TROISIEME PARTIE
restants, des moyens d'existence meilleurs et plus assurés. D'où vient, en effet, qu'en ce moment les produits agricoles de l'Irlande semblent ne plus suffire au soutien de la population? Ce n'est pas que ce pays no fournisse d'aliments pour 8 millions d'êtres humains. Bien loin de là, nul n'ignore que cette fertile contrée nourrirait sans peine 25 millions d'habitants. Pourquoi donc le tiers de ce nombre y vit-il misérable? Parce qu'avant de demander au sol et à ses produits ce qu'il leur faut pour exister, les Irlandais ont à y prendre d'abord ce qu'il leur faut pour payer leurs fermages aux propriétaires dont ils tiennent leurs possessions. Et ceci explique pourquoi, sur une terre capable de donner du pain à 25 millions de personnes, 8 millions trouvent à peine leur vie dans la culture des plus grossières pommes de terre. Si ces 8 milHons d'Irlandais voulaient se nourrir de blé, rien ne serait plus facile ; car la terre leur en fournirait bien ati delà de leurs besoins; mais alors ils ne pourraient payer leur dette aux propriétaires du sol. Voici donc ce qu'est obligé de faire tout cultivateur irlandais : Il sème une partie de sa terre en blé pour produire la moisson qu'il vend, et il plante un petit espace en pommes de terre, d'où nail l'aliment qui le fait vivre. Dans le premier cas, il aspire à tirer du sol la plus belle récolte, avec laquelle il payera sa rente, et, dans le second, à obtenir les fr^iits les plus abondants, capables de suffire à ses plus im- [)érieux besoins ; et comme le fermage que le propriétaire (îxige de lui s'élève constamment, il lui arrive sans cesse d'élargir le terrain où naissent les fruits qu'il vend, tandis qu'il rétrécit toujours l'espace où croissent les produits dont il se nourrit. Maintenant, supposez que les propriétaires d'Irlande ne voient dans cette détresse de la population agricole rien que de naturel et de régulier; qu'ils aient pour principe familier que le fermier ne doit avoir d'autre profit dans la culture que d'en tirer les fruits sliictement nécessaires à sa subsistance; supposez enfin II. 6
que ce principe soit rigoureusement appliqué par le propriétaire irlandais, et que tout moyen plus économique de vivre, découvert par le fermier, amène nécessairement l'augmentation du prix de leur ferme; dans cette hypothèse, qui pour toute personne connaissant l'Irlande est une triste réalité, quelle sera la conséquence d'une diminution de population?
La terre d'Irlande ayant à nourrir un moindre nombre d'habitants, ceux qu'elle fera vivre auront-ils désormais une condition meilleure? Cela n'est pas certain; le plus probable est que si, au lieu de continuer à se nourrir de pommes de terre, les cultivateurs irlandais veulent faire usage de céréales, le propriétaire verra dans ce changement un accessoire de bien-être et un signe de fortune, qui tout aussitôt provoquera de sa part l'élévation du fermage. Afm de payer sa rente accrue, le pauvre agriculteur devra donc se remettre en toute hâte à son premier régime. S'il tarde, il sera bientôt, faute de payement, expulsé de sa ferme; ses misères renaîtront les mêmes que par le passé. Ainsi, après que des millions d'Irlandais auront disparu d'Irlande, le sort delà population restante pourra n'être pas changé. On comprend bien, parce qui précède, comment avec trois fois moins d'habitants, l'Irlande était, il y a un siècle, tout aussi indigente que de notre temps, et sujette alors, comme aujourd'hui, aux mêmes causes de misère indépendantes du nombre.
Maintenant, s'il était vrai que la population irlandaise pût être beaucoup diminuée sans que sa condition s'améliorât, il faudrait reconnaître que le système de l'émigration qui repose sur l'efficacité de cette diminution, perdrait beaucoup de son importance. L'histoire du passé ne peutelle d'ailleurs ici servir d'enseignement pour le présent? Ouvrez les annales de l'Irlande, et voyez le peu d'influence qu'ont exercée sur l'état social et politique de ce pays toutes les entreprises violentes et tous les accidents extraordi-
naires de dépopulation. Calculez tout ce qui, en Irlande, a péri durant les guerres de religion ; les milliers d'Irlandais qu'a égorgés le fer de Gromwell, tous ceux que le vainqueur a massacrés ou qu'il a déportés dans les colonies; les centaines de mille que la famine a détruits et dont le nombre a, dans une seule année (en 1740), dépassé 40,000. Comptez les milliers que la peste et la guerre nationale ont emportés de temps à autre; tenez compte de ceux que consument incessamment la maladie et la misère. N'omettez pas le chiffre autrefois assez considérable de ceux qui, chaque année, mouraient de la main du bourreau; enfin, ayez égard aux 25 ou 50,000 individus que le cours naturel de l'émigration irlandaise enlève chaque année au pays; et lorsque, ces faits étant posés, vous rechercherez quelles en ont été les conséquences ; lorsqu'au miheu de ces crises diverses, vous verrez l'Irlande toujours la même à toutes les époques, toujours misérable au même degré, toujours regorgeant de pauvres; vous reconnaîtrez alors que les maux de l'Irlande ne tiennent pas au nombre de ses habitants; vous jugerez qu'il est dans la nature vicieuse de son état social de créer des indigences profondes et des détresses infinies; que des millions d'indigents étant enlevés d'Irlande par un coup de baguette magique, on en verrait bientôt surgir d'autres en abondance de la source de misère qui, en Irlande, ne tarit jamais; qu'ainsi ce n'est pas au chiffre de la population qu'il faut s'en prendre, mais aux institutions du pays.
Ici encore nous voilà ramenés à la cause première du mal, et à la question de savoir quelles réformes seraient à faire dans ces institutions dont le vice reparaît toujours comme l'origine de tous les maux. Mais le moment n'est point encore venu de discuter cette question. Quant à présent, il suffit d'avoir montré qu'on chercherait vainement dans l'émigration un remède direct aux misères de l'Irlande.
iOO L'IRLANDE.