DEUXIÈME PARTIE
tion. En Irlande, on prend le même moyen pour doter la nouvelle Église. On lui attribue des terres confisquées, et le droit de dîme sur tous les produits du sol irlandais; mais, tandis que l'aristocratie apporte et fonde le nouveau culte en Irlande, le peuple de ce pays garde son ancienne foi; de sorte qu'une Église protestante est établie à grands frais au sein d'une population catholique. De là naît une alliance forcée entre l'Eglise anglicane et l'aristocratie : celle-ci naturellement attachée au culte fondé par elle, et dont elle seule jouit ; celle-là dévouée tout entière à la puissance politique qui l'a créée, et qui peut seule la protéger dans une contrée ennemie.
A partir de cette union, l'invasion de l'Irlande n'est plus seulement politique, elle est aussi religieuse; l'Irlande n'est plus seulement couverte d'une armée de soldats et d'avides conquérants, elle voit encore s'établir sur son territoire une sainte mihce d'archevêques, d'évêques, de ministres protestants, qui viennent dans l'intention avouée de changer son culte; et le peuple voit dés l'origine sa rehgion menacée par les pieux auxiliaires de ceux qui lui ont enlevé sa patrie.
L'Angleterre, qui avait été tour à tour calhoHque et protestante, au gré de Henri VIII; qui était redevenue catholique sous Marie, protestante sous Elisabeth, puritaine sous la république, et anglicane après la restauration de CliarlesII, l'Angleterre, dis-je, pensait sans doute qu'il suffisait d'établir en Irlande un culte religieux, appuyé sur la loi civile, pour que le pays entier ne tardât pas à l'adopter. L'Eghse ^nghcane y fut donc instituée sur la présomption que l'Irllande catholique deviendrait protestante. On a vu plus haut de quels malheurs une pareille illusion fut la source : on a vu les persécutions et les cruautés que le gouvernement civil et l'Église ont mis en usage pour convertir l'Irlande au protestantisme. Toutes ces rigueurs ont été vaines, l'Irlande est demeurée catholique; et c'est mainte-
liant une vérité dénrîontrèe jusqu'à l'évidence par des documents statistiques, dont l'autorité est irrécusable, que les protestants sont aujourd'hui, propciHionnellement à la population catholique, en moindre quantité qu'ils n'étaient il y a deux siècles. Leur nombre, qui, en 1672, était relativement à celui des catholiques comme trois esta huit, se trouve aujourd'hui dans la proportion de trois à douze (1). Ainsi, l'Irlande est plus catholique après la persécution qu'elle ne l'était avant : résultat consolant pour quiconque est ennemi de' la violence, et croit l'âme supérieure aux efforts de la tyrannie.
Cependant le temps des guerres religieuses est passé; on n'égorge plus les papistes en Irlande; les bannissements n'y sont plus en vigueur; les lois pénales contre les catholiques ont été successivement abolies. La violence a disparu : mais l'Église anglicane est restée.
Aujourd'hui, comme aux premiers temps de la réformalion, il y a en Irlande une niibce protestante, disséminée sur toute la surface du pays.
L'Église anglicane enveloppe l'Irlande entière d'un vaste réseau administratif : quatre provinces (2), trente-deux diocèses, treize cent quatre-vingt-sept bénéfices, deux mille quatre cent cinquante paroisses, telle est la division rehgieuse du pays. La paroisse n'est qu'une fraction administrative du bénéfice, qui constitue la plus petite unité ecclésiastique; le culte protestant a des établissements partout, même là où faute de sectateurs il ne s'exerce point. Ainsi l'on compte en Irlande quarante-deux bénéfices et cent quatrevingt-dix-huit paroisses dans lesquels il ne se trouve pas un seul croyant de l'Église anglicane. Les services de l'Église ne sont point répartis en raison de la population protestante; c'est le pays catholique qui est divisé en vue de l'Église anglicane. Il existe des diocèses entiers où la population est exclusivement catholique, ce qui n'ernpêche point qu'on y trouve un établissement complet propre au protestantisme.