‹ L'Irlande sociale, politique et religieuseChapitre 9 sur 333 · XXVI NOTICE · texte numérisé non relu

XXVI NOTICE

C'est un fait aujourd'hui reconnu, que la partie de la population enlevée par l'émigration était en général la plus saine, la plus robuste et la moins pauvre, c'est-à-dire celle qu'on aurait eu le plus d'intérêt à garder. Si l'on consulte les statistiques de l'émigration irlandaise, on y voit que les comtés qui ont fourni le plus d'émigrants sont, non les plus pauvres, mais les plus agités par les passions agraires. La province qui en a donné le moins, c'est la plus misérable de toutes, le Connaught. Le fait est d'accord avec la théorie et avec l'expérience. D'ordinaire ce ne sont pas les plus indigents qui quittent leur patrie. L'étabHssement dans unj pays lointain suppose une énergie morale et des ressources '• matérielles que le pauvre n'a pas. L'émigration n'est donc point par elle-même un signe de dénùment. En veut-on encore une preuve? en temps ordinaire, de tout le royaume j uni, c'est l'Angleterre qui fournit le plus d'émigrants ^

Comme les moyens d'émigiation sont donnés gratuitement à un grand nombre des émigrants, il semble, au premier abord, que le pauvre, étant celui qui a le plus besoin de ce secours, est celui qui le reçoit. Il n'en est point ainsi. Nul en Irlande ne s'occupe de faire émigrer l'Irlandais tout' à fait indigent. L'émigration qui importe, et est poursuivie j avec zélé, c'est celle du petit fermier en possession d'une! ferme que le propriétaire veut supprimer et fondre dans une autre. Il ne s'agit pas de procurer des moyens d'exister ' en Australie, à ce cultivateur qui les a en Irlande; mais de^ débarrasser la terre qu'il occupe^, de l'obstacle qui s'oppose] à une culture jugée meilleure. On voit comment, en général, ce sont les fermiers qui partent, et les pauvres quii restent. ^

A vrai dire, ce n'est pas pour l'Irlande que l'émigration aj été surtout un bienfait; c'est pour ceux qui l'ont quittée. Com-j

* De 183t à 1846, il a émigré d'Angleterre, dans les pays au del; de l'Atlantique, 1,171,000 individus.

SUR L'ETAT PRESENT DE L'IRXANDE. xxtii

ment nier ce bienfait en présence des efforts singuliers que les émigranls, dès leur arrivée dans leur nouvelle patrie, ont faits pour y attirer leurs parents et leurs amis laissés en Irlande? Il est constant qu'à la suite de Témigralion de 1848, il est arrivé en Irlande, en une seule année, d'Australie et d'Amérique, un million de livres sterlings ( plus de 25 millions de francs) envoyés par les premiers débarqués pour provoquer de nouveaux départs, et défrayer de nouveaux établissements. Si sur cette terre étrangère où ils ont abordé, ils étaient misérables, appelleraient-ils, au prix de pareils sacrifices, la venue de ceux qui leur sont chers?

Au milieu de leurs cruelles épreuves, les Irlandais arrivant par masses sur les rivages de l'Australie ont eu une rare fortune. Le grand péril pour eux était de n'y point trouver de places inoccupées. Grâce à l'or des mines qui attire incessamment du littoral dans l'intérieur des terres une immense population ouvrière, ils ont trouvé un vide à remplir : accident heureux au miheu de tant de misères!

Le bienfait de l'émigration, certain pour ceux qui sont partis et arrivés, est moindre et plus douteux pour ceux qui sont restés.

On ne peut nier que le nombre des concurrents pour la main d'œuvre et pour les fermes n'ait diminué, puisque 2 ou 5 millions de compétiteurs ont disparu d'Irlande. Cependant, quoique la quantité des bras à occuper soit ainsi réduite, il paraît qu'il s'en offre encore plus qu'il n'en est demandé, car les salaires sont toujours insuffisants et irréguliers. La pomme de terre est toujours Taliment principal du journalier irlandais ^ Quant au prix exorbitant des fermages, on ne voit pas qu'il ait baissé en même temps que le nombre des concurrents est devenu moindre ; la concurrence dont les fermes sont l'objet est toujours la même;

* Voir Social condition of the labouring population of Ireland, W. Hickley, inséré dans le volume intitulé : Transactions of the national association for the promotion of social science, 1801, p. 609.

xxviir NOTICE

ce qui s'expliquerait, si on reconnaissait qu'il a été supprimé encore plus de fermes qu'il n'a émigré de fermiers.

Il est vrai que moins de pauvres cabanes attristent les regards du voyageur : il en a été abattu 5 ou 400,000*. Mais, si la demeure de quelques fermiers a été améliorée, celle du plus grand nombre est toujours misérable, et consiste uniquement en murs de boue desséchée ^.

Rien n'indique, d'ailleurs, que le lien se resserre entre le propriétaire et le fermier : le riche paraît toujours aussi éloigné du pauvre, le prolestant du catholique. L'homme des basses classes est toujours aussi hostile aux classes supérieures. La vérité est qu'en dépit de la famine et de l'émigration, et malgré d'heureuses réformes dont nous parlerons ailleurs, l'aspect extérieur de l'Irlande n'a pas beaucoup changé. La disette n'y est pas continue et générale, cependant on y meurt encore de faim; souvent encore il arrive au coroner de prononcer son funèbre verdict : Beath by destitution, ou l3ien Died from cold and hunger. L'émigration continue toujours, et dans de grandes proportions. En 1861 il a encore émigré 60,000 Irlandais*. Le chiffre de 1862, non encore constaté officiellement, a été à peu prés égal*; l'émigration ne s'annonce pas pour être moindre en 1865, non-seulement vers l'Austrahe et le Canada, mais vers les États-Unis, malgré la guerre qui y sévit. Déjà l'époque de la saison qui permettra à l'émigration de reprendre son cours est attendue en Irlande avec im^ patience.

* Voir Census of Ireland, 1861. — En 1841, le chiffre des maisons liabilées et ail de 1,528,000; en IStJl, il n'a plus été que de 995,000. — Diflérenc:, o55,00l), chilfre qui représente le nombre des maisons démoli ev.

- W. Hickley, cité plus haut. (Ibid.)

^ Voir Agricultural statislics, 1862, \° Emigration, p. 25, et la note sur l'émigration, à la suite de la notice (note de la page xxin).

■* 11 a été de 6i, 514, suivant le comité central for the relief of distress in Ireland. (Adresse du 15 janvier 1865.)

SUR I/ETAT PIIKSENT DE L IRLANDE. xvix

Il se fait, du reste, dans Tespril d'un grand nombre d'Irlandais au sujet de l'émigration, une révolution qui mérite d'être remarquée. Il semble que l'excès de leur misère, en les arrachant au seul lieu qu'ils connussent, les ait précipités dans une voie nouvelle, où s'ouvrent pour eux de nouveaux horizons. Grâce aux chemins de fer et à la navigation, le monde entier s'offre à eux d'un seul coup et élargit subitement leurs vues. Aux terreurs dont l'émigration rempHssait leur âme a succédé une sorte d'élan qui les y pousse. Ce sentiment prend même aujourd'hui un caractère réfléchi et prévoyant. On voit de jeunes Irlandais, ouvriers ou artisans, travailler avec ardeur pour réaliser quelques économies qu'ils destinent à couvrir les frais d'un long voyage et les dépenses de leur établissement sur la terre élrangére. Telle est l'ardeiu' dont cette pensée les anime, qu'ils évitent tout acte do débauche et d'intempérance qui, en prenant sur leur épargne, retarderait le moment du départ. Étrange progrès social (c'en est un cependant) qui se manifeste chez l'habitant de l'Irlande par son impatience de la quitter !

J'admets et je partage le sentiment de ceux qui, tout en déplorant la cause première de l'émigration, reconnaissent l'efficacité du secours qu'elle apporte au mal dont elle est née ; mais ce que je ne comprends pas, je l'avoue, c'est le langage de ceux qui, dans leur enthousiasme pour ce remède héroïque, bénissent comme un bienfait de la providence la nécessité même où se trouve la moitié d'un peuple d'abandonner sa patrie.

Du reste, si la famine est apaisée en Irlande, la question de la famine y est toujours dominante. La maladie de la pomme de terre est suspendue sur les têtes comme une menace perpétuelle. Elle est le sujet de toutes les préoccupaions et de toutes les conjectures. Tous les degrés de misère que peut créer la maladie plus ou moins grave de la pomme de terre sont connus et marqués d'avance. On sait

Page 1