‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 31 sur 333 · PARTIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE HISTORIQUE

une nouvelle, serait propre à exciter l'intérêt de tous, et toucherait surtout le lecteur français.

Ces Irlandais indigènes , troublés dans leur sauvage mais fière indépendance, appartiennent tous à la même race celtique de laquelle descendent aussi les Gaulois, nos aïeux.

Et ces Normands qui les ont envahis sont sortis de France un siècle auparavant. Leurs noms suffiraient pour déceler leur origine : c'est Raymond le Gros ; c'est Gauthier de Lacy ; c'est Jean de Cotircy ; c'est Richard de Netterville ^ et mille autres noms sonnant de même.

Mais l'histoire de ces temps éloignés excéderait les limites de cette introduction.

L'auteur voudrait seulement, dans l'esquisse qn il présente de cette première époque (de 1169 à 1555), donner au lecteur une idée de ce qu'était le peuple envahi par les Anglo-Normands ; il voudrait aussi montrer les causes qui rendirent l'invasion facile, et celles qui s'opposèrent à l'achèvement de la conquête.

Il n'est point rare de trouver allégué dans les ouvrages des écrivains anglais qu'à l'époque de la conquête l'Irlande contenait une population toute misérable, avihe et dégradée : allégation inspirée peut-être par le désir d'imputer les malheurs et la corruption de ce peuple à une cause antérieure au gouvernement des Anglais.

Ce qui est certain, c'est que rien dans les mémoires du temps ne paraît justifier une pareille assertion.

« Tel est, dit Campion, le caractère des Irlandais : ils sont religieux, sincères, très-portés à l'amour et à la colère, compatissants et pleins d'énergie dans le malheur, vaniteux à l'excès et superstitieux, excellents cavahers,

* Mac-Geoghan, t. II, p. 5-6. — L'un portait sur ses armes cette devise française : faillie mon Dieu, mon roi, mon pays. Un autre, celleci : Un Dieu, rmroi. Un troisième, cette autre : Ductus non coactus. — Hardiman, HÎ^tory of Gahvay, p. 9-11.

passionnés pour la guerre, charitables et hospitaliers ai delà de toute expression... Ils ont l'esprit d'une finessi extrême, se montrent très-désireux de s'instruire, apprennent tout ce qu'ils veulent bien étudier; ils son constants dans leurs travaux, aventureux, intraitables dévoués sans mesure, etc. . .M) /

« Lorsque Robert Fitz-Stephen et les galants chevalier; de la Bretagne entrèrent en Irlande, dit Hanmer, ils lï] trouvèrent point de lâches, mais bien de vaillants hommes braves à pied et à chevaP. »

« La nature, dit plus tard sir John Davis en parlant de h race irlandaise, a donné à ce peuple les plus extraordi naires facultés physiques et morales ^. » '

Maintenant comment est-il arrivé que cette populalioi généreuse ait été si facilement surprise par une poignée d'aventuriers? et comment, envahie de la sorte, a-t-elle, pendant des siècles, résisté à la conquête; trop faible poui repousser son ennemi, assez foite dans ses revers pour m se soumettre jamais; incapable de supporler le joug et di s'en affranchir; souffrant l'étranger sur son territoire, san^ jamais abandonner l'espoir de l'en chasser? Comment deu.x peuples, l'un vainqueur, l'autre vaincu; celui-ci tanlôl abattu, tantôt rebelle, celui-là toujours supérieur sans être maître, ont-ils vécu ensemble et côte à côte pendant des siècles, soit en état de guerre violente sans s'anéantir l'un l'autre, soit en état de paix sans s'unir mutuellement?

Trois causes principales ont rendu facile pour les AngloiNormands l'invasion de l'Irlande. La première se trouva dans l'état social et politique des Irlandais au xif siècle ; la seconde dans le fait encore récent de l'invasion danoise en Irlande; la troisième dans l'induence de la cour de Rome.

* Campion, p. 20. Ancient Irisli historiés.

- Hanmer's Chroiiicle, t. Il, p. 228. Ancient Irish historiés.

^ « The Bodies and minds of the People endowedwilh extraordinary abilities oC nalure.»— V. Discovery of Ihe Causes why Ireland was nover conquered. Sir John Davis, p. 2.

l'ARTlE IlISTOUIQ.tîE. 2l

§ler

Etat politique de l'Irlande au xu» siècle.

Telle était, au xii^ siècle, l'organisation politique de l'Irlande, que les forces sociales, divisées à l'infini, n'y étaient rassemblées par aucun lien commun. Les quatre provinces de Leinster, Ulster, Munster et Gonnaught, avaient chacune un roi. A la vérité, ces quatre rois reconnaissaient l'un d'entre eux pour monarque de toute l'Irlande; mais cette prééminence était plus nominale que réelle ; d'ailleurs aucune des quatre provinces n'ayant le privilège de conférer à son roi le pouvoir de régner sur les autres, on voyait à la mort de chaque souverain s'élever de violentes querelles entre ces rois égaux qui se disputaient la monarchie vacante ^ Les mêmes éléments de désordre et d'anarchie qui divisaient incessamment les quatre provinces entre elles se retrouvaient tout semblables dans chacune d'elles.

Car de même qu'au-dessous du monarque suprême se plaçaient des rois pareils à lui, quoique subordonnés, de même il y avait, au-dessous* du roi de chaque province, une infinité de rois ou princes secondaires qui étaient aussi égaux, aussi indépendants et aussi divisés entre eux que leurs supérieurs immédiats^. Ce fractionnement des forces sociales ne s'arrêtait pas là. Après les petites principautés venaient une multitude de clans, tribus ou familles tout à fait séparées les unes des autres, non-seulement indépendantes entre elles, mais encore ne tenant que par les plus faibles chaînes aux souverainetés dans la sphère desquelles elles se trouvaient comprises^. Outre la faiblesse inhérente

* Leland, t. I, p. 15. — Les deux grandes familles qui, au moment de l'invasion, étaient le plus à même de se disputer la couronne, étaient les O'Connors et les Hi-Nials.

- Leland, t. 1, p. H.

•" Gordon, History ot Ireland, t. I, p. 31.

à cette subdivision indéfinie des pouvoirs publics, il y avait dans un pareil état politique , une autre source d'épuisé nient et de ruine : c'étaient les luttes perpétuelles que fai sait naître ce grand nombre de souverainetés équivoques de droits dépourvus de sanction, d'autorités rivales en fait quoiqu'en principe elles fussent soumises l'une à l'autre et qui amenaient sans cesse des prétentions opposées don la guerre était le seul arbitre*. — Les chefs de clans pré sentaient, dans les bornes restreintes de leur autorité, ï même spectacle de discorde et d'anarchie que les petit princes au-dessus d'eux dans des limites moins étroites, e que les rois des grandes provinces dans le cercle plu large de leur puissance.

On conçoit sans peine qu'un pays où les forces sociale sont ainsi mutilées, et n'ont de contact entre elles que pou s'annuler les unes les autres, est de tous les pays le plii favorable à l'invasion d'un conquérant. Quelques puissante que puissent être toutes ces forces réunies en faisceau, cha cune d'elles s'anéantit dans son isolement. Tel était l'éta politique de l'Irlande à l'époque où les Anglo-Normands s sont présentés pour en faire la conquête. ^

L'invasion encore récente des Danois. \

L'Irlande, qui a si cruellement souffert de la conquête fut le dernier des pays conquis. A une époque où les sauvages nations du Nord étaient en quête de contrées à en vahir, l'Irlande, séparée de ces peuples par deux mers e par une grande île, échappa longtemps à leurs regards ; le^ Romains la dédaignaient, les Barbares ne la connaissaieni pas. La Gaule et l'Angleterre avaient déja'été souillées, chacune par trois invasions, que l'iilande était encore viergt

' Presque tous les princes irlandais meurent de mort violente. Gur-' don, t. I, \K 40.

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