DEUXIÈME PARTIE
car, si personne ne vient pour acheter, une foule immense s'empresse autour de l'encan pour veiller à ce qu'on n'achète pas : et ces menaces écrites ou vociférées ne sont pas vaines : il y a eu de terribles exemples qui sont dans la mémoire de tous.
Cependant, la force armée peut bien proléger l'exécuteur judiciaire pratiquant la saisie; elle peut résister aux rebelles, les vaincre, les exterminer, quoique sujette elle-niême à de cruelles représailles. Mais ce qu'elle ne saurait faire, c'est d'obliger cette foule muette devant Tenchère à rompre le silence, c'est de vendre à celui qui ne veut pas aclieter.
Alors toutes sortes d'expédients sont mis en usage pour sortir d'une conjoncture aussi difficile. Espérant que la vente se fera plus aisément dans une grande cité, siège du gouvernement, on imagine de transporter à Dublin les objets saisis. Mais à peine est-on en train de les conduire, qu'on est arrêté sur la route ; des rassemblements tumultueux se présentent çà et là, et bientôt dans une lutte engagée entre la populace et les agents de la force publique, ceux-ci sont dépouillés de leur proie et forcés d'y renoncer. Alors, sans abandonner ce plan, on a recours, pour son exécution, à d'autres moyens. Chaque convoi d'objets saisis se rendant à Dublin obtient une escorte armée qui lui est fournie par la gendarmerie de brigade en brigade... Mais, arrivé à Dublin, le butin saisi, mis en vente, ne trouve pas plus d'acheteurs que dans le reste de l'Irlande, C'est comme une matière pestiférée dont chacun fuit le contact; et quiconque enchérit sur elle est noté d'infamie ; les journaux publient son nom, et la haine populaire le retient. Que faire donc de ces choses transportées à Dublin, et qu'on n'a pu vendre? On prend un dernier parti ; on les embarque ; on leur fait traverser la mer d'Irlande ; après un trajet de quarante lieues, ces objets saisis arrivent dans le port de Liverpool. Mais là on sait bientôt quelle est leur origine, et, quand on les met en vente, nul Anglais ne veut
se souiller en les achetant ; nul ne veut en donner un prix qui doit servir à payer la dime irlandaise (1).
Reconnaissons-le, lorsque la passion publique est exaltée à ce point et aussi unanime à repousser un droit, ce droit peut exister, mais son exercice est impossible. Les rigueurs, les violences, les arrêts de justice, les saisies, les collisions sanglantes entre le peuple et l'armée, tous ces moyens seront stériles et impuissants. On pourra verser beaucoup de sang, mais en pure perte ; ni la dîme ni son prix ne seront payés. Et ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est que la puissance du peuple irlandais n'est pas dans une rébellion à force ouverte, mais dans une résistance toute passive. Les rebelles irlandais de 1831 se sont bien quelquefois livrés à des actes violents et sanguinaires : il y a eu des émeutes contre les constables ; des ministres anglicans ont été assassinés; leurs propriétés ont été incendiées; d'autres vengeances cruelles ont élé commises : mais ces faits isolés eussent été sans puissance politique, comme le sont ceux des White-Boys. Ce qui a fait la force irrésistible de la rébellion, c'est sa nature froide et calculée, c'est son caractère passif, c'est cet accord universel de tout un peuple à rendre impossible l'exercice d'un droit inique par le refus seul d'y concourir.
Souvent, dans ces cas extrêmes, le minisire protestant, que rebutent tant d'obstacles, déserte à la fin son droit. Quelquefois il s'y attache encore étroitement; et alors on le voit se prendre à des difficultés invincibles. Tout est entrave sous ses pas, tout est hostile autour de lui. Comme il traîne à sa suite des périls, bientôt il ne trouve plus pour l'aider dans ses poursuites ni procureurs, ni avocats, ni témoins : les magistrats eux-mêmes, d'abord amis, puis tiédes, commencent à l'abandonner ; tous répugnent à des sévérités qui n'atteignent point le but et sont dangereuses pour eux-mêmes. Le sol ainsi manque partout sous ses pieds. Alors, plein de son intérêt et de la sainteté de sort