DEUXIÈME PARTIE
droit méconnu, il se tourne vers le gouvernement, son dernier et suprême asile. « Depuis un an, dit-il, il n'a pas touché une obole de 20,000 francs de dîmes qui lui sont dus. Sa femme et ses enfants sont, comme lui, tombés dans la détresse. Il a vendu ses chevaux et sa voiture (1). » Et il accuse amèrement la fortune, la société, la justice, ses amis eux-mêmes. Les magistrats ordinaires, si on l'en croit, sont insuffisants ; il faudrait des juges de paix salariés; la force publique est trop faible; les constables se battent mollement; Tannée répugne à intervenir, on devrait réorganiser la yeomanry, et créer une milice spéciale destinée à lutter contre le peuple; c'est-à-dire que, pour aider mille ou douze cents ministres protestants à lever la dîme sur six millions et demi de catholiques et sur six cent mille dissidents, il faudrait ajouter à l'armée d'Irlande quarante ou cinquante mille hommes ! Il y a dans ces plaintes des exigences auxquelles on ne peut essayer de satisfaire : aussi n'en tient-on aucun compte. On entend alors le clergé anglican d'Irlande déclarer que le gouvernement trahit la cause de l'Église, et que la constitution anglaise est 2n péril; il proclame que la société elle-même est attaquée dans sa base ; car qu'est-ce qu'un État où ni la loi n'est 3béie, ni la propriété inviolable? Or, la dîme n'appartient- 2lle pas au ministre, comme le fermage au propriétaire? 3t la loi du pays ne commande-t-elle pas aussi impérieusement de payer l'une que d'acquitter l'autre? L'Église est Jans la coutume de mêler tant qu'elle le peut sa cause à 3elle des laïques, et de confondre son droit avec le droit commun. Vous refusez, dit-elle, la dime au ministre qui y a ilroit ; comment vous plaindrez-vous ensuite si votre fernier refuse de vous payer sa rente?
Assurément c'est pour un peuple un funeste enseignement fjue cette rébellion ouverte contre les lois ! Qui cependant, pn présence de la tyrannie légale qui vient d'être décrite, )sera soutenir que le droit est toujours la justice, et que
toutes les résistances à la loi sont des résistances criminelles ? qui prétendra qu'une nation, après avoir, durant des siècles, supporté une énorme miquilé, n'a pas un seul jour le droit d'en secouer le fardeau? et à quoi bon discu- " ter des principes, quand les faits ont un invincible empire, el que la rébellion est empreinte d'un caractère manifeste de moralité et de justice ?
P«j'est-ce pas un spectacle douloureux et solennel que celui de tout un peuple écrasé à la fois du double fardeau d'une misère sociale qui ne connaît point de bornes, et d'une oppression religieuse qui dépasse toute croyance; poussé par l'excès de ses souffrances physiques à une continuité de violences individuelles, et précipité par la passion dans un cercle inévitable de rébellions générales et périodiques; pressé sans relâche entre le joug de l'aristocratie et celui de l'Église, entre les exactions de l'une et les persécutions de l'autre?
Quand on voit cette émulation entre l'aristocratie et l'Église, rivales de tyrannie, on se demande laquelle des deux excite en Irlande le plus de haines; et l'on ne sait si c'est l'aristocratie qui nuit le plus à l'Éghse, ou si c'est celle-ci qui est plus fatale à l'aristocratie.
Il s'élève quelquefois entre les riches et le clergé des débats dont il serait difficile de se porter juge. « L'Église, disent les propriétaires, serait moins odieuse au peuple, si l'on supprimait toutes les sinécures ecclésiastiques qui dévorent la fortune du pays. — Il faudrait, répond le clergé, forcer les riches à résider sur leurs terres ; il y aurait alors au moins une famille protestante dans chaque paroisse, et l'emploi du ministre anghcan ne serait plus une sinécure. — Toute la misère du peuple, dit l'aristocratie, vient de la, cupidité du clergé. — Non, répond l'ÉgUse; c'est de l'égoïsme des riches. »
On pourrait concevoir une aristocratie mauvaise dont une Eglise charitable et généreuse corri "ferait le vice. Il est en-
core possible de comprendre l'existence d'une Éo-lise défectueuse en principe et infectée d'abus, et qui, par son union avec une bonne aristocratie, paraîtrait encore bienfaisante. Mais quelle doit être la situation de ces deux corps parmi le peuple, lorsqu'il y a concurrence entre eux à qui créera le plus de misères, et que chacun d'eux, haï pour lui-môme, l'est encore à cause de l'autre (I)?