PARTIE HISTORIQUE
d'Irlande, fit mettre en prison les factieux qui osèrent venir à Londres pour se plaindre * ; et, conime bon nombre d'Irlandais n'avaient pas attendu sa permission pour rentrer dans leurs propriétés, le roi les proclama des 7'ebelles, ordonna de les appréhender et mettre en jugement, et décréta, de sa pleine et entière autorité royale, que tous les possesseurs actuels de terre en Irlande, aventuriers anglais et écossais, soldats cromwellistes ou autres, ne seraient point troublés dans leurs domaines (à l'exception de ceux qui occupaient des biens d'église^, ou encore de ceux qui avaient pris part personnellement à la mort de Charles P^). Cependant, disait-on, le roi ne refusait point justice à ses sujets irlandais; il reconnaissait que beaucoup d'entre eux avaient été injustement dépossédés. Pour ceux-là on établissait un moyen de recouvrer leurs droits : c'était de prouver leur innocence devant un tribunal institué à cet effet et appelé la cour des réclamations (the court of daims) ; ceux dont Vinnocence serait reconnue reprendraient leurs terres et leurs habitations, sauf cependant la restriction suivante : Les terres de ces cathohques étaient occupées par des protestants auxquels, avant toutes choses, on voulait ne point nuire ; il était donc bien entendu qu'en tous cas les catho. liques, même absous, ne rentreraient dans leurs domaines qu'après que les protestants qui en étaient détenteurs auraient été pourvus d'autres propriétés équivalentes *.
Il y avait aux yeux de tout Irlandais beaucoup d'injustice dans cette proclamation royale. En Angleterre, tous ceux dont les propriétés avaient été confisquées pendant la révo-
* Plowden, 171.
^ Lingard, t. XII, 27.— Les acquéreurs des terres de rÉglise furent, durant la révolution d'Angleterre, traités avec une extrême sévérité : ce qui vient de ce que c'était une révolution religieuse; chez nous, l'indulgence la plus grande a été pour eux, parce que notre révolution était politique.
3 Leland, t. III, 414 et suiv. — Lingard, t. XII, 84. — Gordon,
t. II, C. XXVIU.
lution rentraient dans leurs droits * en même temps que le,
roi reprenait sa couronne; et cependant les propriétés i
qu'ils recouvraient ainsi avaient été, après la confiscation,!
vendues par l'Etat et achetées par ceux qui aujourd'hui sej
trouvaient dépossédés. Et en Irlande on assurait aux spolia- j
teurs la propriété des terres pour lesquelles nul, sinon lesi
spéculateurs de Londres, n'avait rien payé. Ainsi trouvait!
faveur auprès du roi le puritain écossais ou l'Anglais indé-i
pendant à qui la république avait distribué les terres des<
royahstes irlandais; et l'Irlandais, que la république avait i
écrasé de toutes ses fureurs, comme catholique et comme j
dévoué à la cause royale, était traité par le roi comme un ^
rebelle. On lui disait pourtant qu'il obtiendrait justice ; maisj
sous quelle forme cette justice était-elle offerte"? On com-^
mençaitparle proclamer coupable, pour qu'il eût à se faire ■
déclarer innocent. j
Il y eut cependant bon nombre d'Irlandais qu'une pareille -
justice et de pareils moyens de se la faire rendre ne décou-,i
ragèrent point ; et ils se présentèrent à tout hasard devant i
le tribunal chargé de recevoir leurs plaintes (the court of
daims). Ce tribunal était composé déjuges ennemis des,
catholiques; cependant il arriva que bon nombre de récla- ;
mants obtinrent en leur faveur des décrets d'innocence. — i
Ceci répandit l'alarme parmi les protestants propriétaires, |
dont quelques-uns allaient être forcés de déguerpir et de i
s'établir ailleurs; on calcula de plus, d'après le nombre j
d'innocents déjà reconnus, que, si le tribunal continuait à ^
juger ainsi, on manquerait de terres pour indemniser les j
protestants dont les catholiques absous auraient pris la place; |
il n'y avait pas d'esprit de justice qui pût tenir devant une j
pareille conséquence. Alors on cria au papisme; on jugea j
que , si quelqu'un dans cette conjoncture devait être sacrifié, ,
il valait mieux que ce fût un catholique qu'un protestant, j
Les terres, dit naïvement Gordon, se trouvèrent insuffi- \
* Hallam, t. III, 241. ;
santés, et quelqu'un devant supporter la perte, on décida qu'elle serait soufferte parles catholiques K En conséquence, la cour des réclamations reçut subitement Tordre de suspendre ses travaux ; et trois mille Irlandais, qui n'aspiraient à d'autre grâce, sinon de faire déclarer leur innocence pour rentrer dans les biens qu'on leur avait ravis, apprirent un jour que leur requête ne serait même pas examinée ^.
Le roi d'Angleterre pensa qu'il était bon de faire sanctionner toutes ces mesures par un parlement irlandais, qui fut convoquée cet effet. Ce parlement était plein de protestants, ce qui se conçoit sans peine, puisque les protestants qui avaient toutes les propriétés les gardaient provisoirement. Cependant, de peur qu'il ne se fût glissé dans la chambre des communes d'Irlande quelques mécréants, cette assemblée décréta d'elle-même que nul ne serait admis à siéger dans son sein s'il n'avait prêté préalablement le serment de suprématie, et la chambre des lords ordonna de son côté que chacun de ses membres serait tenu de recevoir, selon le rit anglican, la sainte communion [the sacrament of the Lord' s supper) des mains de Sa Grâce l'archevêque d'Armagh, qui était son président ^.
J'ai dit qu'il y avait dans ces faits la consécration d'une grande iniquité; mais les Irlandais ne doivent point s'en prendre seulement à Charles II.
Il est certain que ce prince apportait, en montant sur le trône d'Angleterre, l'intention bien arrêtée, sinon de rétabhr le catholicisme comme culte légal obligatoire, du moins de rendre son exercice libre comme celui du culte anglican ou du culte presbytérien. Un de ses premiers actes avait été la promesse de cette tolérance; mais il promettait ce qu'il ne pouvait pas tenir : il devait sa couronne à une réaction politique; les deux partis, dont la coalition l'avait mis sur le
* Gordon, t. II, 33.
« Lingard,;t. XII, 93, 436.
» Plowden, t. I, 171,
trône, étaient les royalistes ou cavaliers et les presbyterines, ligués contre les indépendants et les anarchistes. Oi les royalistes, qui, en général, tenaient à l'Église anglicane n'étaient guère moins ennemis du catholicisme que les près bytérîens. Le prince qu'ils avaient élevé au trône ne pouvai donc, dans ces temps où la politique et la religion étaieni étroitement liées, conserver sa puissance royale qu'à la con dition de ne pas contrarier les passions religieuses de sei sujets, et il les froissait violemment à cette époque s'il tolé rait le catholicisme. Au moment de la restauration, l'épisco pat anglican s'était rétabli comme de lui-même, à titre dt loi fondamentale du.royaume, existante avant la révolution la haine contre la religion calhohque s'était aussi retrolivéc tout entière; le papisme était toujours l'ennemi commun, h monstre dont on effrayait les femmes et les enfants, et doni il suffisait de prononcer le nom pour soulever toutes le* passions. Tolérer le cathoHcisme était donc l'acte le pluî dangereux d'hostilité qu'on pût faire contre l'esprit pubH( du temps. C'était de plus violer les lois du royaume, car cej lois prescrivaient l'uniformité du culte religieux suivant h rit anghcan, et portaient des peines contre quiconque ado rait Dieu sous une autre forme.
Ainsi Charles II était condamné, par les lois et par les passions du pays, à faire le contraire de ce qu'il voulait. Or doit lui rendre la justice que, dans la hmite de sesfacultéi= naturelles, il fit tout ce qu'il put pour dépasser son pouvoij royal; on lui en voulait beaucoup de ce qu'il laissait dani les emplois publics des individus soupçonnés de papisme mais il employait pour se justifier de curieuses raisons * : - L'un, disait-il, était un amateur de combats de coqs; celuj ci, un chasseur habile; cet autre tenait une bonne maison' celui-là avait d'excellents chiens pour le renard... C'était di petit despotisme comme en font les princes qui, sans êlrt méchants, sont obstinés; qui, faute de tyrannie, font de
1 Lingard, t. XIII, 172.