DEUXIÈME PARTIE
culion. Une grande assemblée peut, dans de certaines conditions, gouverner habilement : elle n'administre jamais. Lors donc qu'en Angleterre et en Irlande le pouvoir central a institué ses agenls,on peut dire que ceux-ci lui échappent. Il nomme, il est vrai, à beaucoup d'emplois ; mais il ignore ce que ses employés font ensuite ; il leur prescrit des règles de conduite, et n'a aucun moyen de reconnaître l'observation ou le mépris de ses commandements ; il n'entretient avec ses fonctionnaires et ne peut entretenir avec eux aucun rapport habituel ; inhabile à les surveiller, il ne peut ni les redresser ni les reprendre : il leur demande bien çà et là quelques comptes et quelques rapports ; mais le plus souvent il ne les reçoit pas, et, quand ces comptes lui arrivent, il en prend à peine connaissance. Une administration centrale les examinerait peut-être; mais une assemblée de six cent cinquante membres n'est pas un supérieur administratif. Ainsi, non-seulement les fonctionnaires de la paroisse, ceux des corporations municipales, ne sont point soumis aux fonctionnaires de l'État ; mais celui-ci, quand il commande à ses propres officiers, ne sait pas même s'il en est obéi. Ainsi, dans la société anglaise, tous les pouvoirs sont indépendants les uns des autres ; aucun hen mutuel ne les enchaîne ; aucun ordre hiérarchique n'est établi entre eux.
Cependant tous ces pouvoirs, jetés pêle-mêle comme au hasard dans un milieu commun, la paroisse au sein de l'État, la corporation auprès du comté ; tous ces pouvoirs, dans l'organisation desquels rien de logique n'apparaît, doivent fonctionner chacun dans sa sphère, suivant de certaines règles. Comment donc sont-ils maintenus dans l'observation de ces règles? Us doivent se rencontrer sans cesse sans se mêler jamais. Qui donc empêche la confusion? Us doivent s'agiter dans la zone qui leur est propre, sans excéder leurs Umites. Qui donc les y retient? Si un conflit éclate entre eux, quelle autorité fera cesser le désaccord?
302 L'IHLANDE.
S'ils font un acte nuisible aux particuliers, s'ils omettent ce qu'ils sont tenus de faire, qui les forcera de réparer leur tort ou leur négligence? En Irlande, comme en Angleterre, la seule autorité à laquelle il appartient réellement d'exercer sur tous les pouvoirs ce contrôle supérieur, c'est l'autorité judiciaire.
Cette séparation profonde, qui, chez nous, est établie entre le pouvoir administratif et le pouvoir judiciaire, est inconnue en Angleterre. Il existe bien quelques agents qui ne remplissent aucun office de justice ; mais il n'est peutêtre pas de juge anglais qui soit un jour sans faire quelque acte d'administration. C'est, en Angleterre et en Irlande, dans l'autorité judiciaire que réside la suprême puissance executive. L'autorité judiciaire, dans ces pays, est la fin de tous les pouvoirs.
Ce contrôle supérieur, qui appartient à la justice sur tous les corps administratifs, est remis entre les mains de diverses cours de justice. Le tribunal qui, sous ce rapport, possède la plus vaste comme la plus puissante juridiction, c'est la cour du banc du roi, l'une de ces quatre cours souveraines que l'on a vues plus haut servir de base première à l'organisation de tous les pouvoirs politiques. En Irlande et en Angleterre, la cour du banc du roi est considérée comme le représentant suprême du pouvoir exécutif. Ainsi, pour citer quelques exemples, supposez deux comtés voisins en querelle sur le point de savoir qui doit faire les frais, soit d'un pont qui les sépare, soit d'une route limitrophe : comment ces deux comtés, qui possèdent des pouvoirs égaux, et qui n'ont au-dessus d'eux aucun supérieur administratif, poiirront-ils être mis d'accord? Par la cour du banc du roi. Prenons maintenant le cas d'une autorité publique faisant un acte nuisible à des particuliers. Les marguilliers d'une paroisse, après avoir levé une taxe votée par le vestry, détournent les fonds de leur objet ; le grand jury du comté vote un traitement pour le shérif, dont les fonctions, d'après