‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 40 sur 333 · PARTIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE HISTORIQUE

pouvoir royal. Ils n'avaient avec le roi qu'un intérêt commun, sur lequel ils avaient coutume de tomber d'accord : c'était quand l'existence de la colonie anglaise était tellement menacée, que les vassaux couraient le risque de perdre leurs fiefs et le roi sa seigneurie. Mais, dés que la possession anglo-normande était affermie, la querelle recommençait entre les Normands, qui, n'ayant plus besoin du roi, se dérobaient à son pouvoir, et le roi, qui, voyant la conquête assurée, ne craignait pas d'affaiblir les conquérants. Le roi eût sans doute triomphé sans peine dans cette lutte, s'il avait pu, sinon résider toujours en Irlande, du moins y venir souvent montrer sa puissance. Mais il est à remarquer que depuis la conquête jusqu'à Elisabeth, c'est- à-dire pendant tout le temps et au delà que comprend notre première époque, les rois d'Angleterre n'ont pas eu un seul instant de loisir politique soit au dedans, soit au dehors. A peine Henri 11 a-t-il fait acte de possession en Irlande, qu'il est rappelé au sein de son empire par de plus grands intérêts. Sa présence, utile dans la nouvelle conquête pour régler des ambitions naissantes, dievenait indispensable en Angleterre, où ses barons ébranlaient son trône; en France où la I Normandie était menacée; en Ecosse, dont l'armée allait I fondre sur l'Angleterre, dès que le roi d'Angleterre serait en I France. Cette situation se continue et ne fait que s'aggraver après lui, sous le règne de Jean-sans-Terre, vaincu par Philippe-Auguste, qui le chasse de France; par ses barons qui lui extorquent la grande charte; par le pape dont il devient le vassal : sous le règne de Henri 111, tout entier à sa lutte contre la féodalité plus forte que lui; sous Edouard P' et sous Edouard II, le premier, vainqueur des barons, le second, vaincu par eux, tous deux absorbés par cette grande querelle, au miheu de laquelle il leur faut tenir tête à Wallace et à Robert Bruce; sous le règne d'Edouard III, dont les armes, capables de vaincre la France féodale, sont impuissantes à la conquérir; sous Richard II, qui voit pendant 1. 5

son règne finir la puissance des Anglais en France el conj mencer en Angleterre la guerre des Roses... Et puis, quan est venue celte guerre meurtrière des Roses, elle a suffi l'Angleterre pour lui prendre tout son sang et toutes s( forces ^ Aucun des rois qui se sont succédé pendant ( drame terrible pouvait-il, dans l'intérêt de son pouvoir ei Irlande, quitter l'Angleterre, où sa vie n'était pas moins me nacée que sa couronne?

Placés dans l'impossibilité absolue de gouverner eu.\ mêmes la colonie anglo-irlandaise, les rois d'Angleterre fu rent obligés de déléguer leur autorité à un agent ; mais ce fu encore un malheur pour eux de ne pouvoir jamais trouve que de mauvais mandataires. Leur représentant, qu'ils ap pelaient tantôt vice-roi, tantôt lord-justicier ou lord-lieute nant, était en général ou trop faible ou trop puissant -. S'il le choisissaient parmi les grands vassaux d'Irlande, ils iv trouvaient point en lui l'instrum.ent qu'il leur fallait pouj réprimer les seigneurs normands; grand feudataire luimême, il faisait cause commune avec ses pareils, et tournait contre le roi les armes que celui-ci lui avait remiseî pour combattre la féodalité^. Si, pour échapper à ce péril ; le roi prenait pour son lieutenant un homme moins considérable, un simple chevalier dont la valeur fût toute personnelle, alors cet agent, qui n'était quelque chose que pai la confiance du roi et son propre mérite, n'avait aucunt influence sur les grands vassaux qu'on le chargeait de gouverner.

Henri H, Jean-sans-Terre et Richard IL senties seuls rois d'Angleterre qui pendant quatre cents ans, à partir de l'invasion, se soient montrés en Irlande; encore ne firent-ils qu'y paraître, et furent-ils toujours rappelés en Angleteri

* Encyclop. britan., \° Ireland, p. 361. — Gord., t. I. ^ Il ne prenait d'ailleurs la charge de vice-roi que comme un nioyei] de faire sa fortune en Irlande. V. Leland, t. II, p. 11. 5 Leland, t. I, p. 227.

)ai' quelque intérêt plus grand encore que la paix de l'Irande. En 1595, dit avec candeur un historien, l'Irlande alait décidément être conquise par Bichard II, lorsque l'invaion on Angleterre du duc de Lancastre le força d'y revenir ui-même ^

On voit quels obstacles infinis et sans nombre, provelant soit de la situation des colons anglo-normands vis-à-vis le l'Angleterre, soit des rois d'Angleterre vis-à-vis delaféolalité établie en Irlande, s'opposèrent à la conquête de ce )ays .

roisième obstacle à la conquête. — La condition laite aux indigènes par les conquérants.

Le grand intérêt des Anglo-Normands après l'invasion de Irlande était, ainsi qu'on l'a dit plus haut, de s'unir aussi apidement que possible avec les indigènes, et de se fondre vec eux au sein d'une communauté complète de sentiments, 'idées et d'intérêts. La victoire lie matériellement les vainus aux vainqueurs; mais une alKance morale entre eux peut eule assurer la conquête.

Or, le premier moyen qui s'offre à des conquérants pour emer parmi le peuple vaincu des germes d'union et de ympathie mutuelle, c'est de faire participer celui-ci aux vantages sociaux et politiques du gouvernement établi, et 'abord de le placer sous le régime du droit commun. Or, )it orgueil ou égoïsme, soit impuissance, les Anglo-Norlauds ont, pendant plus de quatre siècles, adopté et suivi l'égard des indigènes irlandais une marche absolument pposée.

Les Anglo-Normands, a peine établis en Irlande, y possé- 'îrent tout aussitôt de certains privilèges et de certaines ')ertés propres à la société féodale, et que les rois d'Angle-

^ Mac-Geoghan, t. II, p. lOl.

terre n'eussent probablement point eu la volonté de leui contester, alors même qu'ils en auraient eu le pouvoir. Ih eurent des droits bien reconnus, des garanties formellemeni stipulées, et des institutions aussi libres en principe que celles de l'Angleterre. Lejugement par jury s'établit avec eu> en Irlande; ils y firent leurs lois dans un parlement irlandais, composé de seigneurs et de bourgeois, c'est-à-dire d( lords et de communes ; peu die temps après que la grand( charte eut été proclamée en Angleterre, on vit aussi sor empire reconnu en Irlande. Mais, en recevant ces libertés, les Anglo-Normands d'Irlande les gardèrent pour eux, etj n'en étendirent point le bienfait aux populations irlandaises soumises à leur domination.

La population vaincue, dans laquelle l'esprit national étail profondément enraciné, n'éprouvait naturellement aucune disposition à prendre la loi nouvelle du vainqueur; elle aimait ses traditions antiques, ses vieilles coutumes S et, pour obtenir qu'elle adoptât leurs lois, ce n'eût peut-être point été trop de tous les efforts des conquérants. Cependant, au lieu de travailler à les lui donner, les Anglo-Normands, ou plutôt les rois d'Angleterre auxquels ceux-ci étaient forcés d'obéir, se montrèrent absolument opposés h ce qu'elle y fût soumise.

On a vu plus haut quel intérêt le roi d'Angleterre avait i\ s'opposer à l'union des Anglo-Normands et des irlandais indigènes, qu'il craignait de voir tour à tour trop forts, et dont la division lui assurait la faiblesse.

Les barons normands, de leur côté, qui se livraient à de grands désordres et faisaient peser sur la population indigène une dure oppression, étaient intéressés à ce que celle-ci ne pût invoquer contre eux la protection de la loi anglaise^ dont ils violaient sans cesse les commandements ^.

* Leiand, 1. 1, p. 225. — Ttiey neither claimed nor enjoyed tlie b( nelits of the english constitution.

2 Leiand, t. I, p. 225.

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