EXUPÈRE À FULGENCE
« homme qui parte d'amour à une jeune fiHe doit « répouser^ car il est responsable de ses œutres et « de ses paroles. Gela me semble bien plus sensé (c que cette .éducation de conyent , toute de mener songe y qu'on donne aUx jeunes personnes en (c France^ et dans presque toute l'Europe : ici ^ (c elles voient ce qui eât ; en Fr^nce^ on les entoure « d'illusions : ici^ elles peuvent duMsir; en France « on choisit presque toujours pour elles ^ et les H conv^!iances^ bioi plus que l'afifection, font « les destinées du maj^iage.
« Dès qu'elle est mariée , une jeune femme vit « presque tot^ours dans la compagnie de son « miari> et leur àppartemen!^ est un isanétuaire. (c Point d'oisiveté^ point d'ennui; le travail et « quelques visites entre parens et voisins. Une « douce gravité y préside aux entretiras^ et la « sécurité est dans les cœurs. On ignore ici ce (c que c'est qu'un homme qui fiût profession et « métier de la séduction; on conçoit àpeine une (c immoralité si misérable^ si avilissante^ si criée minelle.
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Hannah n'est point une savante^ elle a peu « lu : mais elle a médité la Bible ; elle y confoi^ne « sa vie. Elle est bonne et compatissant^ ; elle « semble presque ignorer qu'elle est jolie. Le (( charme qui es^; en elle naît d'une exquise dou- « ceur et d'une sympathie pour tout ce qui (c souflre ; elle aime le trayail , et le recherche. Sa « pudeur n'estpoint de la honte y sa timidité n'est i< point de l'embarras. Je crois qu'elle aime le «jeune Jonathas Drapper, fils d'un riche négoce ciant de New-York qui habite une maison de w campagne voisine de celle de M. Neherlham.
ce Quand il vient nous faire visite^ il est tou- « jours monté sur un beau cheval. Il m'a pris en « affection ; et nous nous promenons souvent u ensemble Hannah^ lui et moi. # « Il aime Hannah; commenl^ ne pas l'aimer?
« Si tu la voyais vêtue d'une simple robe de perce cale blanche 9 si tu voyais cette charmante téte c( qu'entourent leç boucles un peu détendues et ce flottantes de ces beaux cheveux; si tu la voyais
â86 KXirpÈRE A FULGENCE.
M coiffée d'un large c^pem de paille de m qui ce ondiée qoai^ elle nmrcke arec mie moHe et (c graciisiise liberté^ ok! tu {n^aidrak en dégoût (ries mmières étudiées des^saJbm de Faa:*is. Jona«- H tkas Drapper aime'Hannab; elte VécoMè ayec ic plaisir^ et elle est toujours pilête à sourire fc qimnd il dit qiAelqoe diose de fin et d'ingé- « unvûL ; moir saurais aroir autant d'e^it « auprès d'Hamiab.
« Un sotr^ Jonadias Drapper était ^enu^ et j'a\ais été moins gai que d'babitude; jamais « Etrapper n'arait été iiussi parlant , aussi vif. (f Noufr nous promenâmes long-temps au jardin, a elj quand la nirit yint^ Jonathas monta à cKeval (I et partit; nous restâmes^ Hannali et mot, assis «#ur un banc, devant la poflpte, en attendant ((^Farrivée die son père, que des affaires appe- « fenent à une ferme voisine. La sérénité de Fair « et* de la sotitude , le silence k pane interrompu « par drâ domestiques, qui travaiKaiewt dans la (( eour, smibiaîettt glisser en nous. « Vous avez
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« été bien siléncieirx: pendimit laprometiadi» de ce (csoir, medSt-ette; avezr-voas du ckagrm? le (( mal du pays vous plr«nd-il?
— « Gomment pcanraiMl aie gagner dans fa (f société de M. Nehertham et dans» vôtre, mate demoiselle ifehnah? N'ai*je pas togrt selon mes « souhaits? Etp«isqueDieum'a enlevë;monpère,, « pouyai(>-t{ mieur £iire pour' moi que de me (f donner des hdtes, des amis, aussi hon^ que vous (V Fêtes? N'étes-^ôus pas dé^ ma femille? Mes îf v<«ux ne s^ëeliappent d'ici que fom aller vers cf mon frère} mais ils habitent souvent avec (f vous.
, « Vt)us priez donc pouf mon père et pour H moi , monsieur Exupère ?
— « Tous les soirs.
— - w Et moi awst je prie pour vous. » Je fus « heureux de ces parotes j mais ce n'est san^ doëite « <|tie l'expression d^mie charité chrétienne ; l'af- « feetion est toute pour Jcmathas , riche;, dmié « d'un esprit vif , d^âvantages extérieurs. M. Ne^ i< herlham arriva , et nous rentrâmes pour dire
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288 EXUPÈRE A FUI.QBNGE.
« la prière du soir^ Il m'a «âsiblé qu'Hanpah « priait avec plus de ferveur; en nous relevant^ « eHe m'a regardé, pufs. elle a rou^i^
'(( Cette illusion , que j'ai gardée tout Un jour, « s^est évanouie ; Jonathas .Drapper est venu , (< comme dccôutujne, vêtu avec^lëgancee^cher- (< chant a plaire ; nous sommes allés sur les hau<- « teursd'oùl'on découvre la b,elle^rade de Nevir- « York y toujours' animée par le mouvement des i< navire^ de tous pays qui rentrent au port çu qui « en sortent; quelquefcds oh les v^oit se croiser et « manœuyrêr à l'oppogé : rien de plijs banque ces « spactacles maritimes. Hannah rêvait en admi- (( rant ; elle posa mal son pied sur un caillou, qui (c la blessa à la. cheville; des gouttes de sang « vinrent rougir la blancheur de son bas; elle « se jnit à l'écart et l'enleva ; moi je m'jagiçnouil- « lai, et j'entoiirai de mon mouchoir ce pied char- « mant ; mais elle accepta le bras de M. Drapper <c jusqu'à la miaison de son père ; elle rentra dans ic sa chambre, et nous ne la irevimes plus le reste i< de la soirée. Jonathas m'a* dit qu'elle soufirait
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(T tant, qu'elle tremblait pendant que je tioiiiais w le inoucboir au^oui* de^a çWvjiléi:
« Je contimierai cette lettre, mon cher Fui- « gence , car M* Neherlham doit mettre le paquet a que je t'adresse en des caisses qu'il va expédier w pQur le Hayre ; tlles ne partiront que dans K4[ttm^e jours.
« Tes devoirs ; mon bon frère , sont plu| diffi- « ciles que les miens ; je te recpmmande Fassiu duité dans la prière, elle fortifiera ta faiblesise: i( Ne te confie pas aux livres des philosophes ; « fiommé ils ne sont pas vienus de Dieu, ils ne « peuirent !qu'égarer quand ils sont opposés-à la ^ parole' divine^ car ils sont souvent^ selon la et magnifique expressiq^de Job, les médecins du « néant. »
' * 5 mai.
ce Par instans, je (^oh être aimé d'Hannah^ c< et alors ma joie déborde ; il n'e$t pas de félicité « çomparable à la mienne : la gloire des rois me a fait pitié. El^e a été deuk^ joui^s sans descen*
:2gO EXUPÈRE A FULGBNCE.
(c dre , car son pied était plus blessé qu'elle ne le « croyait; elle restait avec mistress Mehavilers, « sa nourrice. M. Drapper se promenait avec « M. Neherlham et moi ; nous avions des pensées « édifiantes^, soit qu'elles concernassent la reli- «giori, 1^ littérature, l'agriculture ou Tin- « dustrie; mais quelque chose nous manquait, « cette charmante fille était absente.
« Elle descendit un jour, et me rendit mon « mouchoir légèrement tacheté de sang : « J'au- « rais dû le donner à laver , dit-elle. — Oh , non ! (( m'écriai-je; il ne sera jamais lavé maintenant. « — Que voilà bien, reprit-elle, cette exagéra- « tion des Français dont M. Drapper m'a parlé I w — Je ne sais ce que M. Drapper a pu vous dire, (( mademoiselle ; mais s'il a voulij m'appliquer (( cette observation, il a eu tort, car je renferme (( parfois mes pensées en moi-même : je sais que « le silence est souvent une sagesse. Tenez, je n'ai « point murmuré de la préférence que vous avez (c accordée à M. Drapper en prenant son bra^ , a l'autre soir.... — Monsieur, reprit-elle vive-
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(t ment^ je ne crois pas avoir de compte à vous « rendre de ma conduite. » Elle s'en alla. Je me « mis tristement à mes écritures , dont elle parce tage quelquefois le soin avec moi et M. Bruke , « le premier commis. J'étais dans le comptoir « depuis une heure , seul , découragé , penché sur « mes registres , quand elle entra tenant une « Êicture: « Je viens vous demander un rensei- « gnement », me dit-elle. Elle remarqua ma trisce tessç, et s'assit avec un eml)arras inaccoutumé « devant des cartons qu'elle m'indiqua. U s'agis- « sait d'une date à compulser. Elle me regardait « feuilleter les dossiers, car je voulais lui en éparu gner le travail, comme j'ai coutume* La tétenue, (e pensive, confuse, l'œil humide, elle me dit « enfin : « Monsieur Exupère, je vous ai répondu « avec bien de la vivacité tout à l'heure ; je vous en « demande pardon. » Ce mot pardon me causa un « bonheur si vif qu'il n^e fit mal d'abord, puis l'im- « pression redevint moins incisive et plus douce : «*0h! mademoiselle Hannah, m'écriai-je, ayez u la moitié du bonheur que j'ai en ce moioient ! »
2g2 BXCJPBRE A FULGBIfCB.
« Elle se retira , oubliant de rechercher la date « qui n'était qu'un prétexte; elle reprît son tra* « lisdl auprès de sa nourrice^ et quand je rentrai « m salon , je la vis occupée à me construire des « chaniseç neuves que M, Neherlham m'avait « achetées, car il est bien plus pour moi un père fc qu'uni hote.
ii Le soir 9 elle ne donna le bras à personne, « et M. Drapper se tint vainement auprès d'elle H pour lui faire accepter le sien. Nous parlâmes « de la vie des patriarches et de cette abondance (K pieuse de leur hospitalité : j'aimais ce sujet , « parce qii'il me fournissait des allusions, et jeme a jentais compi>is. M. Neherlham approuvait ce (t que je disais, et j'en avais une grande joie. « Ce ir qu'il faut aimer dans Rachel , dit timidement « Hannah , c'est surtout ce cœur qui aimait tant, K et qui eut tant à souffrir!... — Sans doute : M mais Dieu lui envoya des compensations , il H luidomia la beauté du corps comme la beauté (c de l'ânle , afin qu'elle fût aimée selon son ce cœur et autant qu'^e aimait. » La nuit ve-
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(€ nait^ et M. Neherlham fit observa k 8a fille « qu'une longue marche deTait la fatiguer : je « m'ayançai enfin et je lui offris mon bras ; elle « l'accepta. La gaîté de M. Drapper nous semer blait une dissonance avec le cabne délicieux « de pos âmes, w Ne trpuvezrvous pas , Ëxupère , c< me dit-elle tout bas^ qu'il «st des instans où w l'on craint d'évaporer ses pensées, Oui , lui « répondis-je , Hannah , et alors une joie frivole « fatigue. » Nous gardées le silence ; mais en u passant sous la tonnelle je regardai le banc où « elle m'avait dit qu'elle priait I>ieu pour moi : «M'oubliiez -vous quand nous ferons ajge* « nouillés ce soir? t~ Non , ràpondit>elle d'une « voix émue. — Et moi, Hannah, je relirai les K versets de la Bible qui m'emeignent k patience H de Jacob a mériter Rachel. »
6 mai.
ce Oui, je suis aimé, j'en ai des preuves que je « ne saurais dire; car elles te sembleraient pué- « riles, car Hannah, qui me les adonnées, ne peut
EXUPÈRB À FULGEHCE.
«me les donner que pures ^ tendres ^ chastes^ « dévouées, comme elle est elle-même. »
9 wi-
« Jonathas Drapper est monté dans ma cham- « bre, affligé, {»t>fondément affligé; il m'a dit : «Exupère, je crois devoir vous avertir que <c j'aime Uannah Neherlham et que je la sou^ « haite pour épouse ; quand elle aura atteint « Fâge , je l'épouserai , car son père le veut bien , « et je ne pense pas qu'elle s'y oppose. Faites (c donc attention k vos paroles quand vous lui a parlez. » Gela était dit simplement et sans au-* H cune menace ; je lui répondis : « Mon cher (f Jonathas, je sais qu'on doit respecter l'imagi- « nation d'une jeune fille ; et l'hospitalité m'a « toujours été sacrée , elle me le sera toujours ; « mais je suis bien malheureux, car j'aime Han- « nah. — Je le savais, répondit-il ; mais je voulais « acquérir la certitude de mon malheur; Hannah « est encore bien jeune ! . . . Exupère , l'un de nous V deux sera bien à plaindre un jour . » Il s'en alla ;
EXUFÈRE ▲ FULGENCE. 2g5
« et quand je fus seul , je cherchai a m'expliquer « le sourire amer qui accompagnait ses dernières « paroles. Je sais que la gaité l'abandonne sou- « dain , et qu'il tombe en de noires tristesses « comme Saûl ; mais c'est moi sans doute que la w déception doit atteindre , car Hannah me dit « quelques heures après : «M. Jonathas est venu « vous visiter. — Oui , mademoiselle , lui dis-je w seulement » ; je n'étais pas maître de révéler le « secret d'autrui. Elle ajouta d'un air affligé : (( Ce « jeune homme est quelquefois bien à plaindre ! (( — Oh! je le serai sans doute plus que lui; et c( Dieu m'enverra une grande affliction.
— « Pourquoi ces tristes pressentimens? J'aime « mieux espérer^ môi; espérez, vous aussi. Avez- « vous oublié ce que vous me disiez sur Rachel ? « Jacob se laissait*il décourager par les obstacles?
— « Oh^ mademoiselle! m'écriai-je, il n'est « plus maintenant d'autres obstacles que la mort, « ou votre piariage?...
— i< Vous franchissez toujours les limites , (c monsieur Exupèrej de sorte que je ne, saurais
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296 EXUPÈRE A FULGEUGE.
rc parler lomg-^temps avec vous j il m'est défendu H devousécouterquandvousvpuscfxprime^aimi:
(( la modestie a ses dévoirs. Si vous prenez tant k t( cœur Tespérance que je puis vousdonner> tfàu vaillez à mériter la confiance deJ taon pk*e ; ne « vous querellez point avec M. Ûrdpper : je vous « le répète, ce jeune homme est à plaindre ! Sojre« w ce que vous vous êtes montré , honnête , bon , a digne de l'hospitalité que vous avez reçue ici } « aimez le travail , c'est le moyen de n'être pas i< long-temps pauvre.
— (c mademoiselle, si vous ôtez cette espèce rance, vous me rendrez bien malheUi*eux î il « n'est aucune patience dont je ne sois cau pable avec elle ; mais Sans elle j'ai grand' H peur d'être découragé t laissez-la toujours dece vant moi , telle qu'un flambeau dans l'obscu- « rité....
— i< Vous oubliez que nous avons bien de l'ou- « vrage aujourd'hui , dit-elle avec un sourire ; w vous devez aller à New-York chez mistress w Walton. » Et comme elle aclievait ces mots ,
EXUPÈtlE A FULGEIICE. 297
(( je vis sur son front un léger fronôemcnt de « sourcils.
« M. Walton, jeune négociant deNéM^-lTork, « a épousé une Anglaise dont la coquetterie a « causé plus d'un scandale dans la ville j j'ai sou- « vent l'occasion de les voir, car cette maiton a i( établi des relations commerciales avec la nôtre } « mais j'aurais roUgi de contribuer aux désordres « de ce ménage; je ne sais si j'en ai été accusé. « Je répondis que j'avais en effet une lettre de (( change à toucher chez M. Wélton; que je (( désirais ne pas y rester à dîtter, et que je, (c serais à Clydeseak avant citiq heures. Le soir, « je revins ainsi que j'avais dit ; elle il'ettt pas w l'air de remarquer cette exactitudè. l)epuis ce « temps , nous vivons comme de coutume , dans et une bonne et charmante intimité; seulement « elle est quelquefois rêveuse ; et si je parais dé** « pité des aimables accueils qu'elle fait à Jona- « thas , si j'ose lui témoigiier mon déplàisir, elle w m'arrête par une attitude plus réserrée.
(c Je n'y conçois rien : ces ohangemens sou-
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(c dains m'étoiment d'autant plus qu'ils ne sont « pas dans son caractère ; je le vois^ elle n'a pas (( voulu me désespérer, mais elle veut peu à peu (c m'amener à une amitié sans exigence; elle « épousera Jonathas , et elle me retiendra auprès « de son père. En cet état pénible de doute, je a me saisis à tout ce cpxi peut me consoler^ « j'écoute les conseils qu'elle me donne , et elle « ne repousse pas ceux que je lui adresse à l'occa- « sion : quand elle me voit triste, abattu, elle « me relève par quelque mot encourageant.
(C M. Neherlham parait content de moi, et sa «confiance est sans limites; je la mériterai. « Hier, à table , en récapitulant ses opérations «avec M. Bruke, homme très versé dans Je « commerce , il fit l'éloge de mon assiduité et « de mon aptitude.... Hannah sortit à l'instant « même.... En vérité , j'ignore pourquoi.
« Tu le vois, mon cher Fulgence, ma vie est « mêlée de joie et de chagrin. Et toi , as-tu du « calme ? Et si tu es agité , fatigué , te r^>os^tu « dans la foi, dans la prière? Y puises-tu la force