DEUXIÈME PARTIE
rêté sous l'inculpation d'un crime; non d'un crime politique qui serait propre à exciter parmi les magistrats les plus violentes passions, mais d'un délit ordinaire, par exemple, d'un vol; devant qui le conduit-on dans ce premier moment si grave où le salut et la ruine du prévenu dépendent quelquefois du moindre soin comme de la plus légère négligence, d'un indice recueilli ou perdu? On le mène devant le juge de paix voisin, grand propriétaire protestant (1), Anglais d'origine, plein de mépris et de haine pour la population pauvre d'Irlande. Or, pensez-vous que ce juge de paix, devant lequel comparaît le pauvre Irlandais, constatera aussi soigneusement les preuves d'innocence que les indices de culpabilité? pensez-vous que si, pour obtenir sa liberté provisoire, l'inculpé offre une caution, ce juge sera aussi enclin à l'accueillir que si le prévenu était un protestant? Cependant Tinstruction se poursuit : il dépend du juge de paix qu'elle soit prompte ou lente; mais comment celui-ci montrerait-il une grande ardeur à l'accélérer, lorsque sa sympathie ne l'y porte pas; lorsque, remplissant des fonctions gratuites, il n'a point d'intérêt matériel à déployer du zélé, et lorsque, d'un autre côté, n'étant soumis à la surveillance d'aucun supérieur, il n'a dans sa conduite ni éloges à attendre ni censures à redouter? On conçoit que, dans cette situation, peu stimulé parla conscience de ses devoirs publics, entouré d'ailleurs d'une multitude d'intérêts privés qui l'absorbent, il lui arrivera souvent d'oublier le papiste, qui après tout sera en sûreté sous les verrous. A la vérité, l'enquête, retardée par sa négligence, ne sera point prête pour l'ouverture des assises ou des quarter-sessions; mais qu'en résultera-t-il? C'est que l'affaire sera remise à trois mois, peut-être à six, et le prévenu en sera quitte pour passer ce temps en prison, où il attendra le jour du jugement (2).
Ce jour arrive enfin. Cent ou cent cinquante jurés ont été réunis par le shérif ; mais d'abord ce shérif protestant
n'a choisi, sauf quelques exceptions rares, que des jurés protestants. Sur ces cent jurés, douze vont être appelés à rendre la justice du pays : le tirage se fait; le nom d'un juré catholique est-il par hasard prononcé, l'avocat de la couronne le récuse aussitôt. Voilà donc l'accusé placé en face de douze jurés protestants, gens riches pour la plupart, et qui sont autant les ennemis de sa classe que de son culte. Maintenant, on le demande, quelle impartiahté peut espérer un accusé qui, dans chacun de ses juges, aperçoit un adversaire politique ou religieux ? Et d'ailleurs, combien d'obstacles étrangers au juge vont entraver la tâche de celui-ci dans le débat qui s'ouvre ! D'ordinaire, en Irlande, l'accusé de race celtique parle un langage que le juge et le juré de race anglaise ne comprennent pas : de là la nécessité de recourir à un interprète, qui traduit pour l'accusé les paroles du juge, et pour celui-ci les paroles de l'accusé ; de là, par conséquent, une première cause de confusion. Ce n'est pas tout. Comme il n'est pas d'accusé en Irlande qui ne soit une victime aux yeux des gens de sa classe, c'est-à-dire du bas peuple, les faux témoignages abondent , et voilà pour le juge une autre source d'erreurs. Au milieu de ces ténèbres, on serait bien difficilement juste avec le plus ardent désir de l'être. Comment donc le sera celui que ne domine point la passion de la justice? Pour moi, j'ai assisté en Irlande aux débats de la justice criminelle, et je ne saurais dire de quelle douleur ce spectacle a rempli mon âme.
C'est une triste vérité que dans tout tribunal irlandais il y a comme deux cainps ennemis qui sont en présence.: l'accusé d'une part, le juge et les jurés de l'autre. Parmi les spectateurs du combat, le peuple est pour l'accusé ; le tribunal a pour lui les soldats, les conslables et les riches. Coirime en Irlande l'aristocratie est en lutte ouverte avec le peuple, tout ce qui dépend de celle-ci ou sympa; bise avec elle vient la seconder sur ce terrible champ de bataille, où