèse sur sa tête : s'il résiste à l'exigence du propriétaire, celui-ci le chasse de sa ferme ; ou bien il se soumet à une condition dure, et alois il est à peu près sûr que, réduit à l'impossibilité de tenir de téméraires engagements, il sera bientôt congédié par le propriétaire à l'instigation peut-être de quelque nouveau compétiteur. Après tout, la pire condition c'est de quitter le sol dans un pays où le sol est l'unique source de vie : il reste donc sur sa ferme, consent à tout; il sait qu'à peine un sur mille réussit dans une pareille entreprise, et il se résigne à jouer à cette cruelle loterie.

La concurrence des cultivateurs qui se disputent In terre élève peut-être plus le taux des fermages que l'avidité du

propriétaire et du middletnan. On ne saurait imaginer de condition pire que celle de tous ces pauvres laboureurs, pullulant sur le sol, s'y attachant comme une vermine et ajoutant à leur misère par leurs efforts surnaturels pour la combattre (1). Cette misère s'augmente en proportion exacte de l'accroissement de la population, jusqu'à ce qu'il y ait, comme de notre temps, des millions de pauvres, c'est-à-dire des millions d'individus manquant de terre ou fermiers d'une terre trop petite pour vivre dessus (2).

Cet état social, funeste au fermier, ne profite point au propriétaire. Celui-ci ou son ayant-droit, trompé d'abord par les promesses des enchérisseurs, finit par en reconnaître le mensonge ; il se lasse de tirer peu d'une terre affermée un si haut prix, se dégoûte des rigueurs dont la justice absorbe tout le profit : il reconnaît qu'en ruinant ses fermiers il ne s'enrichit pas. « Tout le mal, se dit-il quelquefois, vient de cette fourmilière d'agriculteurs qui dévorent le sol au lieu de le féconder. Ce mal cesserait si, à la place de toutes ces petites fenries, on en étabhssait quelques grandes; c'est le système agricole suivi en Angleterre et en Ecosse ; le moment est propice pour l'imiter en Irlande ; l'époque des révolutions s'éloigne, le souvenir s'en efface, le sol jadis tant ébranlé se raffermit; on peut maintenant sans imprudence engager quelques capitaux dans la terre (5). »

Son plan est donc arrêté : il va substituer quelques grandes fermes à une multitude de petites, mais, pour atteindre ce but, que doit-il faire? Chasser d'abord tous ces petits fermiers qui couvrent sa terre, et après le départ desquels il pourra procéder à une nouvelle distribution de sa propriété : c'est-à-dire qu'après s'être servi de ces petits fermiers dans le temps que, pour une certaine culture, il avait besoin d'eux, il les congédie le jour où il voit un avantage à ne plus les employer. Mais que vont devenir ces deux ou trois cents agriculteurs qui un jour reçoi-

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