‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 75 sur 333 · PARTIE IHSi'ORIQUE. iOl · texte numérisé non relu

PARTIE IHSi'ORIQUE. iOl

jusque-là, y avait dominé; ici parait dans son entier ce système dont Edmond Burke a dit : « Que c'élait le plus habile et le plus puissant instrument d'oppression qui ait jamais été inventé par le génie pervers de l'homme pour ruiner, avilir, dépraver une nation, et corrompre en elle jusqu'aux sources les plus inaltérables de la nature humaine ^ »

Ce système saisit l'enfant dans son berceau. Le grand objet étant que le catholique cesse de l'être et devienne protestant, toute école catholique est interdite. L'enseignement protestant ne sera point, il est vrai, imposé aux catholiques, mais il n'en existera pas d'autre dans le pays, et le père de famille aura à choisir entre la désertion de son culte et l'ignorance de ses enfants ; s'il est renégat, ce sera une conquête pour le culte réformé ; s'il reste fidèle à sa foi, le fds du papiste demeurera du moins, vis-à-vis des protestants, en ô tat d'infériorité intellectuelle. Mais comment assurer l'exécution d'une pareille loi? comment empêcher l'instituteur catholique de pénétrer secrètement dans l'intérieur d'une famille où il donnera ses leçons? Pour parer à ce danger, la loi bannit d'Irlande tous les catholiques faisant métier d'instituteur, et porte contre eux, en cas de retour dans la patrie, la peine de mort^. La loi pousse plus loin encore sa prévoyance et ses soins ; elle contient une allocation de cinq livres sterling (cent vingt-cinq francs) pour payer les frais de déportation de chaque maître d'école dans les Indes occidentales^.

* Il was a machineof wise and elaborate conlrivance, as well

filledfor tlic oppression, impoverislimentand degradalion ol" a people, and llie debasement in them of humane nature itself, as ever procceded frora ihe perverted ingenuity of man (Burke's Works, letter to sir H. Langrishe, t. VI, p. 372).

^ Sclioolmaslersandolher papists liable lo transportai ion sliall

in 5 monllis by order at assizes he transmittcd to next sea port; gaol till transported. 8 Anne, ch. m, g 31 (170i).

^ Ibid. CoUecIorto pay for transported, 5 pounds, to West-Indies, tobe received by masler or freighlers oi sliips... Iffouud oui such mercliant's or mastcr's custody, to suffer asregular returning. Id., §32 et 35.

Voilà sans doute de prudentes mesures ; et l'on voit cUîm rement pourquoi, sous leur influence, l'immense masse de la population sera tenue dans les plus profondes ténèbres. Cependant ne pourra-t-il pas arriver que le petit nombre de catholiques riches existant en Irlande envoient leurs enfants dans quelque école du continent, où ils s'instruiront en dépit de la loi, qui veut les maintenir dans l'ignorance? On a prévu ce péril, et il a été établi, sous les peines les plus graves, que nul ne pourrait, sans iL7ie permission spéciale, embarque!* ses enfants pour passer la mer ^ ; et, comme on craignait que celte défense ne fût violée sans que l'infraction laissât des traces, pouvoir fut donné aux magistrats qui soupçonnaient une pareille contravention de demander à tout catholique de leur représenter son enfant; et la loi régla que, si celle présentation n'était pas faite, l'enfant serait, par cela même, présumé élevé à l'étranger, et sei parents passibles, en conséquence, des peines attachées ë ce délit ^ ]

Il est, certes, difficile pour une loi de persécution d'être plus minutieuse : ainsi l'enfant de tout cathoHque fidèle grandira dans l'ignorance.

Mais suivons le cathohque dans toutes les phases de s» vie civile ; son enfance e?t passée, le voilà devenu hommejj il est majeur. Quel sera le premier acte par lequel s'an^ noncera sa capacité civile? quel usage fera-t-il de cette hberté d'action que son âge lui donne et que la loi lui re* connaît? quel but va-t-il poursuivre à ce moment de la vie où les passions cherchent si impatiemment une proie?

En supposant que l'obscurité dans laquelle on a tenu soii

* Sending or stiffering to be sent chiidren beyond sea williou^

Bpecial licence, liable to penalties, premunire.— 2 Anne, ch. vi, t. iV,; p. 12 (1704). }

» Jndges, or 2 justices mays on reasonable suspicion, convene lli| parent, guardian, etc., etc. And requlre lo produce the child in î months; ifnot, nor cause Ibr gaining furthcr time... Deemed eàncarled abroad. 2 Anne, c. vi, g 2, t. IV, p. 14 (1704).

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esprit n'ait pas éteint en lui les rayons de l'intelligence, tenlera-t-il de suivre quelque carrière politique, civile ou militaire? Mais toutes ces carrières lui sont fermées; et Ton va voir, en y réfléchissant, que, une fois le point de départ admis, il est impossible de lui en ouvrir l'accès.

Après avoir porté des lois sévères conire le catholique, appellerez-vous celui-ci dans le parlement, pour qu'il ait la puissance de les abolir? Assurément rien ne serait plus déraisonnable. Lui laissera-t-on son influence dans la ville ou dans le comté qui nomment des représentants au parlement, et permet tra-t-on qu'en votant pour un député il donne à celui-ci pour mandat d'abolir la constitution? Évidemment rien ne serait plus inconséquent. 11 ne sera donc ni éligible in électeur K

Mais, après lui avoir interdit toute influence politique sur la confection des lois, ne doit-on pas avec la même sévérité lui en défeftdre l'application? Serait-il prudent de remettre au catholique, sur lequel pèsent tant de lois, le soin de les exécuter comme magistrat? Pourrait-on compter sur l'obéissance du catholique, qui, occupant un grade dans l'armée, aurait à réprimer une émeute de papistes rebelles? non évidemment. Les fonctions publiques, qui toutes ont pour objet médiat ou immédiat l'exécution de la loi, ne sauraient être confiées aux ennemis de cette loi. Tous les emplois de l'armée, de la marine, de la magistrature et de l'administration, lui seront donc, en principe général, absolument interdits ^.

* No person sliall be a member of the house of peers, or of Ihe house of commons; unless he shall first take the oalhs of alleg-iance and supremacy (1692). 3 ^Vill. et Mary.V. Scullys pénal Laws, p. 65. — No papist to vole at élections of M. P. (member of parliamenl) wilhout havingtaken llie oalhs at sessions and producing certificates. 2 Anne, (1705), ch. VI, g 24, vol. IV, p. 28.

^ To exchide papists, ail persons in office and under the cro-svn, to take and subscribe oaths and déclaration and receive sacrament. 2 Anne, ch. vi, §16 (1703). C'est la fameuse loi du test.

Mais, si l'accès des fonctions publiques lui est fermé, ne pourra-t-il pas du nnoins aborder quelque profession libé- ^ raie dans laquelle il lui sera permis de se distinguer ou de j s'enrichir? Ici encore de graves difficultés se présentent, i On a déjà vu comment la carrière de l'instruction publique i est interdite au catholique, qui n'y peut faire un pas sans j risquer d'attirer sur sa tête la peine de la déportation. Le j barreau lui est également défendu ; et l'on comprend sans ] peine les motifs de cette prohibition. Le hen qui unit le { barreau à la magistrature est intime : c'est l'avocat qui | prépare les arrêts du juge. Or n'y aurait-il pas péril à ; laisser en possession d'une pareille influence celui qui s'en i servirait peut-être pour corrompre les sources de la jus- i tice? Le cathoHque ne pourra donc être ni avocat ni \ avoué K

La vie parlementaire, les fonctions publiques, les profes* i sions libérales lui étant interdites ^, que fera-t-il ? Restent : les professions industrielles. i

Mais ici de nouveaux obstacles attendent le catholique ir- < landais. Essayera-t-il l'industrie agricole? On se tromperait j étrangement si l'on pense que le législateur ne verra aucun | inconvénient à le laisser entrer hbrement dans cette car- i riére. L'occupation du sol, surtout dans une société encore | toute imprégnée de féodahlé , n'est point chose indiffé- \ rente ; celte possession implique la noblesse du posses- | seur; elle est l'image la plus réelle de la richesse, le signe ^ le plus certain de la puissance. Comment donc permettre i au catholique de devenir propriétaire foncier? On ne pourrait évidemment sans péril lui laisser celte faculté. ( En conséquence, une loi déclare les cathohques d'ir- \

• * Barrister, attorney, solUcitor, before application to be admitted, \ raust take oalhs in 2 Anne, cli. vi, and subscribe déclaration, \ 1 George II, cli. xx. :

2 La seule profession libérale qui ne fût pas interdite au catholique ] d'Irlande était celle de médecin. '

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lande incapables d'acquérir des propriétés immobilières*. A la vérité, celle loi ne les exclut pas du sol ; en leur interdisant le pouvoir d'acheter des terres, elle leur permet expressément de prendre ces terres à ferme. C'est un droit qui, sans doute, n'est point exempt de quelques périls; car si, par cette industrie, le catholique allait faire une grande fortune, n'acquerrait-il pas par sa richesse une dangereuse puissance? Cependant il y a impossibihté cette fois d'admettre contre les catholiques d'Irlande ce motif d'exclusion, parce que les protestants de ce pays, ayant à peu près toute la propriété dans leurs mains, ont besoin de fermiers ; or qui prendraient-ils pour fermiers, si ce n'étaient les catholiques irlandais ? En accordant à ceux-ci un droit qu'il y a impossibihté de leur refuser, la loi met seulement tous ses soins à dimiimer le mal qu'elle ne saurait éviter. Elle régie que le bail fait au profit d'un catholique ne pourra excéder trente et un ans-, terme considéré comme très-court en Irlande, à une époque où la terre était dans un état presque sauvage ; et, de peur que, durant ces trente et un ans, le fermier ne fasse trop de profits, elle établit que le fermage payé par lui sera, pendant toute la durée du bail, des deux tiers au moins du produit de la terre ; elle veut aussi que, si ce produit augmente, le fermage payé au propriétaire s'accroisse toujours en proportion ; de telle sorte qu'il ne reste, dans tous les cas, au fermier qu'un tiers du revenu du soP; et, pour que ces prescriptions soient fidèlement observées, la loi donne une prime d'encouragement à quiconque dénoncera l'existence d'un bail plus profitable au fermier catholique qu'il ne doit légalement l'être; elle au-

* Purchase of lands by papisls, void. 2 Anne, Vol. iV, cli. vi, ^6 (1705). — p. 17.

- Purchase of lands by papisls, save 31 years, void. id.

^ Purchase of lands by papists, save 51 years, reserving 2 thirds of improved yearly value, void. 2 Anne, eh. vi, § 6 (1703)

torise même le dénonciateur à prendre le bail à son propre compte et à s'en approprier les bénéfices K

Renfermée dans de pareilles limites, l'industrie agricole du catholique ne présentera, il est vrai, rien d'alarmant pour la société protestante; mais aussi il faut reconnaître qu'elle ne pourra pas être pour le catholique irlandais l'objet d'un intérêt réel.

Renonçant à la possession du sol, dont la propriété lui est interdite, le catholique d'Irlande adoptera-t-il l'industrie commerçante ou manufacturière? Mais de nouvelles entraves vont, dés le premier pas, le gêner, sinon l'arrêter dans cette carrière.

Et d'abord, il n'existe en Irlande que peu de commerce, et l'industrie manufacturière y est presque nulle. L'on a vu comment le commerce et l'industrie de l'Irlande furent immolés à l'intérêt de l'Angleterre, au préjudice même des protestants irlandais.

D'ailleurs l'industrie et le commerce, qui, en principe, sont parfaitement libres, se trouvent, dans leur exercice, soumis à des règlements qui seront pour le cathohque, sinon des empêchements absolus, du moins de très-grands obstacles.

Dans l'origine, le commerce et l'industrie furent, ainsi qu'on l'a vu plus haut, placés entre les mains des corporations municipales et marchandes, qui possédaient tout à la fois le privilège de gouverner la cité et celui de réglementer l'industrie. Après la conquête, ces corporations, composées de commerçants anglais, exclurent de leur sein tous les Irlandais. C'est la loi invariable de tous les corps privilégiés d'être exclusifs ; s'ils n'étaient pas exclusifs, ils cesseraient d'être privilégiés. Les membres des corporations avaient alors, pour exclure, un intérêt de race et de négoce. Depuis la réformation rehgieuse, ces mêmes corporations

* Purchase of lands bi papists, et 8 Anne, ch. m.

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