‹ L'ironie, Volume 1Chapitre 12 sur 25 · LE SOUVENIR · texte numérisé non relu

LE SOUVENIR

pour tout ce qui n'était pas lui et le cercle de ses intérêts. Ainsi il laissait Salicetta prier ; mais il n'avait pas assez de suite dans l'esprit pour retenir sur ses lèvres un jeu de mots déplacé.

La nuit est déjà tombée ; le cabriolet modeste de M. Lavitéal parcourt des sentiers assez étroits, bordés d'arbres qui y forment des berceaux naturels; il brise en passant quelques arbustes, car la main de Fulgence ne le dirige pas avec son adresse accoutumée; il ne sait éviter ni les ornières

PAROLEd SOLENNELLES. 1^7

trop pmfondeS', ni les talus inégaux du chemin } puis il punit de ses distractions le cheval > qu'il tourmente de la bride et du fouet. Son père lui fait observer qu'il a tort de maltraitter ainsi l'at^ telage quand c'est le conducteur qui est coupa-^ ble ; alors il s'excuse et s'efforce de mieux conduire là l^ère voiture : mais M. Lavitéal suit toujours de l'œil les mouvemens brusques et presque convulsifs de son fils chéri* Les pères ont toujours une prédilection pour les enfans qui les inquiètent le , plus. Fulgence est doué d'une intelligence ardente^ qui saisit vite ; Ëxu^ père examine plus posément et juge mieux : l'un dévore toute la substance d'une idée et cherche encore , l'autre l'analyse plus exactement et se l'identifie. Ils ont tous deux des croyances sincères ; mais , si elles dirigent les actions d'£xupère , elles ne suflSsent pas toujours à Feffervefrcence des impressions de Fulgence.

Le vieux père examine avec attendrissemait son fils bien aimé^ qui s'arrête enfin devant la porte de leur maison^ retraite dont l'extérieur

178 PAROLES SOLENHELLBS.

trahit la pauvreté honorable du propriétaire. Un domestique dételle le cabriolet ; Fulgerice guide à son tour les pas de M. Layitéal^ qui entre dans une salle dépouillée d'omeiâens ; quelques livres posés sur des rayons y une table, des sièges de jonc, un vieux fauteuil, une collection des Moniteurs et des diverses histoires de la révolution ^ des globes tert'estres , des mappemondes , quelques instrumens de physique , un herbier , un portrait de femme dans le costume à la mode sous Louis XV, des cheveux dans un médaillon suspendu à la cheminée près de la glace, trois fusils de chasse, des gibecières attac)iées à la muraille, en composent tout l'ameublement; une lampe est allumée sur la cheminée et quelques 'saràiens pétillent dans l'âtre, car la température est devenue fraîche au tomber de la nuit.

Le vieux serviteur , après avoir dételé le cheval, est entré, et se tient là debout; le père et les deux engins sont assis et silencieux près du feu: mais le silence de M. Lavitéal annonce une

PAROLBd SOLENNELLES. I79

grave préoccupation : « Fulgenoe , venez k moi ; qu'avez-vous? Pourquoi ne me regardez-vous pas avec votre assurance accoutumée ? Vous faitesvous quelques reproches , vous sentez-vous coupable?

— Moi, mon père? moi!

— Mon enfant^ notre nature est sujette à des imperfections; il ne faut point exiger audelà de ses forces, mais la franchise, et la vo* lonté de bien £aiire sont les premières coi\ditions de l'honnêteté. La faiblesse dans un homme est le présage d'un fâcheux avenir ; je crains ce malheur pour vous : le monde vous domine, la force semble vous tnanquer pour y manifester votre foi. Pourquoi n'avez-vous pas , comme votre frère , témoigné de votre amour pour Dieu?

— J'ai fait un signe de tête, mon père....

— Il Allait dire tout haut votre pensée....

Allons ! lisez la prière du soir ; et commencez par le trente-troisième psaume. »

Fulgence ouvrit la Bible, et lut :

ido PAROLES SOLENNELLES.

« Je bénirai rÉternel en tout temps ; toujours « sa louiange sera sur mes lèvres.

ce Mon âme se glorifiera en l'Éternel; ceux w qui sont doux de cœur Tentendront, et seront « réjouis.

« Célébrez avec moi les munificences du Sei- « gneur ; exaltons ensemble son nom.

« J'ai cherché l'Étemel , et il m'a répondu ; et (( il m'a délivré de toutes mes frayeurs.... » Ici la voix de Fulgence se voila ; des larmes roulèrent sous ses paupières*

« Comprenez-vous, mon fils, ce reproche de votre conscience?

— - Oui, mon père, dit le jeune homme; oui^ j'ai craint dç confe^r le nom de Diefu: les paroles ironiques de M. de Juviessy m'ont retenu, j'ai eu peur. » Il se jeta dans les bras de son pèrece Mon fils, ton repentir est bienvenu; comment se peut-il que toi , si audacieux dans tes jeux , toi qui ne respires que la guerre et les dangers, tu aies manqué de courage pour manifester tes convictions] Un hopimé te dirait d'aller à un

PAROLES SOLENNELLES. l8l

poste exposé à mille morts ^ tu irais , et Dieu te trouve faible quand il s'agit de confesser son nom ! mon cher enfant , que je crains pomton avenir, si tu ne fortifies pis ton âme par la foi , si tu cherches à plaire aux hommes plutôt qu'à Dieu, si tu tremblas devant une plaisanterie qui jetterait quelque déconsidération sur toi aux yeux des mondains ! Apprends qii'un homme n'est vraiment un homme que lorsqu'il ose être et paraître ce qu'il est. Garde^toj de revêtir tour à tour lés opinions de ceux a qui tu voudras être agréable ; tu flotteras ainsi dans une mer de contradictions , tu n'auras pas une pensée à toi , pas un instant de repos ; peu estimé de ceux qui te domineront, tu seras vil k tes propres yeux.

— mon père ! s'écria Fulgence en tombant à ses pieds pendant qu'Exupère attendri joignait

les mains ; ô mon père ! je me repens !

-^Ce n'çst point uné.menace que j'ai prononcée, mon cher fila j Dieu te préservera d'une telle destinée. Je suis vieux et afiàibli; peu de jours me seront maintenant donnés sur celte

l82 PAROLES SOJLENMELLB9.

terre d'épreuve , mon âme s'en' ira satisfaite sî elle te voit plus fort.

« Approchez-vous de Dieu , dit le psaume que c( tu lisais^ et vous serez remplis de sa lumière, w et vos faces né seront pôint confuses.

c< Cet affligé a crié , et le Seigneur Fa exauoé « et délivré de toutes ses détresses.

cf Invoque son nom souvent, et qu'il te fortifie ; soi$ homme , mon cher enfant ; ne crains point l'ironie de ceux qui ne croient ni à l'Étemel, ni à Tâmè, nia la vertu. L'ironie ne peut rien que détruire : elle se déjoue , elle ronge son propre bonheur ; quand elle a fait le néant autour d'elle, elle y meurt d'ennui et souvent de crainte. Mon fils, ce n'est pas croire fortement que de rougir de sa foi; quiconque n'a pas le coiu^ge de ses convictions se met à la merci du premier venu , s'expose à les perdre, et à marcher esclave en des voies qui ne sont

point les siennes. Prions pour ce jeutie affligé. »

Exupère et le domestique, qui assistait à la prière, se mirent à genoux* Cet instant était

PAROLRS ft<^ENff£LLBS. i63

»6k$i!^tiel f fi^ttendrimnti le Tienx ei Yénérable père él^a les mains sur U téte de Fulgence^ et dit d'utie TOtx grave mais émue: « C^^onDieu! derant qui nous devcms toujours agir afin Cfue actions soient tai4oia% honnêtes ^ bonnes , pures, courageuses, saintes, autant que nous le permet notre nature, ccM^solation des affligés, ineâable repos de ceux qui souffrent^ 6 mon Dieu ! vois ce jeune homme prosterné à tes pieds, et bénis-le comme je le bénis en ce momeht, car il à besoin de se ceindre les reins, de se fortifier contre les railleries et les dangm du monde, où il ^trera. Cette bénédiction que mes maiM et mon cœur paternel lui donnent, ô nnon Dieu!

n'est rien sans la tienne ^ daigne la lui accorder. Puîsse^t-il çomprendre que tu es le principe tt la fin de toutes choses ; que sans toi tout ëst vide, sans saveur, impuissant, stérile et vain! Puisse- 1- il comprendre que Famour même, l'amour de la jeune femme qu'il prendra un jour pour épouse, n'aUra de force, de douceur, de durée , qu'autant qu'il participera de l'essence

l84 PAROLES SOLENNELLES,

des promesses immortelles que tu nous as &ites. L'amour dans le ciel uni à l'amour sur la terre ; quoi de plus! Réjouis les derniers regards que je vais jeter ici--bas par le spectacle de sa fermeté renaissant par la piété. St alors donne , 6 mon Dieu ! donne congé à ton serviteur, qui remontera vers toi qu'on ne saurait jamais ni tvap louer, ni trop chérir, car tu es l'âme éternelle, le principe intelligent et infini de tout ce qui fut, est, et sera. »

U priait avec une douce exaltation, et des larmes coulaient lé long de ses joues ridées; Fuigence, agenouillé , les mains jointes , ému , pâle , recueillait la bénédiation de son père comme une terre altérée, brûlante, reçoit une pluie douce qui FamoUit et la fertilise. Ils se relevèrent en flisaQt: « Amen! w

WbxU an €i)dUau.

Les premiers froids , comme les premiers mal* heurs de la vie^ saisissent le plus vivement; c'est qu'ils flétrissent les feuilles et les espéi:*ances ; c'est que l'habitude est tant pour nous que nous nous accoutumons à l'hiver comme à la 30ufirance. Les arbres à demi dépouillés de leur

l86 VISITE AU CHATEAU.

verdure jonchaient de leurs débris l'avenue d'Estévane ; un venl humide et glacé lançait des tourbillons de feuilles mortes dans les airs , Novembre, triste , nuageux , approchait ; on faisait au château les préparatifs du retour à Paris, où M, de Juviessy était allé s'acquitter de ses fonctions. Salicetta et Stéphanie étaient assises au coin du feu.

« Oui , ma bonne amie , nous nous sommes querellés , disàit Salicetta*, la veille de son départ j • il trouve que je vous traite avec trop de distinction : j'ai boudé; mais je me suis vue obligée de faire les avances pour rentrer en grâce auprès de lui. Ce despotisme n'est guère aimable, n'est-ce pas? »

Stéphanie parut humiliée de cette confidence qui échappait à la jeune femme; depuis son mariage, elle avait pria aivec elle des fixions un peu moins amicales, et de coté la femme de chamln^e, qui se plaignait déjà de qudlqiies pro^ pos asdez légers de M, de Jnvtessy , rentrait pe« à peu dsois cette réserve, dams^cetisplanent, qui lui seml^ient une sauvegarde.

Page 1