VISITE
Si vous TOUS isolez dans l'égoïsme^ vous en serez plus tourmenté qu'heureux. Il en est de même des passions et des idées secondaires : partout régoïsme flétrit , l'amour vivifie ; Fégoïsme veut mettre les vies qui l'entourent dans la sienne , l'amour se met dans la vie des autres f l'époïsme n'a que des liaisons rapides, et, pour ainsi dire^ la jouissance durant, l'amour tient compte des sacrifices et s'exalte par eux. -
N'aimant déjà plus son mari, SaHcetta se fatiguait de cet isolement de son âme ; le monde lui offrait des distractions plutôt que des plaisirs. Stéphanie vivait plus heureuse ; elle espérait , elle avait une espérance d'amour à réalisér dans sa vie ; elle se voyait assez belle pour y réussir. Les ^andes passions se font un but, et chaque pas qui les en élo^e ourapproche estune joieou une souffrance.;
. Madame de Juviessy habitait tour à tour Paris et la campagcie ; elle y repdait des visites , recueillait des hommages , écoutait , des galanteries y
tINE VISITE. 255
fuyant ainsi son malaise moral. Son mari Tenait assez fréquenynent à Estéyane se délasser de ses occupations ; mais il y portait le triste cort^ de ses prëtentiotis ambitieuses ^ de ses tourmens quand il n'attachait pas assez l'attention de Napoléon , et de ses joies quand il atait recueilli sur les lèvres du grand homme des paroles flq^ teuses , des promesses de distinction dans la hiérarchie politique qu'il travaillait à fonder : mais elle ne surprenait jamais dans ce cœur égoïste un seul mouvement expansif ; jamais une larme d'amour^ jamais un soupir^ -ni un bras étroite* ment serré , jamais un regard vers le cid. U était tourmenté par le sentiment de son infériorité ; il avait de l'esprit^ de la vivacité dans le maniement des, mots ^ mais peu d'idées; la méditatiop^ le fatiguait; il se sentait incapable de profondeur et d'assiduité dans un travail , et il en souffrait. Le pouvoir de concentrer sa réflexion sur une mésne pensée pendant plusieurs heures ^ pendant une journée^ pendant des années^ est domvéà fort peu d'intelligences; cette haute algèbre de
Digitizsd by
256 UNE VISITE
Fanalyse méditative, qui est le fruit de ce(te patience, se formule par un langage qui souvent paraît fort étrange dans le monde.
Les frivolités et lea impiétés étaient épuisées; l'ambition inquiète et maladi^^e rendait Juviessy insupportable à Sâlicetta ; ce retour des mêmes pjjiintes l'accablait. Un soir, personne n'était venu de Paris ni des environs; Sâlicetta se promenait sur la terrasse avec son mari ; Stéphanie brodait sur un banc. Cette maison de campagne portait le nom de son fondateur, le comte d'Estévane, mort pendant la révolution ; elle s'élevait sur un de coteaux d'Aulnay plantés de bois pittoresques et remplis de gracieux mouvemens de terrain ; la verdure forte en couleur y tranche .avec un sol calcaire et sablonneux ; les plans se (lessinent bien, nches d'accidens variés, mais privés d'eau; et l'eau vivifie si bien un paysage! Elle est une si rafraîchissante harmonie avec le mouvement des nuées au ciel , si le vent les chasse dans la même direction de l'eau qui coule ; mouvement sur la terre , mouvement et bruits dans
UNE VISITE
les airs où les oiseaux chantent , où le feuillage gémit en tremblotint ; mouyement dans les espaces atmosphériques : comment y rêver la mort et le néant! L'eau manque à ces sites, mais ils sont attrayans par des surprises , par la variété des arbres et la beauté un peu monotone et trop en lignes droites de l'horizon ; là le regard plane sur Chatenay, Sceaux, qui redii'ait encoi'e des souvenirs de la régence, de la duchesse du Maine , de Voltaire , de Chaulieu , de Cellamare , de tant de jolies femmes et des noms historiques ; Fontenay , qui regrette |es fleurs et conserve le nom de son vêtement de roses dont la spéculation Ta dépouillé; l'Hay, Bourg-la-Reine , des routes, des perspectives, dès inclinaisons, dès lisières de bois ^ qui imitent parfois les caprices des rivages de la mer , des praiii'ies et des pelouses d'un beau vert se développent dans une vaste étendue* Ce n'est pas ici la campagne par trop soignée et civilisée des environs de Paris ; il y règne je ne sais quoi d'agreste ; Paris est bien loin dans la pensée; vous êtes au
258 vm VISITE,
sein d'un bois d'une nature un peu rude; eh bien , £siites encore quelque^ pas et vous verrez au couronnement de l'horizon, sous un dôme vaporeux et bleuâtre , s'étendre , panorâma lointain etmagiqtie, Pâris, coupé par ses monumens, jalons de l'imagination , qui se promène sur ce vaste amas de maisons , où tant de passions fa> mentent et luttent.
Impatientée de n'avoir pas eu de visites pendant la journée, Salicetta se promenait , habillée comme si elle eût attendu une nombreuse compagnie, et n'écoutait pas Juviessy, qui lui répétait, pour la troisième fois : « L'Empe^ur çàt d'ùne vivacité désespérante : au conseil , il nous demande toujours des rapports. Il faut que le travail soit fait avec une extrême promptitude, et mon vieux secrétaire a un cerveau de plomb; il rédige avec une lucidité qui* est en raison proportionnelle de l'imagination de M. de Nàviers.M Ce dernier trait égaya la physionomie de la jeune femme. Soudain, sur le degi'é du vestibule ouvert sur la terrasse, paraissént Exupère
UtiE VISITE. 25g
et Fulgence, vêtus de deuil. Stéphanie, qcà est assise près de la porte , pousse un cri ; loais la distance où Salicetta se trouve ne lui permet |kis de l'entendre. Elle se retourne , avec son mari , quand elle atteint l'extrémité de la terrasse, et aperçoit alors les deux jeunes gens. Fulgence s'approche de Stéphanie; Salicetta ne voit pas ce long regard qu'ils échangent : elle est seuJb-* ment frappée de la tenue digne et grave des d^ix frères. On s'aborde, on se salue, on prend des sièges de jardin : Stéphanie reste sur le banc où elle travaille ;^mais son aiguille est souvent inactive, et son regard se repose parfois sur Fuigence^ placé vis^vis d'dle.
(c Messieurs, dit Juviessy d'un ton i^ciel, nous avons pris part à la perte cruelle que vous avez faite....
— Ces messieurs n'en doutent pas, monsiau*^ s'écria Salicetta; les paroles sont inutiles quand les cœurs se comprennent. M. Lavitéal était un excellent homme que j'aimais, et que je regrette de n'avoir pas aîssez vu.
2^0 UNE VISITE
— Ce que tous dites de notre père, madame, répondit avec émotion Fulgence, me pénètre; notis avons perdu un guide, un ami^, le meilleur des amis ; sa parole coulait dans nos âmes , et nous insinuait l'amour de la vertu. Nous l'avons perdu; mais ses conseils vivefat encore dans notre mémoire , et nous bénirons sans cesse sa mémeire chère et vénérée. » Il prononça ces mots avec élan ; Salicetta en fut touchée. Elle admira la noble figure du jeune homme,, embellie encore par l'expression qui vint y rayonner, à travers quelques larmes. Stéphanie n'entendit que peu de mots; mais elle comprit, à ses gestes, à sa pose , au jeu de ses traits, au son de sa voix , qu'il parlait de son père; elle goûtait le bonheur irritant de saisir des inflexions ,^ quelques paroles, afin de reconstruire la phrase ou de deviner la pensée. .
« Oui, nous pleurons notre bon père, dit £xu-» pere; mais nous atons foi, nous savons qu'il nous atteiid dans un monde meilleur , qu'il prie pour ses fils, qu'il a rejoint notre mère ; nous
UNE VISITE
communiquons avec lui par la prière , et nos âmes se comprennent encore. » Juviessy connaissait trop les convenances pour s'^ayer en ce moment sur ces consolations^ mais il ne put réprimer une légère contraction de lèvres que Fulgence observa en silence.
« Il vous reste des amis, messieurs; et je vous prie de nous mettre au premier rang, M. de Juviessjr et moi.
— Sajis doute , sans doute ; j'aj^rouve fort ce que madame de Juviessy vient de dire.
— Vous nous Favez déjà prouvé,. madame, dit Fulgence , et la somme que vous avez eu h, bonté de nous prêter vous sera iucessamment remise.
— Qui vous parle de cela?
— Pardon, madame, c'est la succession qui vous a parlé; mais si ma reconnaissance avait pris voix, elle vous aurait dit que le bienfait reste toujours insolvable, et que le souvenir ne croit jamais s'être acquitté.
— Cette délicatesse est touchante > monsieur, et elle part d'une âme bien noble.
UNE VISITE
— Ceci est fort beau, dit Juviessy, mais je irotave à vos paroles un faux air de métaphysique; et la métaphysique, voyez-vous, c'est la m^bine pneumatique de la pensée, elle ne peut faire que le vide.
— La métaphysique, monsieur, répliqua gravement Exupère, a des limites comme toutes les sciences humaines , m^is la révélation vient k son secours ; la révélation est la parole de Dieu ; Jésus-Clhrist l'a reçue et nous l'a transmise, afin que nous fussions consolés, fortifiés et réjouis par elle. — Salicetta fit signe à son mari de se taire ; il cruffaire une grande concession à la circonstance en ne répondant que ce peu de n^ots :
« Monsieur, je' ne mange jamais du potage de la révélation , je n'en saurais parler.
— Vous avez du moins étudié la métaphysique, dit Fulgence en s'animant, et vous devez savoir qu'elle est la science des vérités qui sont hors de notre nature physique, car la nature embrasse tout, l'idéalité comme la matérialité ; étudier l'idée c'est donc étudier une des faces de la
UNE VISITE,
nature 9 car votre pensée lest une réalité comme votre hras; ïuu est tangible^ l'autre est compréhmsible. L'intelligence imprime évidemment sa volonté aux nerfs; la métaphysique est une science qui marche de déductions en déductions : mais il faudrait avoir la bonne foi de ne jamais se payer de mots.
Ëh ! c'est la seule monnaie du pays; avec quoi dkble voulez-vous qu'on se paie? »
Fulgafice fut déconcerté par cette saillie , mais il se fit un effort, et s'écria : « Monsieur, il ne s^agit pas ici de plaisanterie , mais de vérité : la pensée est une réalité comme le bras en est une; cette réalité incorporelle se manifeste par des faits intellectuels; ces faits forment un ensemble scientifique : mais il£aut, pour lui donner plus d'influence, savoir s'arrêter où la démcmstration s'arrête, réunir toutes ces hautes probabilités, et y suppléer par le sentiment qui est en nous. Il se déclare dans presque toutes les occasions; il est une puissance, il a des cris, des larmes, une action, des joies, des souf-
^44 UNB VISITE.
frances. Non , la science de Dieu et de l'âme n'est pas une science "vaine;- son langage n'est pas toujours exactement formulé, parce que l'amour n'est pas de l'algèbre > l'amour ne se dé-^ montre pas, mais il est ; on en vit, on en meurt: il est de même de l'âme je la sens et ne la définis pas; mais elle est ma vie intellectuelle comme le mouvement du sang est la vie matérielle; cette âme qui choisit entre le bien et le mal, qui exerce et acc(mi{Jit sa volonté, qui est une, libre, indivisible, tandis que la matière peut être divisée à l'infini ; cette âme qui n'a pas de limites dans ses perceptions, car elle sent toujours au-delà de ce qui est exprimé; cette âme qui dédaigne souvent son enveloppe et la tue pour chercher mieux ; cette âme qui adore la beauté corporelle comme expression visible de la beauté morale ; cette âme , source de tant d'inefiàbles jouissances, ne saurait tarir : Dieu la recueille. — Fulgence avait élevé la voix, et le timbre sonore en allait vibrer aux coeurs *de deux femmes; les femmes ont beau être maté-
UNE VISITE
rialistesy dès qu'on leur présente le spiritualisme sous la forme de l'amour , dès que le spiritualisme parle haut et de conviction , elles s'àneuvent, et les railleries qu'elles ont tant l'occasion d'entendre par le monde sont vite oubliées. Juviessy, loin d'être touché^ aiguisait une nouvelle épigramme bien futile^ une de ses piquantes banalités dont tant de paresseuses incrédulités se contentent; mais Salicetta l'arrêta par un coup d'œil significatif^ puis se tournant vers le jeune homme : « J'avais grand besoin d'entendre ces paroles^ elles me raffermissent; oh! merci K.. vous me les redirez, nous en causerons, n'est-ce pas? » Stéphapie, la pauvre Stéphanie, était sur son banc, abaissée par le tour^ ment de la jalousie, d'une jalousie qui a les mains liées, la bouche fermée, qui ne peut ni se venger, ni même se plaindre ; la plainte serait presque ridicule.
« Il est si consolateur, madame, de s'entretenir de ces sujets ; si doux de s'entendre et d'espérer , de fortifier ses vœux çt son attente !
:a4^ UNE VISITE.
— Oui, dit Ëxupère ; mais le spiritualisme sans la foi est stérile. » Ce peu de mots rendirent Fulgence pensif ; il songea aux dernières parades que son père lui avait adressées : a Frtlgence, lui . « avait dit le mourant , tu as la foi ; mais tu ne la w conserverais pas long-temps, si, craignant les (f railleries du monde , tu en venais à rougir de « confesser tes croyances. » De son côté , Juviessy réfléchissait au talent précoce que. déployàit Fulgence et au parti qu'ail pouvait en retirer.
w Que comptez*-vous faire , messieurs? A quoi puls-je vous être utile? Disposez de moi.
— Monsieur, mon frère part pour les États- Unis d'Âmérique, où l'attend im ami de noire père, et jnoi je resterai à Paris, chez un notaire, notre parent ; j'achèverai mes études et je prendrai du service dans l'armée.
— Prene2&-y garde , je vous en préviens, monsieur ; les grenadiers de l'Empereur ne sont ni des puritains, ni des vierges. »
Fulgence rougit, et Juviessy pensa que ce
UNE VISITE
jeune homme serait maniable et docile ^ puisqu'il craignait tant l'ironie , et qu'on le gouvernait sans peine en invoquant ses principes. Il proposa une promenade dans le parc ; on partit. Salicetta prit le bras de Fulgence ; Stéphanie restait seule sur son banc ; mais elle fut bien doucement surprise quand, à la nuit, Salicetta lui dit :
« Mademoiselle y faites préparer un appartement pour ces messieurs. »
Lb malm se lève^ un matin tiède et précursenr d'une chaude journée qui va remuer la sève , réveiller les pensées qui aiment cet indéfini de l'existence^ force morale de la jeunesse; Fulgence n'a point dormi ^ son teint est animé y sa pensée est aussi vive que s'il eût joui
CANDEUR. 2^g
d'uu sommeil réparafteur; il est sorti du parc, le soleil jette son mobile réseau de rayons de prairie en prairie, après avoir coloré k tète des arbres et les crêtes des coteaux. Il est quatre heures; Fulgence, debout sur une des hauteurs ombragées du Plessis, médite en face d'un vaste paysage. A ses pieds est l'étang dont les eaux varient et rafraîchissent le paysage ; le château et le village sont au-dessous gracieusement posés dans l'échancrure des deux collines ; une brillante sérénité [dane dans l'atmosphère, et l'agitation est dans le sein du jeune homme: il restera au château d'Estévanej il vivra près de Stéphanie; il sera le secrétaire de M. de Juviessy.
La proposition lui en a été faite, il va l'accepter ; il respire la joie avec l'air ; les harmonies délicieuses dont la nature est aniiioéé s'infiltrent dans lui ; il efileure à peine le sol, la lui est légère et charmante. Âge heuraix dans lequel les tourmens mêmes qu'on se crée ne sont pas sans charmes !
Ilsepromène> et l'enchantement où il est
25o CANDEUR.
ajoute encpre à la pureté radieuse du matin ^ U rentre dans le parc en franchissant une haie ; il marche sous les allées fraîches, mélodieuses, embaumées ; une robe blanche brille à trava:^ une charmille.... Il hâte te pas; un pressentiment lui indique une présence chérie : on friit , c'est une marche plus vive , plus rapide j c'est une fuite; il ne se possède plus, il court, il s'élance.... Stéphanie s'arrête au détour d'un bouquet d'arbres.
(c Pourquoi me poursuivez-vous ainsi , mùn^ sieur ? » dit-elle , émue , la voix à demi éteinte et saccadée*par la vivacité de sa course. Ses joues plus colorées, ce légar plissement de sourcils qui voulait exprimer la colère et contrastait avec l'expression de son regard , ces boucles à demi détendues par la rosée, la blancheur de son teint, la fraîçhau* de ses lèvres , la noblesse de sa taille,
la souple délicatesse des formes charment
Fulgence , qui res%e devant elle.
« Laissez-moi m'éloigner ! continua-t^lle.
Voulez-vous , dès votre arrivée, perdre de répu-
CANDEUR. :25l
putation une malheureuse femme de chambre?
— Me soupçonnez-\ous , mademoiselle? s'écria-t-il.
— Eh bien! adieu. » Le charme de cette colèye mal jouée se fondit dans la douceur d'un sourire; il était tout un aveu « s'il avait su comprendre; mais il la laissa s'éloigner; elle qui ne venait que pour le voir et lui parler, elle qui s'était levée au bruit l^er de ses pas dans les couloirs , et l'avait suivi du regard quand il descendit au parc , et n'avait pas su combattre l'e^ pérance de le rencontrer dans la promenade. Ne se fiait-elle aussi à lui, à elle-même? « Adieu! » disait-elle.
— Savez^-vous, lui criait-il, que je reste au château, et que je suis le secrétaire de M. de Juviessy?
— Je le sais , répondit-dOie ; mais on peut nous rencontrer ensemble ; adieu. »
ExupÈRE est parti : il a écrit du Havre , à son frère, une lettre riemplie de bons conseils; sa foi , plus forte et plus agissante, lui donne ce droit. Plus d'une fois déjà, Fulgence a mal défendu ses convictions religieuses ; les raiUeries de M. de Juviessy, le ton des conversations , des
l'escarpolette. 355
sourires dédaigneux^ ont quelquefois fait défaillir son courage. U croit encore , mais il n'ose plus Favouer. Il exerce son esprit à ce persiflage léger qui effleure tout et ne prend jamais le souci d'approfondir, esprit assez général des conversations en France ; on y présente d'attrayantes superficies : c'est un jeu où la parole se plie à toutes les formes pour amuser ; c'est un spectacle où le sérieux il'est admis qu'autant qu'il a revêtu le costume à la mode. Encore on s'en lasse bien vite; on ne veut pas étudier, on veut jouir, s'égayer, rire , s'oublier. Quelle plus grande misère que celle de ne pouvoir supporter la pensée de soi-même !
Eh bien , Fulgence s'est façonné promptement à ces usages ; seulement, il y est encore maladroit. U lui arrive souvent de donner à sapenséedes couleurs plus animées qu'il ne convient; si quelque opinion le blesse , il se fâche ; puis l'ironie l'arrête et l'éteint. A l'idée qu'on se raille de lui, une sueur froide coule sur son corps, la rougeur lui monte m visage. Alors Salicetta le gronde :
254 l'escarpolette.
elle lui parle comme à un jeune protégé; il écouté avec docilité , mais sans émotion. Elle désire , peut-être , prenîire quelque empire sur lui ; mais, déjà habile à dissimuler, elle se raille de Fulgence devant son mari. M. de Juviessy occupe beaucoup spn jeune secrétaire, cependant , quand l'heure l'appelle aux Tuileries, il le laisse parfois au milieu d'écritures pressées. Un jour, après avoir terminé son travail, Fulgence descend au jardin , le cou nu, sans habit ; il passe près de la fenêtre du cabinet où se tient Stéphanie. Personne. Il regarde au salon : une guitare , une harpe, des romances éparses sur le parquet ou sur la table du piano, des ouvrages d'aiguille et de tapisserie interrompus; mais personne.... U sort, il se promène; il entre dans un petit bois , il y entend des éclats de rire. C'est Salicetta que Stéphanie balance sur une escarpolette : ses jambes sont enveloppées d'un x^hàle ; elle voltige dans l'air. Fulgence saisit la corde, et remplace Stéphanie, qui s'assied à son tour, et monte, redescend, au gré des moelleuses impulsions que le jeune
l'escarpolette. 255 homme donne avec soin à la corde : les boudes de sa chevehire agitée se détendent , et viennent caresser ce visage si séduisant que Salicetta en devient jalouse et s'écrie : «Plus fort, plus fort : vous la ménagez ! » Enfin Stéphanie s'effraie; elle danande grâce, et le mouvement cesse par degrés. La balançoire s'arrête ; elle descend.
« A vous ! à vous ! >) s'écrient les deux jeunes femmes en saisissant la ccttxle. Elles roidissent leurs bras, pour. imprimer de plus vives secous^ ses au jeune honune, -qui les défie en souriant ; Salicetta s'y anime, et, par de brusques commotions , elle fait retomber Fulgence , elle contrarie les élans : soudain la corde, usée par les frottemens , se brise , ét*le jeune homme s'abat avec elle , roule et s'évanouit sur le sable. Deux cris partent en même temps : elles le relèvent, des pleurs mouillent leurs yeux, elles s'effraient ; mais il revient k lui.... Sa tête, pâle, s'incline sur l'épaulede Stéphanie, et son bras enlace cette taille qu'il a si souvent admirée. Comme il bé-
256 l'^escarpolbtte.
nit son accident!... U ne se hâte pas de les rassurer. Salicçtta , ayec un mouchoir qu'eUe déplie et chiffonne y essuie son front et ses cheveux, imprégnés de sable. Stéphanie sent le bras de Fulgence qui l'attire à lui, et eUe observe que l'autre est détendu. « Merci, merci, dit-U enfin ; je suis mieux, maintenant*
— Pardonnez-moi ma vivacité, lui dit Sdicetta ; c'est moi qui suis cause de votre chute.
— Oh ! j'ai eu bien peur ! murmura Stéphanie.
— Retournons au château, appuyez-vous sur nos bras. » Us parcourent ensemble, avec lenteur, les allées, les plates-bandes, du parterre; ils arrivent. On les dirait unis depuis longtemps : ils sont heureux sans trop se demanda pourquoi. Ils entrent* au salon ; l'air est brûlant; Salicetta fait servir des glaces : entre eux, c'est presque de l'intimité; quelques instam encore , et le charme s'évanouira ; n'importe, ils s'y abandonnent. Elle saisit sa guitare, et joue des airs espagnols , chante des romances, fait vibrer les cordes de sa harpe, court, rit, dit mille
ESCARPOLETTE . 2 5j
espiègleries : elle semble redevenue jeune fille avec ses caprices et ses bouderies. Stéphanie profite de l'instant de familiarité qu'elle lui permet ; «lie s'assied au piano, et joue.
w Quels progrès vous faites , mademoiselle I â'écrie Salîcetta avec un vague instinct de jalousie; vous étudiez donc bien souvent?... » Ce mot rpmet Stéphanie en présence de son infé^ riorité^' dç 3a domesticité , et peut-être Salicetta n'est' pas fâchée de lui faire sentir qu'elle est quelquefois prompte à Foublier. Fulgence a compris ; mgàs sa sjmpathie de jeune^ homme est ptmr celle qui souflBre.
€€nlv(mt.
DiRAi-jE ces tourmens naïfs qui font une grande affaire d'une lettre écrite? Dirai-je par quelles phases Fulgence parcourt toutes les nuan* ces de style et entraine Stéphanie jusqu'à ces expressions qui arrachent des larmes quand on les jette à plein cœùi' sur le papier, et qui font
l'entrevue,
sourire quelques années plus tard? Dirai-jeavec quelles alternatives de joie ou de crainte ils viennent les déposer sous le marbre d'un vase dans un coin négligé de la terrasse? Il en est des întpressions vulgaires comme des fleurs : il ne faut pas les décrire mais les sentir en passant; Mon intentiôii n'est pas d'écrire des lettres d'amour, je marche à mon but philosophique par des sentiers divers ; je trace des scènes variées , rapides, et si mes tableaux sont empreints» de quelque chaleur , ih élèvent toujours la pensée vers l'idéal; je cherche à jr conduire la réalité.
Salicetta a-t-elle observé les intelligences des amans? elle semble moins enjouée; sa démarche n'a plus ces allures souples et folâtres qui la caractérisaient. Stéphanie est grahre, contenue; une grande pensée l'occupe : elle met en jeu la force cachée de son caractère pour obtenir une influence absolue sur Fulgence. Salicetta lisait beaucoup; elle méprisait son mari ; sa conversation la fatiguait déjà au point de lui donner des vertiges. Juviessy n'avait aucun goût pour la musique ;
260 l'entrevuè.
le chant d'une romance éveillait une foule d'ob^ servations malignes ; jamais cet homme ne laissait échapper l'occasion d'une saillie^ à moins qu elle ne pût le compromettre , car son intérêt et son esprit faisaient toujours fort bon ménage ensemble. Quand Salicetta voulait être seule, elle se mettait à sa harpe , ou chantait une romance en faisant tressaillir les cordes de sa pétulante guitare.
Alors, dans la chambre voisine , la pauvre Stéphanie souffrait cruellement, les écoutant parfois l'oreille collée à la cloison, frémissante, jalouse , malheureuse. Un «oir, le jeune secrétaire passa sous le vestibule au tomber de la nuit, glissa sa lettre dans la main de Stéphanie en la suppliant d'y répondre dans la soirée ; il entra au salon : M. de Juviessy s'y promenait en parlant de J'Empereur avec ce luxe d'admiration qui semblait brodé comme cette cour.
Tout se prosternait alors devant les volontés du gi aud homme , à qui les fumées de l'encens cachaieYit souvent la vérité; quand elle osait se
l'entrevue. . 261
montrer, il la prenait pour un outrage ; il marchait dans raveuglemetit de son bonheur et de sa gloire. Par antipathie pour les opinions de son mari , Salicetta faisait de l'opposition , et le raillait souvent de son servilisme. Juviessy se fâchait, et il etï résultait des brouitleries , des discussions tristes, aigres; et quand il sortait avec humeur la gaité de Salicetta redoublait. Ce soir-là, une de ces scènes eut lieu , et la laissait maîtresse du salon ; elle en riait comme une enfant. Fulgence gardait le silence et fronçait le sourcil. «Je suis sûre, lui dit-elle, que vous me blâmez de combattre ainsi les idées de mon mari ; vous êtes un si grave personnage !
— Moi , madame ! je ne me permettrais pas. . . .
— Ah! c'est juste, j'oubliais; vous vous permettez rarement quelque observation.... c'est au mieux I
— Madame!
—Qui vous blâme?... n'est-ce pas une honnête timidité que la vôtre?
-—Moi, timide, madame?...
202 L'eNTRBVUE.
— Entendons-nous : je sais que vous êtes hrsLYe , j'ai une haute opinion de votre courage, vous affi-onteret la mort dans toutes les occasions ofiertès : mais d'où vient qu'avec un mot railleur on vous fait déserter vos ccmvictions ? Pourquoi n'osess^vous presque jamais dire toutes vos façons de pens<er? Si vous croyez que j'ai tort, dites-lennoi , grondez*moi.
— Eh bien! oui, madame; il me semble qu'il n'est pas convenable qiie vous heurtiez toujours ainsi les opinions de M. de Juviessy,
*— A la bonne heure ! » s'écria-t-elle ; car elle était charmée de la rougeur qui passa sur les traits de Fulgence : elle s'y prenait bien adroitement pour s'assurer quelque influence sur lui : se faire gronder , quoi de plus habite! D'ailleurs Fulgence ne la blâmait que parce qu'elle l'en priait ; il croyait faire acte de pouvoir en faisant acte de soumission ; et dans les afièctions tout ce qui en a les semblans irrite et charme à la fois. Salicetta l'aimait déjà k cause de sa vivacité naïve; elle aimait à lire à travers le
l'entrevue. a65
cristal de cette àaie si jeune i elle qui avait été trompée ne craignait pas de Fêti-e avec lui. Elle se livrait sans trop réfléchir à cet attrait qui commençait à rempli^ sop existepc^. a Vous me trouverez^ ajouta-t-elle, bien folle au^si de tenir tant à votre opinion ^ vous , si inexpérimenté*
— Il est vrai, madame , que j'ai plus besoin de recevoir des conseils que d'en donner : je n'en ai pas le droit.
— Donnez , donnez , monsieur Fulgencë ; vos conseils ont du moins le mérite de la franchise , et elle est si. rare! Savez^vous ce que c'est que d'avoir été trompée au commencement de sa vie? Savez-vous ce que c'est que d'en être à se défier de toute parole comme d'un mensonge plus ou moins convenu , plus ou moins caché ? Eh bien ! je le sais, moi : ne me demandez ni le comment ni le pourquoi , je ne pourrais vous le dire , mais plaignez-moi. >> U se rapprocha d'elle par un mouvement de bienveillance et de compassion.
« Je respecterai vos secrets, madame , s'écriat-il ; et si une amitié qui m'honorera vous est