NOTICE
èlat d'exallalion ot de trouble meino rnffreuse détresse d l'Irlande avait en Angleterre jolé tous les esprits. Le moyei fut abandonné, mais non le but. Par quels autres moyen ce but fut-il poursuivi?
Ce seraitune grande erreur de croire que, pour l'atteindri et pour accomplir une œuvre dont la liberté du sol en Ir lande était la conditipn première, il ait fallu un gran( nombre de lois, les unes pour abolir le droit de primogé' niture, les autres pour annuler les substitutions, etc., etc.4
Si l'on étudie attentivement la législation anglaise et soi esprit, on est amené à reconnaître que depuis longtemp déjà il n'existait point en Angleterre ni en Irlande de sub slitutions qui fussent perpétuelles, et qui ne fussent sus ceptibles de s'éteindre par le fait même de ceux au profi desquels elles avaient été établies. Les substitutions, en An gleterre, avaient toujours eu pour ennemis les rois, qu voyaient en elles un auxiliaire de la noblesse et un obstacb aux confiscations dont ils voulaient garder le libre usage Elles gênaient, d'ailleurs, souvent ceux même qu'elle: avaient pour objet de protéger. Aussi, à la suite de plu sieurs siècles et d'un grand nombre de statuts qui avaien successivement introduit une foule de cas exceptionnels oi la substitution pouvait être rompue, on était arrivé à C( point que la cour de justice chargée d'appliquer ces statut divers (llie Court of Chancery) pouvait toujours, soit sur 1; demande de tiers intéressés, soit à la requête du proprié taire et du substitué, annuler la substitution qui faisait olî stacle à la liberté du soP.
D'où vient donc que la terre en Irlande était en quel qui sorte inaliénable? C'est que l'obstacle, qui n'était pas dan la loi, naissait de la jurisprudence et des mœurs.
Le plus souvent, le propriétaire d'un domaine, mêmi substitué, avait le droit et la volonté de le vendre. Mai;
* Voir Blackstone, liv. II, cli. vu, et cl), xxi, § 5 et 4. ^
SUU L'ÉTAT l'KÉSENT DE L'IULÂ^DE. lmi
comment et à qui vendre une terre couverte de dettes, d'hypothèques, de lettres de gages, de créances personnelles, d'engagements de toutes sortes, quelquefois contradictoires, tous secrets, tous impossibles à vérifier sûrement? Tel était cependant l'état de presque toutes les terres en Irlande, où, au miheu de cette confusion de titres, c'était toujours une question presque insoluble que de savoir à qui appartenait réellement la propriélé, et, avec elle, le droit de la vendre. Tout le monde savait qu'acheter une terre en Irlande, c'était acheter aussi un procès, avec la chance pour l'acquéreur qui avait payé son prix de le payer une seconde fois.
Et lorsque, pour tirer la terre de ce chaos, on s'adressait à la cour de chancellerie pour obtenir qu'elle ordonnât la vente d'un domaine substitué ou hypothéqué, et conférât ainsi par le sceau de son autorité un titre authentique à l'acheteur, tant de formahlés étaient prescrites, tant de délais inévitables, et les frais toujours si énormes, que d'ordinaire l'entreprise ne se suivait pas jusqu'au bout, et que le succès, quand on l'obtenait, était encore la ruine. Il est permis de dire que, si en Irlande Tinabénabilité du sol n'était pas établie en droit, elle l'était en fait, protégée par les misères du pays et par les traditions judiciaires. Les ventes privées étaient interdites parce qu'elles n'étaient pas sûres. Les ventes judiciaires, les seules douées de quelque authenticité, étaient inabordables parce qu'elles étaient ruineuses.
Qu'avait à faire le gouvernement anglais, qui voulait qu'en Irlande la terre fût vendue au coitimerce? Une seule chose : changer la procédure qui rendait impossible le seul mode de vente qui fût sûr. Or, pour changer la jurisprudence, il n'y avait qu'un moyen : c'était de changer le juge. C'est ce qu'il a fait.
xVla place de la cour de chancellerie, il a, en 1848 et en vertu d'une loi du parlement, établi sous le nom de corn-
Lvm NOTICE *
mission des terres hypothéquées ^ appelée plus tard tribu nal de la propriété foncière^ (landed estâtes court), uni cour de justice ou comiHission qui, sans appliquer d'autre' lois que la cour de chancellerie, nnais en les appliquant dan un autre esprit, procède rapidement à l'aliénation de toutei les terres, dont quelque tiers intéressé et souvent le proprié taire lui-même, lui demandent que la vente se fasse sous soi autorité, divise ces domaines par lots dont elle détermine ; son gré le nombre et l'étendue, provoque les enchères adjuge les lots et confère aux acquéreurs des titres irréfra gables qui, à raison de la source première dont est émanéi la cour qui les délivre, ont pris le nom de titres parlemen taires.
Lors de la discussion dans la chambre haute du bill qu consacra celte institution, un lord s'étant élevé contre l pouvoir exorbitant qu'elle conférait aux commissaires, li lord chancelier, lord Campbell, répondit en avouant qu( c'était une loi, à la vérité très-arbitraire, mais que l'état di l'Irlande la rendait nécessaire.
Dans Tune de ses excellentes éludes sur l'Irlande, M. Jules deLasteyrie estimait que, dès l'année iSoo, un cinquième d) sol irlandais était entre les mains du Landed estâtes court'\ U prix des ventes ainsi faites aux enchères par cette commi^ sion s'élevait déjà, en 1859, à 25 miUions sterling (c'est^ dire à six cent quarante-deux millions de francs) *; à l'heui
* Incumbered cslalcs commission.
- Landed estâtes court. —Voir, sur ce sujet, à la suite de la notu la note de la pa^e lviii.
^ Voir Revue des Deux Mondes de juillet 1855, p. 502. En 1860, p de 2 millions d'acres avaient déjà été vendus par la cour loncièi (L'hlande entière contient environ 20 millions d'acres.) — Voir l'e posé du secrétaire dltat pour l'Irlande, M. Cardwell, 27 mars iSd il y a près de 5 millions d'acres vendus en ce moment, sans comp^ tous ceux dont la vente se prépare, et pom^ lesquels une pétition a adressée à la cour.
^ Tlidm's officiai directory, p. 703, 1802.
SUR L ÉTAT PRESENT DE L'IRLANDE. ux
qu il est ce chiffre doit approcher d'un miUiard de francs, car il n'est pas de jour où la presse ne constate de nouvelles enchères et de nouvelles ventes. C'est à vrai dire la rénovation du sol en Irlande. Sous les dehors modestes d'une loi de procédure, il y a là le germe d'une révolution sociale. Le sol de l'Irlande va ainsi, en quelques années, changer de maitpes, passant de mains discréditées et impuissantes en des mains solvables et viriles.
La vente des terres à un si haut prix, et les fonds immenses qui s'y placent montrent bien que ce ue sont pas les capitaux qui manquaient à l'Irlande, mais la sécurité qui manquait aux capitaux. Elle prouve encore que l'état de l'Irlande commence à inspirer une confiance dans l'avenir qui n'avait jamais existé.
Chose singulière! on avait cru longtemps la propriélé protégée par les lois qui la rendaient inaliénable, et l'on voit que pour lui restituer sa valeur, il faut lui rendre sa liberté -, et c'est l'Angleterre aristocratique qui, après avoir maintenu en Irlande le régime le plus opposé au commerce de la terre, y imprime au sol cette mobilité extraordinaire, de telle sorte que du pays où la mutation de la propriété est le plus systématiquement empêchée, sort une institution par laquelle l'expropriation du sol est rendue plus facile qu'en aucun État du continent.
On a calculé que les lots vendus en Irlande représentent en moyenne une étendne de 200 à 250 acres, chacun d'une valeur moyenne de 70 à 80,000 francs et se répartissent entre 8 à 9,000 titulaires ^ C'est donc une propriété moyenne qui est en voie de se constituer, et avec elle une catégorie analogue de propriétaires, destinée à former le principal élément dîme classe qui jusqu'à présent manquait presque entièrement en Irlande.
* Voir neuvième Rapport sur les opérations de la cour fonciérre, du 25 octobre 1849 au 31 août 1858.
lA ÎSOllCE
Non-seuleiiieiitlesolder[rIandepasse entre les mains dunouveaux propriétaires; mais, ces acquéreurs nouveaux'^ sont pour la plupart des Irlandais S qui prennent la place 1 des Anj^lais, autrelbis possesseurs à peu près exclusifs de 1 la propriété foncière en Irlande. ]
Eniin, ce qui n'est pas moins digne de remarque, ces ' nouveaux propriétaires sont en grande majorilé catholiques. ^ Au fond c'est la vieille Irlande, féodale, anglaise et protes-^ tante qui croule sur sa dernière base, le sol. On ne saurait \ dire qu'on démolit l'édifice; car, en le frappant, on n'atteint que des ruines. Ce qui tombe ne pouvait plus se tenir de- ' bout. On donne une vie nouvelle à ce qui allait mourir, et j celte rénovation se fait sans violence. On crée des proprié-i laires sans porter atteinte au principe de la propriété. 1
Il arrive aujourd'hui en Irlande quelque chose d'ana-j logue à ce qui est arrivé en France après 1789, lorsque la] vente des biens des émigrés et du clergé je! a dans la cir-| culation une grande masse de terre qui jusque-là avait! été tenue à peu près hors du commerce. Mais entre autre» différences (et il y en a beaucoup), je vois celle-ci : que la vente en France se fit de manière à créer non-seulement une propriété moyennecomme en Irlande, mais encore la petite pro priété qu'on ne paraît pas en Irlande se proposer d'établir.
Cependant quand on songe à l'état particulier de l'Irlande/ aux passions que la terre y excite, aux périls que ces passions engendrent, et à l'espèce de maladie agraire qui consume ce pays, on se demande si pour guérir ce mal il ne faudrait pas avant tout un remède agraire, et si ce remède ne serait pas la création de petits propriétaires. Le morcellement de la terre, qui en tout pays est une protection utile du droit de propriété, est peut-être pour sa sûreté, en Irlande, une condition nécessaire. On ne soupçonne pas en Angleterre
\ Sur 8,582 acquéreurs (eu 1858), il y a eu 8,258 Irlandais, et seulement 324 Anglais et Écossais. — Voir neuvième Rapport annuel des oréralions de la cour ioncière du 25 octobre 1849 au 31 août 1858.
SUR 1/ÉTAT TRÉSENT DE L IRLANDE. ixi
leffet que pourrait avoir sur la paix publique en Irlande la possession du sol comme propriétaires par ceux qui aujourd'hui n'en sont que les fermiers. On le comprend sans peine en France, où la propriété l'oncière a pour principale garanlie son iVaclionnement en 5 ou i millions de parcelles, et où, en 1848, battue en brèche par des doctrines antisociales, la propriété eût couru de bien autres périls, si son extrême division ne lui eût servi de rempart.
Que ces petits agricîulteurs irlandais, qui ne rêvent que violence contre les propriétaires et qu'attentats sur les prop:iétés, puissent eux-mêmes acquérir la terre, et on sera surpris de l'esprit de conservation qui tout à coup les animera et du respect pour le droit dont ils seront subitement saisis. Ce serait le moyen de transformer en constables et en soldats de Tordre public ceux qui aujourd'hui en sont les plus implacables ennemis.
Pour leur procurer l'accès du sol en Irlande, il n'est pas nécessaire de leur donner gratuitement la terre, comme proposant de le faire des théories dangereuses. 11 suffit de vouloir la leur vendre. Quand on songe que les Irlandais vont en ce moment chercher à 2 ou 5,000 lieues de leur patrie des terres à acheter, et que pour les attacher au sol de l'Irlande et en faire ses plus zélés défenseurs, il suffirait de diviser en lots mis à leur portée les terres qui chaque jour sont vendues à l'enchère, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il ne soit pas mis par là un arrêta l'émigration irlandaise, et que l'occasion ne soit pas saisie de remplacer un cruel expédient par la mesure la plus facile et la plus bienfaisante.
Cependant, il faut le reconnaître, même restreint dans les limites où il s'exécute, le renouvellement de la propriété en Irlande est encore une grande œuvre dont on ne saurait méconnaître l'importance.
Parmi les causes qui ont le plus contribué aux maux de l'Irlande, nulle peut-être n'a été plus puissante que le man-
LMi NOTICE
que de propriétaires, placés dans des conditions qui leui permissent, en jouissant des droits de la propriété, d'eu remplir les devoirs. Aujourd'hui des possesseurs nouveaux, affranchis des entraves de toute espèce qui gênaient leun prédécesseurs , vont occuper le sol irlandais, et presque tous résideront sur leur terre. Les middlemen, cette vieille plaie de la propriété irlandaise ', vont disparailre. Ce seia déjà un grand bien.
A la vérité l'effet d'une pareille rénovation ne saurait être subitement aperçu. On ne peut pas encore en voir l'influence sur la condition entière du peuple , parce que cet eflet n'a pas eu le temps de se marquer. Gomment douter cependant qu'il ne se produise, quand on voit clairement sa^ cause ? I
Et si le lecteur n'était pas eucore frappé du progrèss dans la voie duquel Tlrlande est engagée, qu'il s'arrête ici un instant. Qu après avoir contemplé les Irlandais prenant aujourd'hui sur le sol la place des Anglais, il reporta son esprit en arrière, et remonte jusqu'au temps où le ca-i tholique d'Irlande, véritable ilote dans la commune, dans la comté, dans l'État, exclu de tout droit de propriété, nd pouvait pas même posséder un cheval valant plus de 5 livreaj sterling. ^
Au milieu de ses préjugés, de ses mépris, de ses haines efc de toutes ses injustices envers l'Irlande, l'Angleterre n'a pas cessé cependant depuis quarante ans, d'avoir pour ce pays un^ grande et suprême justice, qui à elle seule est supérieure » toutes les bienveillances, et qui rachète peut-être toutes le^i oppressions, même celles de l'orgueiK Cette grande justicd; c'est la libellé ; la liberté civile et politique que l'Angleterre^ donne à l'Irlande, et avec laquelle celle-ci guérit chaqua; jour quelques-unes des vieilles plaies de la tyrannie.
C'est celte liberté qui, permettant à tout un peuple d^
* Voir tome I", p. 255.
SUR L'ETAT PRESENT DE 1/ IRLANDE. lxhi
se lever pour la revendication de ses droits, a, en 1829, arraché à l'Angleterre l'émancipation calholiqiie. C'est elle qni, fécondant le principe conquis, en a tiré et en fait sorlir «icore chaque jour ses conséquences naturelles :
lin 183"), l'aholilion des taxes de fabrique (church rates) que les cathohques payaient pour l'entretien du culte prolestant, et qu'on ne pouvait plus leur demander du jour où l'existence de leur propre culte était reconnue ; en i 87)8 , la réforme de la dîme qui tombe sous la révolte des esprits et des consciences, provoquée par tous les moyens que la liberté donne à un peuple; la réforme des corporations municipales, ce vieux boulevard de l'Église anglicane, dernier asile des vieux abus et des privilèges surannés, qui en 1841 s'écroule sous les seuls coups de la logique de sir Robert Peel, déclarant dans le parlement que les corporations municipales d'Angleterre ayant été réformées, on ne saurait refuser la même réforme à l'Irlande.
C'est cette liberté qui, dans un pays légalement protestant, protège l'Église catholique; après lui avoir assuré l'indépendance, lui procurera la seule chose qui lui manque,régalité, et dissipera comme un vain fantôme cette fiction de la suprématie anglicane, dont on s'étonnera, quand elle ne sera plus, qu'elle ait pu durer si longtemps. Chose remarquable! en ce moment même, la liberté prévient seule en Irlande une réaction du fanatisme protestant; de môme qu'un jour, si les catholiques devenus égaux veulent devenir dominants, elle sera l'obstacle à l'oppression de la minorité protestante.
C'estelle encore, qui, après avoir permis aux Irlandais de conquérir leurs droits rehgieux, leur assure la conquête de tous les droits civils et politiques; répand l'instruction dan.^ toute l'Irlande où les écoles populaires qu'il y a vingt ans avaient 300,000 élèves, en comptent aujourd'hui 600,000 ^;
* Voir la note sur les écoles nationales à la suite de la notice (note de la page lxim).
LxiT NOTICE
provoque entre toutes les écoles dissidentes une lutte loyale, , élève tous les jours le niveau de l'enseignement, en même temps qu'une éducation religieuse en rehausse la moralité, j convie tous les Irlandais, sans distinction de culte, à prendre ! part aux affaires du pays, les introduit dans la commune où ils sont déjà en majorité, dans la justice de paix où leur influence est établie, dans les grands jurys où elle commençai à pénétrer; et, par la vertu d'un régime sous lequel toutes | les supériorités se révèlent et s'imposent, investit des plus ] hautes dignités de l'État les mêmes hommes qui, il va moins < d'un demi-siècle, étaient légalement exclus même des emplois subalternes. C'est ainsi qu'aujourd'hui sur les) 12 juges qui composent la haule magistrature de l'Irlande, les catholiques irlandais en possèdent 8 : proportion remar-. ((uable qui atteste à la fois le mérite du titulaire, l'irnpar-. lialité du gouvernement anglais, et surtout la puissance desi institutions libres.
Ce sont ces institutions libres qui , en maintenant une ' certaine paix en Irlande, au milieu de ces éternels ferments de discorde, permettent à tous les Irlandais, catholiques ou protestants, de parvenir par le travail à la richesse, par la richesse à la propriété, et qui, pour donner à toutes i les fortunes l'accès de la terre, viennent de créer cette loi du Landed estâtes court, d'où naît la propriété moyenne, j el qui créera en Irlande la petite propriété, le jour où l'o- j pinion publique, seule souveraine dans un pays libre, et seule digne de dominer dans un pays éclairé, imposera au { parlement ce nouveau progrès. |;
Enfin, c'est cette liberté, la grande et noble liberté poli-| tique qui, tout récemment encore, au plus fort des épreuves '| terribles auxquelles une catastrophe inouïe avait condamné i l'Irlande, n'a pas désespéré de sa fortune, s'est roidie contre ; un destin inflexible, a rempli les âmes d'une nouvelle énergie; et, forte des ressources singulières qu'elle trouve en elle-même, de toutes les puissances individuelles qu'elle dé-|
SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. i.xv
veloppe, des lumières qu'elle répand, des expédients qu'elle suggère et de tous les efforts dont elle provoque le concours, est parvenue à relever encore une fois un peuple abattu, et à ranimer son courage en lui rendant l'espérance.
Spectacle bien digne d'être médité! l'Angleterie mine peu à peu en Irlande tout l'édifice de la vieille société, au risque d'ébranler par ce travail souterrain la base d'aristocratie politique et religieuse qu'elle a commune avec ce pays. Par l'effet d'une loi morale qu'on ne saurait trop admirer, sa propre liberté, esclave de sa justice, lui impose d'abolir les institutions avec lesquelles elle a opprimé l'Irlande, dût cette réforme atteindre les mêmes institutions que chez elle elle aspire à conserver?
Bien des gens, tout en reconnaissant que l'Angleterre donne à l'Irlande des institutions libres, en nient l'avantage pour ce pays, parce qu'ils voient l'Irlande encore misérable au sein de sa liberté. C'est commettre à peu près la même erreur que ceux qui, voyant prospère dans le despotisme une nation autrefois libre, s'imaginent qu'elle doit son bonheur à l'avènement de la tyrannie.
Il e.xiste des pays qui, n'ayant plus la liberté dont ils ont joui, se ressentent encore de ses bienfaits longtemps après l'avoir perdue. C'est comme une terre encore fécondée par un fleuve bienfaisant dont la source aurait tari. Tout est déjà desséché et flétri à l'endroit de cette source; cependant, si on regarde au loin, on croirait qu'elle coule toujours : des eaux pures s'y voient encore qui répandent l'abondance sur leur passage; le sol qu'elles arrosent est toujours fertile, et tout ce qui les approche éprouve l'influence salutaire de leur fraîcheur. Les apparences de la vie sont toujours là où est déposé le germe de la mort.
11 y a d'autres pays où se voient toutes les plaies d'une longue tyrannie et où cependant la liberté existe déjà. Ici, c'est le fleuve, dont la source ne fait que de jaillir et qui n'a pas encore coulé. Au delà du lieu où elle vient de naître
Lxvi NOTICE SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE I/IRLANDE. ]
tout est encore désert, sécheresse, aridité; tout semblei destiné à périr, et cependant l'onde qui va tout vivifier? coule déj,à. C'est l'image de l'Irlande en possession d'insti-: tutions libres qui n'ont pas encore fécondé le pays, mais^ qui contiennent la source de sa vie, de sa richesse et de sa; prospérité.
Page IV.
1) Les commissaires du recensement de 1851 conslatent que la population irlandaise qui en 1841 était de 8,175,000, était, en 1851, tombée à 0,552,000 : c'est-à-dire qu'au lieu de s'accroître comme elle aurait dû le faire naturellement pendant ces dix années, elle se trouvait réduite de 1,025,000 iV. p. 15'. Le chiffre annuel des décès arrivés en Irlande, de I8il à 1851, s'il? avaient pu le produire, aurait déjà donné la base principale de ce déclin. Voici comment ils expliquent l'impossibiliti'' où ils ont été de le fournir, et de quelle manière ils y ont suppléé pour juger, quel eût été, dans une situation normale, le chiffre delà population irlandaise en 1851.
« Malheureusement, disent-ils, l'Irlande ne possède pas encore do reîîistres publics de naissance, de mariage et de décès; elle forme sous ce rapport une excepliou dans le Royaume-Uni. Nous ne pouvons par conséquent présenter ici le chiffre moyen des naissances et des décès arrivés dans la population; et en l'absence de pareils registres il nous semble que nous ne pouvons adopter de meilleure base pour nos appréciations que les moyennes qui ont été constatées dans les naissances et les décès arrivés en Angleterre et dans le pays de Galles depuis 1857.
« Ces moyennes sont établies d'année en année dans les rapports du directeur général M. Graham : et dans le dernier, le seizième, nous voyons que les naissances et les morts enregistrées pendant une période de quinze ans dans toute l'Angleterre et le pays de Galles, l'ont été dans la proportion de I naissance par 51, et 1 décès par 45 personnes vivantes. Appliquant ce calcul à la population de l'Irlande en 1841. et en supposant qu'il ne soit pas sorti du pays plus de personnes qu'il n'en est entré d'autres, nous arrivons à ce résultat : qu'au lieu de 6,052,000 en 1851, la population d Irlande eût été probablement de 9,018,000, doù il suit que le déficit de la population peut être porté au chiffre énorme de2.4G0,0C0 personnes (seulement de 1841 à 1851). » Les commissaires ajoutent : « La population qui nous a été enlevée par la mort et Témigralion appartenait principalement aux classes inférieures, parmi lesquelles la famine et les maladies, dans ces temps de calamité, font toujours le plus de ravage... »
Le recensement de 1861 constate que de 6,552,000 en 1851, la population irlandaise est tombée, en 1861, à 5,704,000; c'est-à-dire qu'elle jQ été encore réduite depuis dix ans de près d'un million. On peut ju- ;ger, par les tableaux statistiques placés à la fin du volume, la place que rémigration occupe dans cette réduction >
Lxvin NOTES.
Il est évident, par ce qui précède, que sans les causes extraordinaire et exceptionelles qui ont amené de pareils phénomènes, la populalio irlandaise excéderait aujourd'hui 40 millions d'habitants.
Page v. '
(1) « ... Labaronie de "*, dans le comté de Monaghan, delà cont( nance de 52,000 acres, concédée dans l'origine par Elisabeth à lord ** était, en 1056, louée à un citoyen de Londres au prix de 700 liv. s (17,500 fr.), et en 1692 la terre fut divisée, p.ir suite de successior en deux parties parfaitement égales sous le rapport du revenu, quoiqii diflérentcs quand^à l'étendue, qui formèrent, et n'ont pas cessé de foT mer jusqu'à ce jour deux domaines séparés, appartenant aujourd'ln à deux propriétaires distincts. Ces deux domaines, de 52,000 acre rapportent aujourd'hui 45,000 liv. st. (1,096,000 fr.\ Comment ce n suilat a-t-il été obtenu'/ Par deux moyens : les pommes de terre et 1 subdivision des fermes. On a attiré une immense population sur la pn priété jusqu'à ce qu'il y ait eu presque 1 habitant par chaque acre c terre. Le nombre des tenanciers était, en 18i5, de 34,' 00. Ces peti fermiers vivaient là de la plus pauvre nourriture et dans l'état le pk misérable, payant ce qu'on appelle en Irlande un lcrm:!ge élevé à u propriétaire, qui, soit par lui-même, soit par ses ancêtres, n'avait j mais contribué d'un denier (1 iarthmg) à l'amélioration de la lerre<
« A l'exception de la maison du maître, très-belle habitation, ma bàlie pour son utilité personnelle et pour son agrément, toute la vr leur de la propriété a été, à peu de chose près, l'œuvre exclusive d ces pauvres fermiers. C'est par leurs efforts, que rien n'a dirigés i aidés, qu'ils ont, dans l'espace de deux cents ans, porté le revenu de c( terres, de 700 liv. st. (17,500 (r.), à 43,000 liv. st. (1,090,000 fr.).
«. En 1850, après la maladie des pommes de terre et la famine, cet! population était diminuée de moitié, et ce qui restait offrait raspe( de la misère et du désespoir. » (Extrait du journal de M. N. >Y. Se nior, 18.52.)
Depuis dix ans M. Senior écrit sur l'Irlande un journal exlrêmemei curieux, rédigé tout entier sur les lieux mêmes, et où se retrouvent 1 talent d'observation et la parfaite s ncérité qui caractérisent toute les productions de l'auteur, .le dois beaucoup à la lecture de ces Mé moires, que M. Senior a eu la bonté de me communiquer, et qui, faut l'espérer dans lint(M'êt de la vérité et des lecteurs, seront hier livrés à la publicité.
(1) M. Trencli, agent des propriétés de lord Lansdowne. aussi reco mandable par son humanité que distingué par son intelligence, apr avoir, dans une conversation, exposé le sylènie d'émigration qu'il me tait en pratique, ajoutait : « Tout ce que nous apprenons de ces ém grants est Irès-favoral le ; ceux qui sont partis l'an dernier ei dont p