VISITE AU CHATEAU
— J'ai appris avec chagrin , monsieur , que votre père est malade.
— Oh ! très malade^ madame; et sa maladie est l'objet de ma visite ; veuillez prendre connaissance de cette lettre, 'acfressée à M. de Juviessy , mais que vous pouvez ouvrir, » La main de Fulgence tre.mblait en la présentant ; Salicetta brisa le cachet, et lut ce qui suit :
« Monsieur ,
(cJe me sens fort malade, les approches de « l'hiver, les premiers froids qui nous ont saisis, « ont presque glacé mon sang; peut-être ai-je «peu de jours à vivre; et je ne regrette de « mourir que parce que l'éducation de mes enfans « n'est pas terminée. Mon médecin me donne w l'espoir d'un rétablissement, si je vais passer « l'hiver dans un climat plus chaud; il m'a indi- « qué Nice, et je vais m'y rendre à petites jour- « nées avec mes enfans. J'ai besoin de cinq mille « francs pour ce voyage, et je vous prie de me les « prêter en échange du billet ci-inclus ; vous ne
igO VISITE AU CHATEAU.
« doutez pas de la fidélité avec laquelle je m'ao- (( quitterai de cette dette. Si je meurs en route, si « Dieu me rappelle à lui , ma succession la paiera. « Je vous recommande mes enfans ; parens , amis, « fort^ne, j'ai tout perdu pendant la noble et « orageuse révolution à laquelle nous avons asw sisté et dont les générations qui nous suivent « recueilleront les fruits ; ils ont été fécondés par (t tant de sang et de larmes ! . . . Adieu , Juviessy ; « aimez bien , aimez long- temps votre Sali- (( cetta ; je la bénis du fond de mon cœur.
« Adieu.
« La VITE AL. »
* U fallait que LaVitéal fût bien abattu pour écrire à Juviessy, dont il connaissait les principes, ces mots : « Je vous recommande mes enfans! n Il est des nécessités qui étreignent si durement les plus fermes courages qu'elles les font plier et crier merci ; ce vieillard n'eût rien demandé pour lui, mais pour ses enfans! Salicetta fut touchée d'une soudaine compassion : u Je vais
YlftlTB AU CHATEAU. 191
répondre à la lettre de votre père, monsieur, lui dit-elle ; mais la route a dû tous fatiguér; le vent est froid; ne désires&rvous rien prendre?
•~ Mille remercimens^ madame; je n'ai besoin de rien , sinon dé retourner auprès de mon pauvre père.
— > Oh I vous prendrez quelques biscuits , un verre de Madère. » Elle sonne vivement. Le domestique entre et Stéphanie presque en même temps que lui.
~ Mademoiselle 9 tenez compagnie à M. Fulgence; servez -«lui des fruits^ des biscuits^ du Madère. » Elle sort. Le domestique pose le vin , les fruits et les biscuits sxxr unç table ; la porte se referme : les voilà seuls. Fulgence n'ose faire un pas ; il regarde Stéphanie avec tristesse.
« Je pars, je vaiis à Nice avec mon père , dangereusement malade. ...
— En danger!
~ Presque mourant, mademoiselle; depuis son voyage ici , sa santé n'a fait que décliner :
ig2 VISITE AU CHATEA.U.
il est vieux, il est né dans le Midi; à soti âge, les inteijipéries de l'hiver glacent le sang. . . .
— Oh ! cpie je vous pjains î
— Vous comprenez , mademoiselle > qiie tous mes soins ont dû se porter sûr mon père....
Eh bien! sous le prétexte de chasser, je suis venu trois fois aux environs du parc ; j'errais au hasard : un jour, je vous ai aperçue par une claire-voie du parc, et je m'en suis retourné moins triste. »
Elle saisit d'une main tremblante ce cristal qui contient le vin de Madère, elle l'invite à boire ; il ne l'écoute pas , il est absorbé ; il regarde, il contemple le jeu de cette physionomie qui varie sa beauté; c'iest un charme tout nouveau pour lui que cette mobilité brillante que l'âme donne aux ti^its du visage ! U a si peu de temps à en jouir, et tant d'inquiétude se mêle à cette jouissance ! Son père part le lendemain. Il espère que le climat de Nice réchauffera sa vieillesse à demi éteinte ; il y passera le reste de
yiSITB AU CHATEAU. igS
ses jours; l'époque du retour est incertaine. ...
Salicetta entre, vive, légère, heureuse de rendre un service : elle tient une lettre qui renferme des billets de banque; elle est cachetée. Le bienfait s'est enveloppé de mystère.
i< Voici la réponse à la lettre de M. Lavitéal , lui dit-elle simplement. Je lui souhaite un voyage favorable à sa santé. Soyez persuadé que vous avez, monsieur votre frère et vous , des amis sincères en M. de Juviessy et moi.... Mais vous ne partez pas encore? Vous avez besoin de repos?
— Du repos ! mon père m'attend ; votre lettre va lui causer de la joie, je ne saurais différer : excusez-moi, je remonte à cheval. Adieu, mesdames, adieu! Soyez heureuses autant que jè le désire! » Après cet adieu, il s'en alla. Stéphanie le regardait s'éloigner dans l'avenue en disant :
(c C'est un service que vous venez de rendre sans doute à M. Lavitéal?
— Oh, mon Dieu, répondit-elle, Juviessy sera I. i3
Ï94 Vl8ltB AU GHATBAIT.
content de moi.... Comme on a du bonhem* à être utile ! » U fallait que cette âme, jeune et tendre , s'exerçât à quelque sentiment chaleu* reux; c'est par la surtout qu'elle sentait la vie.
Lb drame politique marchait vite; mais ce drame c'est l'histoire. A cette époque , elle est des plus épiques qui se puissent entendre ; Napo* léou ne saurait être un des persoiïnages accessoires de cette fiction : où il était ^ tout gravitait autour de so» génie, cm ne voyait que lui. Sa
ig6 COMMENCEMENT DE l'eMPIRE.
physionomie imposante doit dominer Fensemble d'un tableau, ou ne pas s'y montrer. Je craindrais de profaner la haute et terrible majesté de sa gloire en la condamnant a traverser vite cpielques unes des scènes que je retrace. A chaque chose sa place ; à chaque idée son temps.
Je me réserve seulement de jeter un coup d'oeil philosophique sur la partie de l'histoire qui est dans la donnée de mon sujet , et d'indiquer, en passant, quelques généralités qui s'y rattachent.
Napoléon éloignait de lui les hommes purs de la révolution^ ceux qui croyaient encore aux principes que la France y avait proclamés et défendus à la face du monde, qui avait entendu et compris ; il détruisait la liberté, mais il en gaiv dait un simulacre. Il avait organisé un sénat dont la complaisance et la bassesse devait l'étonner lui-même, un corps législatif muet, et un tribunat qui aurait des velléités et des semblans d'indépendance. Tel qu'il était, ce tribunat lui inspirait des craintes, car il renfermait une minorité d'hommes libres. Sieyès se]id>lait n'être
COMMENCEMENT DE l' EMPIRE. igfy
venu trahir le directoire que pour vendre ses lambeaux de constitution et son tiers de souveraineté républicaine. Du fond de son machiavé^ lisme intérieur^ Napoléon avait dirigé les partis en les eârayant les uns par les autres; il planait sur la politique européenne^ qu'il faisait mouvoir par son ascendant^ et s'informait des diners du fau* bourg Saint-Germain, et du nom des convives. Il voulait tout voir, tout connaître, tout juger. Il parlait d'abattre le Temple; il y avait trop de souvenirs là : cette vue l'importunait; il devait au moins cela à sa nouvelle monarchie.
Il éblouissait dans la paix comme par la guai^ : il déployait à embellir Paris , à régulariser les administrations, une inconcevable activité, qu'il communiquait aux auti^ par sa seule volonté ; il voulait une France puissante, invincible, mais par lui et en son nom.
U en avait bientôt fini avec les sollicitations des Bourbons, qui lui demandaient leur trône; il le remettait a neuf, en attendant qu'on le suppliât de s'y asseoir. Il disposait du clergé , qu'il ne re-
ig8 COMMENCEMENT DE l'bMFUB.
gardait guère que comme une administratibn religieuse à ses ordres^ et, avec o^a^ i) trouvàit encore du temps à donner à des jalousies /à des fureurs contre les l^èretés de sa femine.
U n'avait plus à dioisir : il était entré dans sa voie de dissimulation^ et il frémissait de colère au nom de Cromwell; il exilait^ dans une mission en Portugal ^ son compagnon d'armes Xiannesy qui le tutoyait encore ; Tacite lui semblait un mauvais historien; il affectait de mépriter ce qu'il craignait; il croyait aussi dominer l'avenir par le despotisme tranchant de ses opinions. U s'assimilait tous les talens soumis; c'est au nom de l'égalité qu'il méditait des <mlres et des titres nobiliairès; c'est au nom de la liberté qu'on s'habilla de la servitude , qu'il brodait sur toutes les coutttres.
Jamais homme ne fut plus habile à usurper les succès des autres et à s'en fiiire des degrés pour son marchepied ; peut-être son génie ri'était-il que cette ardente et sombre curiosité qui ne veut que tout voir ppnr se repentir d'avoir vu, qui ne
eOMHBNOBMBNT DE l'eMPIRB. 199
teut que monter au sommet des choses^ quitte à CH être précipité et l»*isé.
Oh! il y avait là une gloire bien autrem^ent belle et forte ^ cdUe de consolidar la liberté ^ en relevant les mœurs et les hommes ; il la répu*dia. Il fallait que l'œuvre qu'il entreprenait eût son dévelo[^>ement : tout lui réussissait ; il semblait aidé même par les conspirations qui éclataient^ tuaient du monde autour de lui ^ et respectaient sa destinée de quelques secondes. Alors il fit 4e l'orientalisme^ et parut croire à son étoile.
De son étoile il montait à Dieu, il se créait ainsi un droit divin ; mieux eût valu le droit du génie, quitte a laisser aux générations à venir le soin de le consacrer comme divin. A voir l'empressement adulateur des obéissances , il s'adorait lui'-méme ; et quand il prenait une couronne sur un autél ou sur un champ de bataille, il s'écriait : « Gare a qui la touche ! » La République, dont il respecta quelque temps le nom, n'étàitd^à plus qu'une risible déception ; lui,
200 COMMENCEMENT DE l'eMPIRE.
qui faisait si bon marché des réalités, il saluait les emblèmes de ce qu'il avait tué; enfin il se sentit assez fort pqur ne plus se gêner : on effaça les emblèmes eux-mêmes , on^ abattit les arbres de la liberté, le coq républicain se reposa et l'aigle ouvrit ses ailes pour aller s'abatr tre sur les capitales de l'Europe.
L'étiquette de la cour se façonnait d'après les traditions exhumées ; les plus complaisans étaient alors les mieux venus. JVi. de Juviessy se montrait docile à toutes les inspirations du cabinet des Tuileries ; il. les prônait comme des chefsd'œuvre ; cette reconstruction de la monarchie l'enchantait : toujours habile à dissimuler ses adulations sous des formes spirituelles, il aimait à montrer qu'il avait vécu spus Tancienne cour, et les nouveaux courtisans copiaient ses. manières. Il avait enfin présenté aux Tuileries sa jeune femme , dont les succès flattèrent un instant sa vanité : mais il était tout occupé de ses projets, de ses devoirs de courtisan; il ridiculisait les maladresses, il se faisait craindre;
COMMENCEMENT DE l'eMPIRE. 201
ses épigrammes punissaient^ elles passaient de bouche en bouche ; et son cœur, pétri d'amourpropre , d'égoïsme , de malice , n'avait plus d'autre aliment que Tambition» Salicetta commençait à soupçonner que l'affection qu'elle portaît^à son mari entrait fort peu dans son bonheur; elle le voyait si peu expansif, si peu aimant, si occupé de ses chances d'avancement, du luxe dont il s'entourait, qu'elle craignit qu'il n'eût déjà l'âme desséchée : mais ses craintes flottaient incertaines, elle s'y arrêtait peu; un mot, un rien lui rendait la confiance.
Avec quels serremens de coeur on passe à travers ces incertitudes ! Qu'il est pénible d'avoir à douter! Sentir qu'on est sincère et se croire en contact avec une immorale duplicité. Oh non ! on regarde d'abord ce malheur comme impossible; puis, quand on approche de la désespérante vérité , quand on comprend qu'on est dupe de vertu, dupe par amour , il s'opère en vous une doulom^euse révolution ; on a besoin de toute la force de son âme pour ne pas éclater, pour ne
202 COMMENCEMENT DE l'eMMRE.
pas crier a la face de celui qui croit tous abuser r « Tu mens! » Elle perdait aussi ses croyances; Juviessy se livrait ouvertement à son penchant pour cette raillerie qui flétrit tous les sentimens de l'âme. Âux Tuileries et dans les salons , on plaisantait sur la religion et le retour des cérémonies; elle voyait qu'on se servait du catholicisme comme d'un moyen ^ sans régler sa conduite sur ses maximes ; elle en gémissait : mais Bile se défendait mal cbntre le doute; le pouvoir du retour des mêmes idéès est si grand !
Elle se plaignait du refroidissement de Juviessy à Stéphanie , qui ne trouvait guère poiu^ la consoler que de vagues paroles. Que dire? Que faire? Pleurer avec elle. Et puis^ Salicetta était si prompte a se ressaisir aux moindres espérances. Elle allait aux fêtes où il allait , elle s'étourdissait dans les bals, où elle^tait recherchée, brillante, vive, courtisée.
M. Lavitéal venait de mourir a Nice; ses deux fils retournaient à Paris achever leur éducation , sous le patronage d'un ami > avocat distingué.
GOMMBNGEMBNT DE L^EMPIRE. 203
Stéphanie allait revoir Fulgence ; quelle issue pouvait avoir leur amour ! Elle s'en effrayait. Un malheur la menaçait^ mais elle aimait ce malheur; tourmentée par l'absence^ elle ne pouvait déjà plus vivre sans lui. Quelle position pour une femme , que celle de n'aimer qu'avec la pensée que son amant doit se cacher de cet amour? Pour lui , ce ne peut être qu'un moment d'oubli ; la beauté de la jeune femme de chambre le fera excuser : pour elle, c'est la flétrissure morale et, peut-être, la mort.... Société, viens me parler de ta justice, après !
On est au mois de mai ; une calèche est attelée dans la cour de l'hôtel ; Salicetta est habillée , elle a voulu être seule ; elle traverse une bibliothèque d'un pied furtif ; elle arrive au cabinet de Juviessy. M. de Naviers y est entré. Elle observe tout , depuis quelque temps , elle est devenue in-
RUSE POUR PERFIDIE. 2o5
quîète, soupçonneuse; elle s'arrête, elle s'incline, elle écoute ; elle n'entend pas les paroles qu'on murmure, elle pose son oreille sur la porte. Elle distingue les voix, et les mots.... « Comment ! vous ne les avez pas brûlées? — ^Elles sont trop spirituelles^ — Je vous en priais à chacpie lettre. ... — Je ne pouvais me séparer de tant d'esprit ; il n'y a pas de danger : elles sont dans mon secrétaire. — N'importe ; ayez la complaisance d'aller me les chercher, je les brûlerai moi-même. — Quelle défiance ! — Elle est légitime; à l'avenir je ne vous écrirai plus rien de secret. — Oh ! alors vous aviez besoin de moi.... — Silence ! » Elle n'entend plus , elle retourne sur ses pas en chancelant ; un nuage est devant ses yeux. . . . Elle est maintenant persuadée qu'elle a été dupe d'une comédie, jouée autour d'elle avant son mariage; ses jambes plient, sa tête s'appesantit, ses mains tremblent; elle tombe sur un fauteuil, où elle reste comme inanimée sans avoir la force de tirer le ruban d'une sonnette , dont l'anneau doré petid auprès d'eUe.».. Elle ne
2o6 RU3E POUR PERFIDIE.
le Yeut pas ; elle atténd que ses idées reviennent ; elle craint des témoins , Stéphanie elle-même. De telles douleurs doivent traverser cruellement l'int^igence ; elles peuvent tuer^ mais on étouffe tes cris qu'elles arradiaat.... Elle entend la calèdie partir y au milieu de son afiàiblissement douloureux ; le roulement des roues lui donne une commotion nervaise ; elle se ranime un peu ; elle se recuàlle:
Elle n'a pas encore la certitude de son malheur ; elle veut l'acquérir, et quand elle l'aura ! • . . Mais comment ? Encore quelques instans , des lettres révélatrices seront détruites, et avec elles les preuves; elle en sera aux vagues conjectures, aux soupçons , mais jamais rien d'avéré ; elle aura toute la vie de l'incertitude sur ce qui composait le bonheur de sa vie; elle doutera!... Non ; elle veut savoir .... Elle se lève , respire des sels, marche ; ses idées tourbillonnent , elle cherche à les coordimner : la volonté maîtrise déjà l'impression.
Ce n'çst plus la jeune femme qui fléchit devant
ftUSB POUR PERFIDIE. 1207
un désir ^ son mari, c'est une femme qui s'apprête à demander compte , et qui médite sur la résolution qu'dle doit prendre et accomplir.
Ira-t-elle trouver Juviessy , l'accabler de reproches , lui dévoiler les honteux mensonges qui lui ont acquis unè brillante fortune en trompant une jeune fille? Il nierait tout ; les lettres seraient cachées, brûlées; les traces de l'infamie s'efiaceraient. Il vaut mieux épier la remise des lettres , les surprendre, employer k ruse , les lire.... La ruse!... Ne peut-elle pas se servir des armes qu'on a envoyée» contre elle !
Elle interro^ l'heurè, elle s'impatiente, elle répare le désordre de sa chevelure et de sa toilette; elle veut être gracieuse, attrayante, tendre, irrésistiUe; il lui semble que ses facultés se déploient plus actives, plus souples. La voilà prête , la calèche est de retour, elle sourit ; M. de Naviers paraît; elle l'écoute monter, et devine combien il a encore de degrés à franchir; elle entre presque en même temps que lui dans le cabinet.
2o8. RUSE POUR PERFIDIE.
« Bonjour, mon ami ^ dit-elle d'un son de voix flatteur ; bonjour monsieur deNaviers. . . . Ah! des lettres ! ton écriture, mon bien-aimé ! Oh ! je veux lire, je veux lire tout. » Elle sautille avec l'impatience d'une enfant gâtée, élevant ses petites mains au-dessus des papiers. Mais M. de Juviessy est plus prompt, il les saisit et les pose sur le bureau^ il importait à Salicetta de ne pas trop se hâter.
« C'est ^gnc un mystère? dit-elle avec une demi-gravité.
— Nullement, ma bonne amie, dit M. de Juviessy tout pâle ; c'est une correspondance des plus diplomatiques du monde.
— Tu mens, reprit-elle en posant son doigt sur sa joue; tu écrivais à mon bon oncle, qui n'a ni les allures , ni la finesse d'un diplomate, atténdu qu'il est un excellent homme.
— Ah ! c'est vrai , ça , c'est vrai.
— Gomme vous avez un bon feu I II ne fait pas froid; c'est drôle!
— Oui , c'est une correspondance. . . .
— Que tu vas brûler. . • . Eh bien , je veux voir le feu de joie. » Elle se tenait devant le feu de manière à intercepter tous les mouvemens de Juviessy, qui commençait à s'inquiéter.
« Aux hommes les affaires sérieuses^ Salicetta ; et^ comme dit Napoléon > il faut que les femmes tricotejnt.
— Sais-tu que tu vas me donner des soupçons? » Il se fit un silence expressif. « Tiens, assieds-toi, mon ami ; je vais me placer sur tes genoux afin que nous jasions. » Juviessy, plus rassuré par ses gracieuses cajoleries , fit un signe à M. de Naviers, qui s'en alla, efirayé de ce qui allait se passer.
« Je reviendrai ce soir, pas vrai? dit-il quand il fut à la porte.
— ^Oui, om.... Eh bien, Salicetta, qu'as-tu à me dire? '
— • Tu m'as trompée , mon cher ami ; et c'est mal.
— Comment l'etatends-tu?
— Va , je ne boi^derai pas une minute. Tiens,
ttt as fait du setttiment pour me plaire, tl tu n'es pas sentimental : tuas un peu menti par k forme ; mais, au fond, tu m'aimes bien, n'est-ce pas? Vous vous êtes entendus tous comme des larrons en foire-
— Qui t'a dit?...
— J'ai deviné, et tu vois bien que je ne m'en fôche pas.
— Je parie que tu nous sais gré de ti'avoir, par nos conseils, guérie de ces manies rêveuses que le roman de Werther a mises \ la mode. » EBe réprima un geste de dépit.
t< OH! je ne suis pas romanesque. J'ai besoin d'affection ; mais je sais maintenant que l'amour 'es* une chose fort raisonnablè^ et que le bonheur c'est le calme du ménage. » Il se mit à rire, charmé > et tie comprenant pas l'ironie de ces paroles ; ainsi , il allait être vaincu par ses propres armées.
w Tu veux donc lire mes folles réflexions; je ne me gênais guère avecM^ deNaviers.
— Cette lecture n'en sera que plus piquante ;
lu^ap POUR pBRPiPis. :if I
une ou deux lettres seidèment, et nous fax>ns un bel autodafé du reste.
Va > tu n^en seras pas au troisième feuillet, que tu en auras assez.
~ Voyons , mon bon ami , dit-elle en lui passant les bras autour du cou et en l'embrassant; m me refuse pas.
he moyen de te refuser à présent!
JJfie ou deux lettres, allons. » Elle brisa les cp^eloppes du paquet. La première lettre se trouva fort insignifiante ; enfin die arriva à ces fiiirsigmens, et avec quel art elle sut en obtenir la lecture I
Premier fragment.
« L'amourn^est guère que l'amour^ropre mis Ken jeu, et combiné avec l'appétit sensuel :
f( la possession détruit l'amour. Je n'ai jamais K oMSpris l'amour chrétien^ qui consiste dans un « idéalisme insaisissable. La civilisation chasse K devant elle toutes ces fadeurs. Gonceve^vous
212 ÈUSfe POUR PERFIDiË.
« rien de plus stupide qu'un amant qui rêve de* « heures entières à une femme qui, peut-être « dans ce moment-là, se raille de lui avec un autre « amant.... »
u Ceci est une généralité, dit-il en Finterrompant; elle ne peut te concerner. » Elle embrassa son mari en souriant, et jeta la lettre au feu. La trouvant si bien préparée, Jiiviessy se laissa aller au plaisir de revoir ces confidentielles moqueries; il pensait qu'a l'aide dé commentaires il justifierait tout aux yeux d'une femme qu'il dominait ainsi. Quand on s'est placé sur le terrain de la déception et des finesses, on ne saurait faire dans la vie un seul pas avec confiance, avec certitude ; mais l'amour-propre aveugle. 11 espérait aussi la mettre entièrement sous le joug de son intelligence sceptique.
« Ma bonne amie, lui dit-il, il faut que tu connaisses la vérité ; elle sera, entre nous, un lien bien plus puissant que les poétiques fadaisés, leaplatoniques niaiseries dont la littérature et la société vivent depuis si long-temps; nourriture vieiUe
et creuse s'il en est. Forme ta raison, elle te suffira.
— Oui, mon bon petit maître ; mais voyons , voyons. Cest si drôle I »
Deuxième fragment.
i( Salicetta est charmante: tétedefeu, intellicv gence de salpêtre , vivacité dans la concepcc tion.... mais elle est très facile à tromper, « parce qu'elle a des croyances : elle croit à Dieu, « à l'âme, à l'amour, à la vertu; elle a de l'élan , « elle est enthousiaste. Mon ami , il n'y a dans la « société que des besoins et des intérêts; un i< honmie qui ne croit à rien est maître de tout.
« Un honune qui a des.besoins de cœur est un n homme faible.
« Un honune qui voit dans la société autre « chose que des intérêts coalisés est un rêveur, « un idéologue. *
' Je ne recule devant aacane des conséquences d'an caractère; mais je n'ai pas entrepris de réfuter un à un les déplorables sophismes qu'il émet ; je fie fais pas ici de la controverse ^
âl4 RUSB POUR PERFIDIE.
(c Uidéûflogie consisté à bâtir daiï^le TÎde méè «des mots, abstraits ; c*est bâtir rien avec des « riens.
« La yertn est une ôbimère honor^le j dàhs (c un esprit bien fait, c'est Fintérêt qui Fem- « porte toujours,
« J'ai vu saiis cesse que les hommes qm par- « ÎAïmt tant de l'âme, étaient ceux chez qui les (( sens étaient peu développes; l'âme, c'est la « vie. De nos jours, on croit qu'elle a son lo^ (( gement dans le cerveau , et qu'elle est par le k cerveau seul. Moi , j'ai ip&a de souei de tout « cela ; je ne m'en occupe que rarement; je suis> « à cet égard, dans la plus uomplèle indifiR^rence s <r uii jour , nous verrons^ • . . Ma pensée deviendra « rose, chèvrefeuille, ou jasmin ; J« serais pouiv a tant fôohé qu'elle devînt carotte^ salade, ou (f navet : j'aimerais assez à revenir, dans un bou-^ (( quet', sur le sein d'une jolie femme j par malc< heur , notis n'avons pas le choix.
mais de Part : ia réfutatioà éparsè clatië ïés divetâes partiel do tableau mè semblé résulter invinciblement de renfèit^)le.
RU$B POUR PSRFIDIS. 21 5
i( Yous me reprochez j assez bétenuent , de « trompa Salicetta^ en me peignant tel que je ne « suis pas. Un jour^ je lui dirai : Je crois à la if houche, à la taille^ aux baiaers ; mais je ne crois « pas à l'amour idéal; elle sera de mon ayis.... »
K Tu vois que je prophétisais, ma chérie ; mais comme tu esréveiise !
— Oui, je suis un peu étonnée, murmura- V^e : comme tu mentais! La pauvre dupe que j'étais I moi qui gardais tes paroles dans ma mémoire, et me les répétais à moi-même ; moi qui m'enivrais de tes pensées, et conservais religieux seinent cette ivresseaûn qu^elle me fût un bonheur jusqu'à ce que je te revisse! » La femme passionnée apparaissait encore; Juviessy la regarda avec attenticm. « Mais tuas raison, mon ami, reprittelle : l'm^ur ne vaut rien; tiens, ^oi^ne-moi un baiser pour effîioer cetteimpression : c'est un adieu à mes illusions déjeune fille. . . Enfin, je doitmieux t'aimer dans ta vérité que dans ton mensonge. » Elle apprenait elle^néme à mentir, ety par cet instinct qui semble inné chez les feBomes, eUe men-
2l6 RUSE POUR PERFIDIE.
tait avec tant de naturel et de finesse, que Juvîessy ne savait que penser; il était fâché que le secret de cette carresponcjance eût été découvert; mais il valait mieux en accepter les inconvéniens pour les corriger ensuite, que de paraître les craindre. U se fiait a son habileté pour tirer avantage de cette nouvelle position qu'il prenait auprès jde JSalicetta. Il croyait Fétonner par la hardiesse de ses idées, la dominer, et l'occuper sans cesse ; Tamour-propre a tué bien des afiections et des bonheurs. Pris au dépourvu , il s'ingéniait pour cacher son déplaisir; mais il ne s'effrayait déjà plus de ce jour jeté sur sa conduite. U avait foi en sa souplesse; il s'imaginait même que cette explication lui vaudrait plus de liberté. Ignorait* il que dès qu'on a mis une femme sur le terrain de la ruse , il est bien rare qu'elle y soit vaincue.
« Eh, ma bonne amie! disait-il, j'ai voulu reco^nmencer avec toi les illusions de mon adolescence : c'est un charme auquel je me suis laissé prendre; ce sont des voluptés morales dont j'ai voulu assaisonner les autres. »
Elle ne le croyait déjà plus; elle sentait, dans cette correspondance, un esprit froid, un parti trop bien pris de la tromper , un plan trop bien suivi ; elle sourit, et penchant avec une charmante câlinerie sa té te sur celle deJuviessy^ elle lui dit : a Je ne m'en fâche pas , mon ami , j'en ai été si heureuse que je serais ingrate de m'en plaindre : mais voyons une autre lettre pendant que celle-ci flambe.
— Curieuse!
— Je suis comme une noifvelle Eve au pied de l'arbre du savoir.
— Ravissant petit démon , tu es irrésistible. . . .
— Prottve4e-moi ; lisons une autre lettre.
— Allons !
— Tu n'as pas l'air content.
— Moi ! tu te trompes bien , ma chère amie.
Troisième fragment.
w Vous me dites que Salicetta est rêveuse, tant (c mieux 1 La voilà dans la première période de la
2l8 RUSE POUR PERFIDIE.
« douce maladie que je veux lui donner; charte mante, délicieuse maladie que je regretterai « toujours, et que malheureusement je ne puis « plus avoir; maladie ravissante du cœur, fièvre « d'amour, dont la possession guérit si vite. Elle «est rêveuse? C'est à merveille. Néanmoins, u combattez autant que possible ses désirs d'alw 1er au bal ; elle peut y rencontrer un beau « et sentimental cavalier qui contrarierait notre « plan.
(c Elle est rêveuse? Rien ne pouvait m'être a plus agréable que de la savoir à cette phase de « Famour; la rêverie doit être bien séduisante « dans ses grands jeux noirs à l'orientale. »
(Il s'arrêtait complaisamment sur tous les passages qui flattaient la vanité de Salicetta; elle souriait, et il continuait. ) ^ w Les périodes de l'amour sont la rêverie, la ««nélancolie, les inquiétudes , les dépits haineux, « la tristesse dans la solitude, ou la gaité folle au- « dehors} puis le retour, les j^eurs de réconci- « liation, les aveux, les transports et la conclu^
RUSE POUR PBRFIDiE. 2ig
c< sion. Sans cela, ce n'est pas un amour bien « conditionné; c'est un caprice , une boutade (c sans attrait. Fignrez-Tous , mon cher comte , u qae, du temps où je faisais de l'amour une oo- « cupation , j'avais ma coupe r^ëe de plaisirs « par saison ; ainsi j'avais des amours en berbe, « d'autres en boutons et d'autres en fleurs. Je « jouissais des uns , et je ciJtiyais les autres ; mais « je n'attendais jamais que mes amours eussent « passé fleur. »
« Oh ! le vaurien! s'écria-t-elle. Je pardonne bien le passé; c'est folie à une jeune femme de demander à son mari compte du passé : mais cet espionnage exercé autour de moi I...
— Espionnage > le mot n'est pas exact....
— Surveillance , si tu veux.
— Cette surveillance était une preuve d'a^^ mour. w Elle vint à penser qu'il n'y croyait pas; ainsi Juviessy s'égarait lui-même dans ce dédale d'explications ; il oubliait que l'amour est un av^ traînement, et non pas une analyse.
« Encore une lettre, s'écria-t-elle, et puis
nous jetterons dans le foyer toute cette glace , pourvu qu'elle n'éteigne pas le £pu.
— Tu te formes » , répondit-il avec un rire forcé; car l'épigramme l'avait blessé dans le vif de l'amour^propre. Elle saisit vivement^ une lettre^ et lut.
Quatrième fragment.
a Je viens d'écrire plusieurs lettres avec tout
(c le pathétique d'usage. Je ne suis pas certain « d'avoir évité l'écueil du lieu commun j mais , « depuis qu'on écrit des lettres d'amour, il est « diablement difficile d'être neuf. Je crains d'avoir « mêlé quelques expressions diplomatiques à de « brûlantes expressions d'amour : en vérité, je « perds ce beau style qui m' a fait si grand hon- « neur auprès des femmes ; et sans la Nowelle u Héloîse, je n'en serais jamais venu a bout. « J'avais besoin d'alimenter ma verve passionnée « par la lecture de quelques pages de ce fou de J.-J. Rousseau. A la fin je me suis vu , pour
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w l'honneur d'une phrase^ dans la nécessité de « puiser deux ou trois larmes dans un verre « d'eau , et de les répandre sur le papier ; ces « larmes , dont Tune est tombée sur le nom de « Salicetta, produiront sans doute un merveil* « leux effet. »
« Assez! dit-elle^ assez!... » Et, froissant la lettre entre ses doigts, elle la jeta au feu avec les autres. Elles flambèrent quelques instans dans le brasier; puis ce ne fut bientôt plus qu'un monceau de cendres enflammées qui s'éteignirent. Elle les regardait d'un œil pensif, mais tournant soudain vers son mari . un visage enjoué : « Ne pensons plus à ces folies, lui dit-elle; liens^ je suis maintenant de ton avis : il ne faut pas embarrasser les affections de toutes ces idées qui renferment plus de tourmehs que de joies. Allons ! irons-nou3 a l'Opéra ce soir? On dit que Napoléon y sera.
— Sans doute, nous y allons : M. de Naviers viendra avec nous ; ne le mêlons en rien à nos affaires de ménage : on n'est pas plus nul que
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cet homme-là. Ainsi tu ne m'en veux pas^ bien sûr?
— Bien sûr! » Juviessy oubliait encore, en adressant cette interrogation et en se montrant satisfait de la réponse, que , par son système , il s'enlevait le bonheur de croire et d'être cru.
Il est juste de dire aussi que Salicetta ne se rendait pas bien compte de son impression; elle se sentait profondément humiliée, bles-* sée, et n'en voulait pas convenir; die cher* diait à s'étourdir pour n'être pas en face de son cruel désenchsmtement. Plus elle s'effwçait de cacher sa douleur, plus l'irritation s'emr parait d'elle : elle disait mille extravagances tendres et charmantes ; une sorte de magnétisme qui naissait de cette excitation mutuelle les tur flamma; enfin Juviessy se crut fondé à croire qu^il était adoré de sa femme. Sa vanité personnelle l'empêchait de regarder plus avant dans cette Ame offensée. Une femme ne pardonne les blessures faites à son cœur que l(n?sque c'est par jakNisie ou par Vitalité qu'on k blesse.
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MaU comment justifier une ironie aussi froidement calculée que celle de JuTiessy? Impossible. Salicetta n'y réfléchissait pas; .elle couyrait son agitation par des caresses et des folâtreries ; elle en était encore énme , quand la calèche du comte de Naviers entra pour la troisième fois dans la cour j elle se jwrtt k rire , dès qu'il parut sur le seuil de la porte.
« Qu'y a-t-il? dit le comte ^ incertain s'il déliait rire , ou s'affliger ?
— Je ris , mon cher onde , de votre fidélité k brâler des lettres confidentielles qu'on vous écrit.
— Elles sont si piquantes ^ si spirituelles^ que je ne pouvais m'en détacher; je les aimais^ ces lettres , je les reli^i^ • .
— - Pour vous faire une opinion.
~ Mais elle «e moque de moi, votre femme, Jifviessy ; elle profite de vos leçons, pas vrai?
^ Sll^e se fait voie idée juste de la société ; n'edfM^e po^ , mén amie ?
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— Oui , mon cher railleur^ oui. Vous dinez avec nous^ mon oncle^ et nous irons ensemble à l'Opéra.
— Avec grand plaisir ; je comptais bien dîner ici^ mais moins gaiment^ en vérité...
— Assez, assez; je ne veux plus entendre parler de vos tromperies ! »
Un domestique annonça que le dîner était servi ; il fut gai , mais d'une gaité un peu forcée. On sortit bientôt de table ; Salicetta remonta chez elle, et se fit habiller par Stéphanie, à qui elle tut ce qui venait de se passer. En s'efForçant d'être amies elles tentaient l'impossible, les convenances sociales entravaient k chaque instant la bonne volonté de Salicetta; elle eût rougi en ce moment d'avouer à sa femme de chambre qu'elle connaissait la longue déception qui s'était emparée de sa destinée. Elle partit pour l'Opéra : pendant que son œil se fixait sur la scène, elle était préoccupée; elle ne discernait rien encore dans le tumulte intérieur de ses idées , mais elle s'at-
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tachait à cacher ses souffrances^ %t il n'y fallait rien moins que le spectacle brillant et harmonieux qui lui déployait ses magies. La toile retombée /à peine si elle eût pu dire quelles scènes on avait li^résentées devant elle.