TROISIEME PARTIE lli
satisfaire ces multitudes affamées? Ainsi quand la charité sera possible, on la fera si dure qu'elle sera peu recherchée; et lorsqu'une circonstance extrême viendra lui donner encore quelque prix, elle sera aussitôt réclamée par un si grand nombre qu'elle deviendra impossible.
Mais la loi des pauvres donnée à l'Irlande ne serait qu'à demi défectueuse si elle n'était qu'impuissante. Tout ne semble-t-il pas indiquer qu'elle sera funeste?
Le fait seul de son inutilité serait un mal réel. L'Angleterre se persuade qu'en fondant cette institution elle a beaucoup fait pour l'Irlande. Elle se sent désormais plus à l'aise, et croyant avoir appliqué le remède aux maux de ce pays, elle est tentée de se reposer, du moins pour quelque temps, dans la satisfaction que donne le sentiment d'un ^and devoir accomph.
Et, en Irlande, cette loi ne va-t-elle pas tout d'abord exciter parmi le peuple des espérances qu'elle ne saurait réaliser? Lorsqu'une institution de charité pubhque est annoncée à l'Irlande, le peuple ne se rend point compte aussitôt ies hmites dans lesquelles on entend la restreindre. On :roit que désormais tous les pauvres seront secourus par la société ; et cette opinion s'établit d'autant plus facilement :iuo, sans avoir jamais possédé la charité anglaise, l'Irlande în sait les principes et les traditions. Mais lorsqu'au lieu ie voir toutes les détresses secourues, on n'apercevra :iu'une grossière assistance donnée à quelques pauvres élus, une cruelle déception ne sera-t-elle pas éprouvée? Et l'Irlande souffrante, qui s'attendait à un grand soulagement, le s'irritera-t-elle pas en comparant la vile aumône reçue au bienfait qu'elle croyait recevoir?
Et connnent trouver dans une pareille loi de charité un germe de rapprochement et d'union entre les riches elles pauvres d'Irlande? Les plus zélés partisans de l'institution admirent surtout en elle le pouvoir qu'elle aura, disent-ils, [l*inspirer de salutaires alarmes aux propriétaires irlandais,
dont le^ terres payeront désormais la taxe des pauvres. Ils pensent que désormais le riche sentira davantage la misère de l'indigent, et qu'il sera tout à la fois intéressé à la prévenir et à ne pas l'accroître. Mais ces menaces, adressées au plus fort, sont dangereuses pour le plus faible. On veut forcer le riche à aider le pauvre, que ce riche laisse mourir de faim : c'est une violence difficile à pratiquer. La charité ne se contraint pas. Il est fort à craindre qu'après avoir payé la taxe des pauvres, le propriétaire, pour lequel cette taxe est un lourd fardeau, ne cherche et ne découvre le secret de reprendre au pauvre ce qu'il lui a donné; et qu'en tirant de sa terre, déjà affermée au delà de sa valeur, un prix encore plus élevé, il ne s'indemnise des aumônes qui lui ont été imposées. On court aussi le danger que, pour éviter la charge des pauvres, le propriétaire ne les empêche plus rigoureusement de s'établir sur son domaine, et ne se montre plus impitoyable à les en chasser. On risque ainsi de rendre les riches plus ennemis du peuple par les moyens mêmes qu'on emploie pour leur inspirer des sentiments plus humains.
Si cette institution n'est pas propre à ipspirer aux classes supérieures des dispositions meilleures envers les pauvres, on ne voit pas non plus comment elle ferait naître chez ceux ci des sentiments moins hostiles aux riches. La loi fûtelle efficace et salutaire, il est douteux que la population indigente en tint compte aux grands propriétaires, qu'elle regarderait toujours comme les distributeurs passifs d'nn bienfait involontaire. Quel sera donc sur l'esprit du peuple l'effet d'une loi qui recèle tant de périls, et qui ne paraît inoffensive que lorsqu'on la trouve impuissante? Vent-on savoir ce que diront les pauvres d'Irlande, le jour où se dissiperont les illusions éphémères d'une espérance irréfléchie? Ils diront que la loi était bonne, et que ses agents l'ont rendue mauvaise; que la mesure était charitable, mais qu'on lui a donné une exécution inhumaine; et le peuple