‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 142 sur 333 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

vent l'ordre de déguerpir de leurs cabanes ? Encore un coup ce congé les lue. Et ici, prenez-y garde, ce n'est pas une expulsion commune; d'ordinaire au fermier qui sort succède un autre fermier : ici des centaines d'agriculteurs s'en vont, deux ou trois restent, nul nouveau ne vient; de sorte que voilà trois cents misères désespérées créées d'un seul coup et qui ne font naître aucune occasion d'adoucissement pour d'autres infortunes (1).

On voit maintenant quels intérêts contraires, quelles passions diverses soulève en Irlande la possession du sol. Cependant l'ordre de déguerpir étant donné au pauvre fermier, celui-ci y résiste ; cet ordre est pour lui une sentence de mort; il voit aussitôt se dresser devant lui le spectre hideux de la faim qui s'apprête à le saisir, lui, sa femme et ses enfants; il contemple alors toute l'étendue de son malheur, passe de la douleur au désespoir, du désespoir à l'abattement. Pourtant un rayon d'espérance vient éclairer son front. Si j'allais, dit-il, trouver le maître et lui montrer tout l'excès de misère qui nous accable. S'il voyait ma femme amaigrie par le jeûne, mes enfants pâles et affamés, oh ! sans doute, il en serait touché et nous laisserait notre pauvre cabane, au moins encore pour quelques jours! L'infortuné se trompe; il va se jeter aux pieds du maître, il le conjure, il l'implore, mais en vain; le riche, en Irlande, ne compatit point au pauvre. Dans ce pays, le pauvre doit garder son orgueil; il s humilie sans profit devant le riche, qui jouit de son abaissement sans alléger sa misère. Le pauvre fermier, repoussé durement, regagne sa cabane en silence, y rapporte un deuil de plus, et, frappé d une infortune trop grande pour qu'il la combatte, trop grande aussi pour qu'il s'y résigne, il croise ses bras, et demeure immobile. Alors le propriétaire réclame l'aide de la justice, qui rend à grands frais un jugement par lequel le pauvre agriculteur est condamné à quitter sa terre (2).

Ces rigueurs s'accumulent, ces cruautés se multiplient ;

les pauvres occupants du sol sont pourchassés de chaumière en chaumière, jetés, eux et leur famille, sur la voie publique, parloul en butte à la même cupidité, aux mêmes violences légales, à la même extrémité d'infortune... (1).

Un jour, une voix s'élève parmi ces pauvres fermiers, et s'écrie :

« La terre seule nous a fait vivre; eh bien, embrassons-la étroitement, et ne nous en séparons pas. Le propriétaire ou son représentant nous commande de la quitter, demeurons; les tribunaux nous l'ordonnent, demeurons encore; la force armée vient pour nous contraindre, résistons, opposons toutes nos forces à une force injuste, et, pour que Tiniquité ne nous atteigne pas, portons les plus terribles châtiments contre ceux qui la commettent !

« Que celui qui travaillera directement ou indirectement à nous priver de notre ferme, soit puni de mort!

« Que le propriétaire ou le middleman, son agent, qui expulsera un fermier de sa terre, soit puni de mort!

(( Que le propriétaire qui exigera d'un acre de terre un prix plus élevé que celui que nous aurons fixé nous-mêmes, soit [)uni de mort!

« Que celui qui surenchérira sur le prix d'une ferme; que celui qui prend la place d'un fermier expulsé; que celui qui a acheté à l'encan ou aulrement les objets saisis chez un fermier dépossédé, soient punis de mort!

«Atteignons tous ces coupables, non-seulement dans leur personne, mais encore dans tous leurs intérêts et dans leurs affections les plus chères; que non-seulement leur bétail soit mutilé, leurs maisons incendiées, leurs prairies mises en labour, leurs moissons dévastées, mais encore que leurs amis, leurs parents, soient comme eux dévoués à la nsort ! que leurs femmes et leurs filles soient déshonorées!... (2).

« Et d'abord, comme, pour être fort, il faut des armes, hâtons-nous de ressaisir les armes dont on nous a dépouillés. Jusqu'à ce jour, l'isolement a fait notre fctiblesse : asso-

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