XVIII NOTICE I
ces querelles la famine continuant de sévir, la mort sui- j vant son cours; la religion, seule secourable sur cette ! tei re infortunée parce qu'elle seule aide à mourir : tel i était l'affreux chaos dans lequel était plongée l'Irlande, quand un secours imprévu, puissant, mais terrible, est venu \ l'en arracher. !
g IV
h EMIGRATION
L'année 1847, plus meurtrière encore que la précédente, ; est écoulée. 11 est mort déjà par la famine plus d'un mil- ; lion de malheureux. Quel va donc être désormais le sort de l'Irlandais? Va-t-il tenter encore cette culture, condition ■ première de son existence, qui, si elle réussit, le fait vivre à peine, et dont l'insuccès est pour lui la mort? Qu'espérer ' de l'avenir? Chaque jour qui passe ajoute aux maux de la veille. La charité pubhque se fatigue; les fermages acriérés \ se grossissent; la patience du propriétaire se lasse ; la rage ^ seule du fléau ne s'épuise pas. Comment demeurer plus i longtemps sur cette terre qui semble maudite du ciel? com- i ment la quitter? Vaincu par tant de maux, l'Irlandais, cet '■ homme aux mœurs après et rudes, mais qui a toujours tendrement aimé sa patrie, se demande un jour si c'est bien la '< patrie qu'une terre qui ne nourrit pas ses enfants? Tandis^ que ce sentiment amer traverse son âme, la lecture d'un journal, la lettre d'un parent ou d'un ami, l'arrivée d'uni vaisseau dans le port le plus proche, lui apprennent que dans | des pays lointains, situés par delà les mers, il y a des terres I fertiles ; qu'il y existe des contrées où la propriété est dis- j tribuée plus équitablement entre les hommes, où la société \ a moins d'élégance, le passé moins de souvenirs, et où il se <
SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE L'IRLANDE. xix
trouve aussi moins de traditions de haine et de venfçeance. Sa résolution de partir est arrêtée : qui le retiendrait? Aucun lien personnel ne l'altachè ni à celte terre, dont la moindre parcelle ne lui appartient, ni au propriétaire du sol, qu'il n'a jamais trouvé compatissant à ses malheurs. Il part donc hhrement; il rassemble toutes ses ressources, entraîne avec lui ce qu'il a de plus cher, sa femme et ses enfants, dit en pleurant un dernier adieu à cette pauvre Irlande qu'il croyait ne plus aimer, et, quelques semaines plus tard, il aborde sur un rivage inconnu qu'on»lui dit être le Canada, les États-Unis d'Amérique ou l'Australie.
En même temps que ces sentiments agitent le pauvre fermier et le poussent à celte résolution extrême, l'esprit du propriétaire irlandais n'est pas moins inquiet, ni son àme moins troublée. Si ses tenanciers sont malheureux, il ne se juge guère moins misérable qu'eux. Depuis deux ans il ne tire plus de sa ferme aucun revenu. La propriété, dans ses mains, n'est plus qu'un fardeau. L'impôt lui pèse toujours du même poids, accru de toutes les charges que la famine a ajoutées Ses tenanciers ne payent plus leurs rentes et ne pourront plus les payer. Comment pourraient-ils pourvoir à ses besoins de luxe, quand ils ne peuvent subvenir à leur propre existence? Conservera-t-il sur ses domaines des fermiers sans fermage, dont il ne reçoit rien, et dont on lui reprochera la mort, s'il ne les nourrit lui-même à ses dépens? Évidemment un tel état de choses ne peut durer.
Les propriétaires irlandais sont ainsi amenés à chasser de leurs fermes ceux de leurs tenanciers qui ne les ont pas déjà quittées d'eux-mêmes. Seulement les uns apportent dans l'exécution de cette mesure rigoureuse des sentiments et des formes d'humanité que les autres n'y mettent pas. Ceux que la pitié anime disent au pauvre fermier : « Consens à quitter la terre que tu occupes et où tu es misérable, et tu seras transporté, sans qu'il t'en coûte rien, dans un autre pays où une existence plus heureuse t'est réservée. )>