CHAPITRE lit
OBSERVATION RELATIVE AU NORD DE l'irLANDE
Dans tous les chapitres qui précèdent, j'expose des faits et des principes généraux, sans indiquer les exceptions; et cependant ai-je besoin de faire observer ici que ce qui est vrai pour l'Irlande, envisagée dans son ensemble, pourra paraître inexact, si l'on ne considère qu'un point isolé de ce pays? Citons un exemple.
En parlant de l'aristocratie irlandaise, de sa nature et de ses services, je n'ai point distingué entre celle du sud et celle du nord. Si cependant on réfléchit aux éléments dont chacune d'elles se compose, on comprendra sans peine que l'une ne doit pas être en tous points semblable à l'autre .
J'ai dit ailleurs que la population, qui, dans le sud, est presque exclusivement cathoHque, se partage dans le nord à peu près également entre catholiques et protestants. Au nord comme au sud, ce sont les protestants qui sont propriétaires. Mais à la différence du sud, où le propriétaire protestant a au-dessous de lui une pauvre population toute catholique; dans le nord, ce propriétaire est en contact avec des inférieurs dont la moitié est catholique et l'autre moitié protestante. La conséquence qui suit de là est facile à saisir. Comme il y a une portion du peuple avec laquelle les propriétaires sont en communauté de religion, cette
partie de la population pauvre souffre moins dans ses rapports avec le riche, et subit de la part des gouvernants une moindre tyrannie. Là, les propriétaires ne tentent point d'imposer un joug aussi dur; et, s'ils l'essayaient, leurs inférieurs ne le supporteraient peut-être pas : car ceux-ci sont plus éclairés et plus forts. Les riches protestants du nord ont encore un motif pour être moins oppresseurs que ceux du sud : c'est leur division en deux sectes, l'une des anglicans, l'autre des presbytériens. Or, la même raison qui fait que deux sectes rivales font assaut de zèle et de prosélytisme est cause que le riche appartenant à l'Église anglicane, et celui qui professe le culte presbytérien, s'efforcent, chacun de son côté, de se montrer meilleur propriétaire pour ses fermiers, et magistrat plus intégre et plus impartial pour ceux qui recourent à sa justice. Et il est à remarquer que cette disposition bienveillante envers des frères protestants rejailht indirectement sur la portion des habitants qui sont catholiques; car ceux-ci ne sauraient être témoins d'un progrés dans la condition des protestants sans travailler aussitôt à l'obtenir pour eux-mêmes. Il est plus difficile pour le protestant de se montrer rigide et impitoyable envers les pauvres catholiques dans l'instant même où il traite avec humanité les pauvres protestants. Ceci suffirait pour expliquer pourquoi l'Ulster est plus riche et plus prospère que toutes les autres parties de l'Irlande ; il s'y rencontre moins de pauvres, les habitants y sont mieux vêtus, la nourriture qu'ils prennent est meilleure, et le sol est mieux cultivé. Il est vrai que le nord .est enrichi par l'industrie; mais nous verrons bientôt que c'est précisément à la supériorité de son état social qu'il doit sa prospérité industrielle.
Le nord de l'Irlande n'est pas, du reste, tellement heureux qu'il ait toujours été et soit encore à l'abri des misères qui ont été exposées plus haut. En 1764 les Oak- Boys, en 1772 les Sleel-Boys, dont les insurrections, occa-