XVI NOTICE
du sentiment généreux qui certainement animait un grand [ nombre d'entre eux, et dont quelques-uns ont donné i des preuves éclatantes, avaient-ils alors le pouvoir de pré- ter le secours réclamé d'eux, et de le donner dans la pro- \ portion immense qui seule, au milieu d'une pareille crise, j l'eût rendu efficace? '
Il ne faut pas oublier qu'à cette époque presque tous ) les propriétaires d'Irlande étaient eux-mêmes dans une ! très-grande détresse. Outre les vieilles charges dont leurs domaines étaient grevés, ils en avaient à porter de nou- \ velles. En même temps qu'il décrétait pour le salut de l'Irlande de grands travaux publics, le Parlement anglais ■ en avait tout d'abord mis la moitié au compte des pro- \ priétaires irlandais. De là résultaient des impôts énormes, \ dont le fardeau était pour eux d'autant plus lourd, qu'ils j étaient alors pour la plupart privés de leurs revenus. Ils ne cessaient pas d'ailleurs de supporter la taxe des pau- | vres, dont le chiffre s'accroissait en même temps que la misère pubhque ^
Dans de telles circonstances il n'est que juste de dire que, l'eussent-ils voulu, la plupart des propriétaires irlandais n'auraient pas pu faire ce qui leur était demandé. Et l'eussent-ils fait, qui pourrait dire encore que la famine, telle qu'elle a sévi en Irlande, aurait été conjurée?
A la place des propriétaires d'Irlande, supposons l'aristocratie anglaise avec sa générosité, ses richesses et sa puissance, ayant en face d'elle une pareille épreuve, est-on sûr qu'elle en eût triomphé? Reconnaissons^e, ni le gouvernement anglais, ni l'aristocratie d'Irlande, ne peuvent, aux yeux de l'histoire, encourir de responsabilité pour n'avoir pas vaincu un fléau, supérieur peut-être à toute puissance humaine.
* Dans certaines paroisses la taxe des pauvres excédait le produit net de la terre.
SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. xvn
Le seul reproche qu'on pourrait faire au gouvernement britannique et à l'aristocralie irlandaise, si au milieu de pareilles épreuves on osait leur en adresser un, ce serait d'avoir laissé arriver le mal ; et, non-seulement de n'avoir pas prévu les dangers de cette culture unique d'une plante dont le manque serait si fatal, mais encore d'avoir accru ces périls en favorisant de tous leurs etïorts le développement de la population dont elle était le seul aliment.
Du reste ceux qui dans celte occasion inclineraient à accuser les propriétaires irlandais devraient conmiencer par les plaindre, et ne pas oublier que ce n'est pas la génération présente qui par ses fautes et par son égoïsme a amené les désastres dont elle seule porte aujourd'hui le poids.
Ouoi qu'il en soit, on voit comment à la place de l'assistance locale, qui, même impuissante à vaincre le fléau, l'eût le mieux combattu, il s'établit en Irlande, pendant ces fatales années, de grandes administrations de secours publics, de vastes ateliers dirigés par des fonctionnaires salariés, régis par des règles uniformes, d'où naquirent ces vastes agglomérations d'hommes, qui sont presque toujours et qui furent à cette époque d'immenses réceptacles de misère, de vices, de maladies et de mort.
Ainsi rien ne pouvait désormais arracher la pauvre Irlande au fléau qui la dévorait. Une population tout entière attaquée dans son unique moyen de vie, les champs déserts et incultes, les cabanes vides de leurs habitants, les cimetières combles ; pas une famille pauvre où le deuil ne fût; le propriétaire haï comme riche et pauvre lui-même, n'ayant plus de la propriété que les charges et les périls; les haines accrues avec les misères, chez tous l'abattement et l'inertie du désespoir; les récriminations des hommes et des partis s'ajoutant aux fléaux de la nature; le gouvernement anglais accusant hautement l'aristocratie d'Irlande des maux de la nation; les propriétaires irlandais rejetant tout le mal sur les fautes du pouvoir central; au miheu de