DEUXIEME PARTIE
considère la variété d'attributions dévolue aux juges de paix d'Angleterre et d'Irlande, tous les usages qu'ils doivent connaître, tous les statuts qu'ils ont à appliquer, tous les objets de police remis à leur vigilance, la multitude de jugements qu'ils rendent en matière civile, la gravité des sentences qu'ils ont quelquefois à prononcer au criminel dans toute la sévérilé des formes judiciaires, toutes les responsabilités enfin que fait naître chacun de leurs actes, on conçoit à peine qu'il soit possible à de grands propriétaires, hommes du monde, préoccupés de leurs propres affaires, et non versés dans l'étude des lois, de parvenir à remplir passablement des fonctions aussi compliquées. En Angleterre cependant la difficulté a été sinon surmontée, du moins combattue; et quoique la justice des juges de paix anglais ne soit exempte ni d'erreurs ni d'abus, cette justice cependant ne manque jamais au pays. Jamais les juges de paix anglais ne font défaut dans ces réunions presque quotidiennes, où les besoins les plus usuels des justiciables sont satisfaits [petty sessions) ; et c'est souvent un spectacle digne d'admiration que celui qui est offert, en Angleterre, par l'asseinblée trimestrielle des quar ter-sessions, exclusivement composée des riches propriétaires du comté, présidée par l'un d'eux, élu à la majorité [chairman), et rendant solennellement la justice civile et criminelle, tantôt seuls, tantôt avec l'assistance d'un jury.
Mais la tâche était trop forte pour les juges de paix d'Irlande; elle ne pouvait être portée par une aristocratie inhabile ou indifférente. Sans cesse il arrivait qu'au jour marqué dans la semaine pour l'expédition des petits procès et des actes préparatoires de la police judiciaire, il ne se trouvait pas deux juges de paix présents; et le cours de la justice se trouvait ainsi suspendu faute de magistrats. Souvent aussi, quand les juges de paix se réunissaient tous pour tenir les quar ter-sessions, il ne s'en trouvait pas dans l'assemblée un seul qui fût capable de les présider : et ici
ce n'était, pas Tabsence, c'était l'incapacité du juge qui rendait la justice impossible.
Longtemps le mal resta sans remède; longtemps l'aristocratie irlandaise demeura ainsi chargée d'un fardeau qu'elle n'avîlit ni le cœur ni la force de porter; enfin, la voyant plier sous le faix, et prenant en pitié sa mollesse et son insuffisance, le gouvernement central est venu un jour à son secours. En 1796, une loi a été rendue qui a autorisé le pouvoir exécutif à instituer des magistrats salariés et révocables (stipendiary magistrales), et à en placer dans toutes les localités où les juges de paix gratuits ne suffiraient pas au service journalier de la justice. Et pour aider les juges de paix dans leur réunion tiimestrielle des quarter-sessions, la même loi a porté une disposition en vertu de laquelle le pouvoir exécutif peut non-seulement, mais encore doit envoyer à cette assemblée, chaque fois qu'elle se tient, un membre éclairé du barreau, qui se met à la disposition des juges de paix, les jïuide de ses conseils, les dirige et leur sert de président, à moins qu'ils n'en choisissent un autre. Ce légiste, envoyé du gouvernement central auprès de l'aristocratie pour l'assister dans ses fonctions judiciaires, s'appelle par cette raison assistant harijster. Quoique, d'après la loi, les juges de paix d'Irlande ne soient point obligés de choisir ce jurisconsulte pour les présider, ils se gardent bien d'en élire un autre (1), tant ils ont le sentiment de leur faiblesse et de leur impuissance.
Enfin, comme cette aristocratie, dépourvue de toute autorité morale sur l'esprit du peuple^ avait besoni^ pour se faire obéir, du secours de la force matérielle, la loi a voulu qu'un corps considérable d'agents moitié civils, moitié militaires, connus sous le nom de constables (consiabulary) , et auxquels on a attribué des fonctions anologues à celles que remplit en France notre gendarmerie, fussent mis à la disposition des juges de paix, chargés dexéculer les man-