XX NOTICE
L'infortuné auquel on lient ce discours est-il bien libre de l'écouter ou d'y rester sourd? On ne saurait le dire; \ car à la suite du langage bienveillant qui lui propose un ] établissement lointain sous la condition du départ volon- : taire, le pauvre tenancier peut apercevoir l'usage du droit \ rigoureux qui, s'il refuse l'asile offert, l'expulserait de sa ! demeure. Si l'émigration est un mal à ses yeux, il l'ac- | cepte cependant comme le préservatif d'un mal plus grand [ encore'.
Mais un grand nombre de riches possesseurs exercent; plus durement leur droit. Ils renvoient de leurs domaines quiconque n'a pas payé son fermage, sans prendre souci du sort de l'expulsé. Dans la seule année 1850, ily a eu 75,000 fermiers ainsi expulsés de leurs fermes. Cette terrible extrémité à laquelle les propriétaires se portent leur : parait, en somme, une rigueur bienfaisante. 11 fallait bien, un jour ou l'autre, recourir à quelque expédient pour dé- \ livrer la propriété d'une population surabondante. La mala- ; die de la pomme de terre et la famine ont commencé | l'œuvre de salut, qu'il ne s'agit plus que d'accomplir. La i famine a été un mal, on le concède; mais de ce mal sera i né un grand bien. ,
Maintenant si .vous demandez à ces propriétaires ce que vont devenir toutes les pauvres familles jetées tout d'un ] coup et en masse sur la voie publique, ils vous répondront I que ceci est une autre question qui ne les regarde point. Ils se tiennent religieusement dans les termes de leur con- , Irat, Ils ont maintenu le tenancier en possession aussi • longtemps que celui-ci a payé sa rente, et ne l'expulsent • qu'à défaut de payement. Ceux dont la pensée s'élève au- ; dessus de leur intérêt personnel appuient leur procédé sur ; une raison philosophique, et ils estiment que le sacrifice
d'une génération, quelque douloureux qu'il soit, est plus j
* Voir, à la suite de la Notice, la noie de la page xx. i
SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRLANDE. xxi
que compensé par la prospérité assurée des générations à venir.
C'est ainsi que le pauvre Irlandais, chassé du champ qu'il occupait, n'a d'autre alternative que de mourir ou de quitter l'Irlande. La mort est en effet le sort d'un grand nombre, et l'émigration la destinée fatale de ceux qui ne meurent pas.
Cette phase de l'exode * a été la plus cruelle. C'est celle qui a précédé le départ de la moitié d'un peuple violemment, arraché à son foyer domestique. Ici ce n'est plus l'émigration volontaire qui va librement chercher une autre terre, d'autres cieux, d'autres rivages. J'aperçois ici tous les signes de la violence et de la tyrannie. Je vois un paysan grossier et ignorant, sans doute, mais ingénu, qui d'abord a fixé le lieu de sa demeure sur la foi d'un propriétaire jaloux de l'attirer et appliqué à le retenir; un pauvre fermier qui, aussi longtemps qu'il la pu, a payé le loyer de son champ et de sa chaumière. Cette chaumière, c'est luimême qui Ta construite, à ses frais, sur le domaine du maître. Tout humble qu'il était, ce toit était pour lui le monde. Sa simplicité n'en connaissait pas d'autre. Ce petit (espace de terre, où s'était écoulée sa vie, où avaient vécu ses pères, où ses enfants avaient grandi sous ses yeux, il le préférait à tous les lieux de l'univers. A défaut d'autres richesses, il y avajt mis tout son cœur. On ignore en Angleterre, mais on sait en France la passion que le plus petit coin de terre peut inspirer à l'homme. Dans sa naïveté primitive, le pauvre Irlandais s'était persuadé à la longue que celle terre était à lui, ou du moins il s'y croyait un droit, droit chimérique dont on lui a laissé l'illusion pendant un demi-siècle, c'est-à-dire aussi longtemps que l'idée de ce droit, en stimulant son travail, le rendait plus utile au maître, et qu'on lui conteste ouvertement le jour où le
' On a appelé l'cmisralion irlandaise tlie Celtic Exodiis.
xxii NOTICE
diamp, devenu mauvais pour la pomme de lene, n'est plus bon qu'à mettre en pâturage. Un jour il reçoit d'un ; officier de justice un ordre écrit qui lui enjoint de déguer- . pir. Il ne comprend pas; il reste. Un second ordre suit le ' premier. Il demeure immobile encore. Alors le constable , vient, le chasse de sa cabane lui et les siens. Le soir la fa- ■ mille entière y est rentrée. Le lendemain on l'expulse en- : core. La fourmilière, dispersée un moment, se rassemble de-: nouveau. Des hommes armés sont requis pour dompter | cette rébellion ; on s'en rend maître ; et, afin|de mieux assurer le succès de l'expulsion, après avoir chassé les habitants de leur demeure, on en rase les murs K Quand la nuit \ est venue, ces malheureux reviennent encore comme par in- ! stinct vers le seul asile qu'ils connaissent, et on les voit, j semblables à des ombres, errer dans les ténèbres parmi les ; ruines de leurs chaumières. Les conslables et les coroners d'Irlande peuvent dire combien de ces infortunés, saisis par j le froid, par la faim et par le désespoir au milieu de ces ' décombres, y ont trouvé la mort. Ceux qui ont échappé à | la mort ont émigré.... mais non, ce n'est pas là l'èmigra- j tion, c'est l'exil ! Texil violent, avec les amers regrets de la ' patrie, de la patrie plus chère peut-être au pauvre qui ! ne possédait qu'elle. C'est l'exil, sans les promesses et les, rêves de l'émigration libre. C'est l'exil avec toutes ses tris- i tesses et avec son désespoir.
Est-il vrai que la plupart de ces pauvres Irlandais, qu'un ^ droit inique a chassés de leurs cabanes et de leur patrie, sont aujourd'ui, sur une terre nouvelle, plus heureux, qu'ils n'étaient en Irlande? On 1* assurCj et je le crois sans! peine. Quelle pire destinée pourraient-ils avoir que celle à* laquelle ils se sont soustraits? Mais quels maux, grands ■ dieux ! que ceux pour lesquels il faut de pareils remèdes?! Plus d'un million d'Irlandais ont ainsi , depuis 1 847 , les uns
* Voir, à la fin de la notice, la note de la page xxii. ;
SUR L ÉTAT PRÉSENT DE L'IRLANDË. xxiii
librement, les autres contraints, tous avec le sentiment d'une grande douleur, abandonné leur patrie ^
Exode solennel! dernière grande migration qui se soit vue de tout un peuple, mais différente de toutes les autres, et absolument nouvelle dans l'bistoire; qui peut-être frappe v moins l'imagination que les grandes migrations du moyen âge, accomplies en masse; parce qu'elle se fait jour par jour, famille par famille, homme par homme, en quelque sorte goutte à goutte, et qui cependant paraît pins extraordinaire encore que celles qui l'ont précédée, si l'on considère les voies par lesquelles elle s'opère et les fins auxquelles elle aboutit!
On avait vu jusque-là de grandes agglomérations d'hommes, sous la pression d'un besoin général, ou d'une passion commune, et sous la conduite d'un homme quitter leur pays natal pour chercher des terres nouvelles ou pour soumettre à leur foi religieuse de nouveaux empires, semant sur leur passage la terreur, le pillage, la mort, et ne devant une nouvelle patrie qu'au droit de la force et de la conquête.
Mais ce qui ne s'était pas encore vu, c'était cette multitude de migrations individuelles, assez répétées pour constituer le départ de tout un peuple, accomplies uniformément quoique séparément et opérant la fusion pacifique de ce peuple dans une autre nation ou plutôt dans plusieurs nations parmi lesquelles il se partage, dans lesquelles il s'infiltre et s'absorbe, et auxquelles il porte des bras robustes et des âmes énergiques en échange de la nouvelle patrie qu'il reçoit.
Ce qui ne s'était pas vu, ce qui n'avait pu se voir avant les merveilleux progrés accomplis de notre temps dans tous les arts, et ce qui ne pouvait être exécuté que par la nation tout à la fois la plus civilisée et la plus libre^ c'était
* Voir les tables statistiques officielles de l'émigration à la suite dé cette notice, note delà page xxni.
xxiv NOTICE
le transport de ce peuple à travers et par delà l'Atlantique, se pratiquant par les seuls procédés de l'industrie particulière et des associations privées, sans aucune intervention directe de la puissance publique : immense entreprise au service de laquelle, pour qu'elle fût possible, il fallait que concourussent tant de sagesse et d'énergie individuelles, tant de procédés perfectionnés, empruntés à l'art de la navigation et à la science politi'que.
Les uns ont reprocbé au gouvernement anglais l'émigration irlandaise, pour laquelle d'autres lui ont donné des louanges. Le gouvernement britannique ne mérite ni ce blâme ni cet éloge. La vérité est qu'il n'a point été l'instigateur de l'émigration qu'il ne croyait ni possible ni désirable dans d'aussi grandes proportions % et qu'il n'y a point fait obstacle. La conduite qu'il a tenue dans cette circonstance est pourtant la meilleure et la plus sage.
il ne manque pas de pays où le gouvernement, sans faire le bonheur des sujets, se croit le droit de les retenir sur la terre où ils sont misérables, et leur conteste jusqu'à cette liberté, de toutes cependant la plus naturelle et la plus sacrée, qui consiste à chercher sur une autre terre la vie heureuse qu'ils n'ont pas trouvée dans leur patrie.
Le gouvernement britannique, voyant l'émigration entreprise au milieu de maux qu'il ne savait comment guérii-, l'a plutôt aidée et facilitée. Mais son vrai mérite est de l'avoir laissée hbre.
CONSKQUENCES DE CE QUI TRÉCÈDE. — ETAT PRESENT j
L'émigration est venue en aide à la mort. La famine avait j détruitunmiUion d'Irlandais. Deux autres milhons ont aban- j
' t^ir Robert Poel et lord John Russell. !
SUR L ÉTAT PRÉSENT DE L IRLANDE. xxv
(lonné leur pays et sont allés s'établir dans d'autres contrées. Ainsi se retrouvent peu à peu les nombres qui manquaient dans le compte de la population irlandaise. Trois millions de moins sur huit, c'est assurément un grand changement dans l'état social d'un peuple. Quelles ont élé pour l'Irlande les conséquences d'une pareille dépopulation? Le nombre de ses pauvres a-t-il diminué dans la proportion du nombre de ses morts et de ses émigrants? Est-elle devenue tranquille et prospère? est-elledésormais à l'abri de la disette? Les passions ennemies qui séparaient les différentes classes, le riche et le pauvre, le propriétaire et le fermier, le catholique et le protestant, sont-elles éteintes ou au moms apaisées? Les crimes agraires, ces meurtres mystérieux, commis en plein soleil, exécutés par une main inconnue, ces crimes qui frappent tous les yeux, et que nulle voix ne révèle, ontils cessé d'ensanglanter le sol de l'Irlande et de le couvrir d'épouvante?
La révolution qui s'est faite dans le nombre des habitants de l'Irlande a eu des avantages qu'il ne faut ni amoindrir ni exagérer. Il est certain que la mort a frappé les plus misérables ; c'est donc déjà un million de pauvres qui sont de moins en Irlande. A ne voir que le résultat économique, le bénéfice sur ce point est absolu.
Quant aux deux millions d'Irlandais qui ont quitté leur pays, la question est moins simple. Leur émigration procure sans doute à l'Irlande un soulagement au moins passager; il en résulte un vide qui doit profiter à la population restante. Celle-ci a désormais plus d'espace pour s'étendre, et plus d'air pour respirer; et, là où l'émigration a été tout à la fois considérable et pratiquée avec humanité, ses effets ont dû n'être que bienfaisants. Mais on aurait tort de considérer comme appartenant entièrement au chiffre de la misère irlandaise, et par conséquent comme devant en être retranchés, les deux millions de personnes qui ont quitté l'Irlande pour aller s'étabhr dans d'autres pays. 1, b