MENSONGES ADROITS
croyance dont les mœurs domestiques sont le culte extérieur?
Salicetta n'avait pris en haine Juviessy qu'au moment où il avait déclaré ses prétentions : mais d'ordinaire elle s'amusait beaucoup dé sespersiflages et de sa conversation si piquante^ si animée. U dînait souvent chez M. deNaviers; au sortir de table on s'établissait auprès du sofa ^ siège accour timié dé madame de Naviers et de Salicetta ; on faisait cercle autour d'elles^ et là^ il égayait^ il charmait par ses pétillantes causeries. U fut plusieurs jours sans venir, et l'entretien fut terne ^ glacé; la jeune Espagnole s'ennuya sans trop savoir pourquoi.
U revint toutefois, et fut reçu froidement par Salicetta ; le soir , le cercle des invités se forma comme à l'ordinaire , mais Juviessy n'obtint pas son succès accoutumé; ses plaisanteries étaient tristes , brisées; enfin il garda le silence. Madame de Naviers lui en fit vainanent la guerre, il ne s'en émut pas.
« En vérité, lui disait*^lle, la politique vous
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rfeikd bien réservé ; votre premier coifôul > qui n'est pas de bonne maison , par panehthèse^ vous ^trifie l'esprit $ le travail VôUs rendis maussade , est votre gravité est la chose la fim déplat^nte du monde. Avivons de si grands ^cis qu'ils prennent sur vmre Kunwur ?
— Il me éetoiWe, madame > que vous entrez ici sur le territoire <te la cottfidenoe. .
— Il ne seraît peUt-Mêtre pas difficile d'y tenter desàU^prises?
* - — Vous me croyez frivole: détronipeat-vous; «i la sùperfieie de ma pensée est quelquefois brillante, le fonden est noir ; mais si je suis préoccupé, grave, ne vous en prenez à aucun travail sérieuît , je n'ai point d^occupatiohs importantes en ce motm^t : je vais à lu Malmaison , mx Tuileries, au spe^èlte)(kimlemonde;etjem'yâmuseasse£peu.
^ Et voûs nous apporter viôtre eimiii , n'estce pas? Voyons, réveillez-vous, égayez-nôus , Mn discutez gravement, puisque' vous êtes jprave. Né savez- vous plus de nouvelles? intéresseznous; soyez vouSH-ménle.,.
MBVSOIIGEB ADROITS. 99
— Cela vous est-il donc si difficile? dit assez virement Salicetta •
~OhI la difficulté diminue au bruit de yos douces provocations, mesdames, répondit-il en prenant avantage de ce mot irréfléchi peut-être. Vous iiitâ*esser ebt toujours un bonheur ; mais il faut que vous m'y aidiez un peu. » £Ue rougit de cette allusion imprévue; la compagnie interpréta ce trouble «n faveur de Juviessy, qui sut graduer avec àrt son retour à cette gaité de bon ton, et souvent rem]]4ie de sens, qui le distinguait. Comédien habile, attrayant, il saisissait tous les toûs , attentif à assouplir ses opinions , à les accommoda* aux personnes qui conversaient avec lui , ne les heurtant jamais qu'autant que l'oppcH sition devenait nécessaire au jeu de la conversation. Toutefois il défendait avec chaleur le système de fusion que dirigeait le génie du premier côiisul ; mais cette chaleur, toujours adroite, ne blessait jamais. « Bonaparte n'est pas encore assez connu, disait-il; il le sera, il triomphera des préjugés du &ubourg Saînt-Germain , pré-
lOO MENSONGES ADRÔITS.
jugés que j'ai partagés , et dont je fais amende honorable; car au lieu d'un cierge, nous portons une épëe redoutée de l'Europe. Vous commencez a en revenir, madame la comtesse; les bouderies de nos illustres amies ne tiendront pas contre les parures et l'éclat des bals. Madame Bonaparte fait à merveille les honneurs de chez elle.
— Ce qui n'empêche pas, dit une douairière , que je lui ai acheté plus d'un schall; il faut avouer qu'elle exerçait cette industrie déguisée avec une grâce parfaite.
— mon Dieu, madame! que dites-vous là ?
heureusement il n'y a pas d'échos ici. Toutes ces petites anecdotes se perdent dans l'immensité dé la gloire de Bonaparte.
. — C'est juste ! . . . Pas vrai , messieurs ?
— Bonaparte est plus sensible qu'on n'tinâgine : le soir, à la Malmaison , il s'arrête dans les allées pour rêver au bruit des cloches qu'il entend dans le lointain; une robe blanche qui passe à travers les taillis, une jolie voix de femme.
MBNSONGES .ADROITS. lOf
le préoccupent : il possède même l'avantage d'être mélancolique. La mélancolie est parfois chose douce; mais les femmes ! les femmes ! comment avoir du génie et ne pas les adorer ; elles font nos joies et nos tourmens. Mais , en vérité, l'énigme du sphinx est moins difficile à deviner que leur cœur : c'est une énigme mobile qui a mille faces y de sorte que vous n'avez jamais trouvé le mot, car il change toujours.
— Voilà qui sort de votre habituelle galanterie.
— Eh , madame ! croyez-vous que je n'ai pas un peu d'amertume dans l'âme? La douleur qui se fait une frivolité d'apparat est bien plus pénible que celle qui s'habille à l'allemande et prend une physionomie lugubre, des airs vaporeux, langoureux; que saisrje, moi? Je me rappelle ce pauvre diable de Valazé : quand il entendit le comité révolutionnaire prononcer la condamnation de ses amis de la Gironde, il passa la^ main sous son habit et s'enfonça un stylet dans le cœur, et d'une main si ferme.
102 MëNSOI^GëS ADROIT8.
que, lorsqu'il retomba sur son banc, Gensonné le soutint, et lui dit : a Que fai^tu là, Va^ lazé? as -tu. peur? — Non, répondit-'il; je meurs 1 » Il faut savoir porter ainsi la dou-* leur, et en mourir sans bruit, sans déranger personne. »
Cette nouvelle allusion troubla Salicetta : ce caractère de la passion lui allait; piais elle ne savait pas qu'il n'y avait aucune çonviction derrière cette vivacité de paroles. Juviessy reprit sur un ton plus enjoué; il possédait le secret de rajeunir les idées surannées, soit par la tournure des moto , soit par les inflexions de la voix.
On engagea ensuite Salicettli à chanter : elle s'accompagna tour à tour de la guitare et de la harpe; sa voix avait des cordes vibrantes, et d'autres douces, flatteuses; mais elle chantait avec plus d'âme que de méthode. Juviessy laissa parler les complimenteurs , et quand il vit que Salicetta cherchait à deviner son impression , il s'avança, et lui dit : « C'est fort bien ! mais vous devriez entendre plus souvent Garât, étudier
MENSONGES ADROITS. Io3
sa méthode^ chanter devant lui^ prendre ses avis; je voudrais vous voir aussi près que possible de la perfection* » Puis il recula comme devant un souvenir, s'arrêta près d'une fenêtre. . . Salicetta le regardait.
Il ne revint pas le lendemain.
Confiîrmr^ au c})mt
Un mois s'est écoulé : Salicetta laisse plus rarement éclater sa vivacité folâtre ; elle a des instans d'inquiétude et de langueur; sa démarche est plus lente, plus amollie. Juviessjr est venu presque tous les soirs chez madame de Naviers savourer le plaisir de ses succès : il est si facile de mentir devant une jeune fille naïve
CONFIDENCES AU CHEVET. Io5
et de bonne foi ! Le malheureux ! il s'en applaudit; son cœur, blasé , ne partage pas les impressions qu'îl donner On ne saurait assez flétrir cette ironie de l'amour dont s'enorgueillissent ces fatuités dédaigneuses qui prétendent aujourd'hui descendre de lord Byron. C'est par cet amour qui se plait au foyei^ domestique^ et s'y nourrit d'une confiance mutuelle ; c'est par ces àttachemens, garantie et sécurité de la vie, que le bonheur nous est accessible ici-bas, et que la foi peut renouer les. liens à demi brisés de la société moderne. Qu'on se garde bien de le railler ! \
Les coquetteries , les ruses des jeunes filles pour plaire, sont plutôt les armes d'une défense naturelle que des mensonges. Salicetta les employait peu; elle manquait d'expérience, et ne comprenait pas l'odieuse comédie que Juviessy jouait devant elle* La froideur du caractère de Juviessy l'avait d'abord repoussée ; puis elle s'était imposée le devoir de mieux l'étudier, et ce devoir commençait à devenir attrayant. Ces ap-
Io6 CONFIDENCES AU CHEVET.
parences la charmaient tant dëjà, qu'elle les tenait sans peine pour des réalités. On croit si vite ce qui plaît !
Depuis detfx: jours ^ Juviessy était absent; un voyage de quelques semaines l'enlevait au bienêtre qu'il se créait. N'était-ce pas plutôt une scène du drame ironique qu'il jouait;? Les entretiens du soir languissaient : leur verve semblait être partie avec lui ; plus d'audaces de mots; plus de rappro* chemens inattendus ^ scintillans^ originaux; plUs de ces allusions que Salicetta écoutait déjà avec joie. Le cœur se plaît toujours à descendre dans l'inconnu de la passion^ à le surj^ndre, à Fétudier dans tout ce qui le révèle et porte sa physionomie. Les conversations du soir lui paraissaient décolorées; elle écoutait mal, avec des distrac^ tions visibles; elle se surprenait occupée à reproduire les observations ingénieuses de Juviessy ; elle voulait deviner le mystère qui vivait en cet homme ; parfois eïle se croyait aimée de lui , par^ fois elle en désespérait. Un soir enfin elle ne put dissimuler le supplice qu'elle endurait à se tenir
CONFIDENCES AU CHEVET. \Oj
(tans une attitude attentive au bruit d'un entretien sans charme J .elle se leva, prétexta quelques légères souffrances et monta dans son apparie^ ment. £11^ se mit languissatnment au lit , et quand Stéphanie eut allumé la veilleuse aux parois d'albâtre , elle la retint. Les lueurs douces qui rayonnaient de l'urne lumineuse, le silence, l'attitude de Stéphanie t^havaillantai^rès du cho^ vet, semblaient appder ces ciuifidences qui sont un besoin du cœur au jeune âge. Salicetta se posa sur ses oreillers et tourna la téte vers sa femme de chambre , qui , par instinct , prévoyant la nature de l'entretien qui se préparait , attendait. Il commença par ces mots vagues qui en sont presque toujours les préludes ; enfin Salicetta lui dit d'un air rêveur : w Savez-vous ce qué c'est que de vaciller d'une pensée à une autre, d'être en contradiction avec soi-^méme, de douter et de n'oser asseoir une opinion , quand on voudrait s'en former une? ,
— Je ne puis ni vous répondre , ni même devi* lier votre pensée , mademoiselle.
Io8 CONFIDENCES AU CHEVET.
— Ah! VOUS voilà! toujours réservée, toujours défiante ! Je suis quelquefois un peu vive en vous parlant; il faut me le pardonner: je suis agitée, inquiète ; j'ignore par quellemagie j'estime ce que je dédaignais, j'admire ceque jenégligeais : ce prompt retour sur des opinions que je croyais faites, arrêtées, me ^ cause un peu de honte.... Tenez, Stéphanie, vous êtes douée de plus de sagacité qu'on ne le croit : soyez-moi une bonne conseillère ; ne voyez pas toujours en moi une maîtresse qui commande; regardez -moi aussi
comme une amie.
— Moi , mademoiselle !
— Oui. Nous souffi^ons toutes deux ; est-ce c[ue la doulem' ne rapproche pas?... N'est-elle pas une parenté ?
— Comme vous étes émue !
— Prenez V Imitation de Jésus^Christ et lisezm'en quelques passages , puisque vous restez indifférente à des paroles sincères , puisque vous ne savez pas aimer comme moi.
— Si j'acceptais cette amitié si bienveillante ,
mademoiselle^ vous l'oublieriez bien vite, et j'en serais malheureuse; rien ne vous manquerait au retour de votre indifTérence , et tout me manquerait à moi.
— Vous ne me connaissez pas, Stéphanie; allez chercher VImitation de Jésus^ChrisU »
Elle y alla , et posa d'une main tremblante le livre saint sur la- couverture du lit.
— Oh ! lui dit Salicetta en se soulevant un peu, vous êtes froide comme une Française.
— Eh bien ! je vous prouverai qu'il est des Françaises capables d'un vif attachement » , s'écria Stéphanie en lui baisant la main. Dans le mouvement qu'elle fit, le livre saint glissa, ejt tomba sur le tapis. Par un sentiment de piété naïve, Salicetta lui dit de poser le pieux èt consolant ouvrage sur la cheminée : il lui semblait que l'amour profane •dont, elle allait lui parler ne devait pas avoir un si grave témoin; puis elle ajouta : w Observez devant le monde les formes voulues par les convenances, mais, dans l'intimité , aimez-moi assez pour ne voir en moi que
Salicetta , une jeune fille du même âge que tous. Ditesh-moi , u'avea-vous pa8 remarqué , depuis un mois^ que mon caractère n'est plus le même?
— Je vous trouve moins gaie, puis recueillie ; mais , par momens aussi , vous tombez en des impatiences inexplicables.
— J'ai souvent songé à ma mère , Stéphanie ; il est des impressions qui ne s^efFacent jamais. Quelques jours avant sa mort, fatiguée de mes veilles à son che\et, je dormais sur un divan ; mon père parlait à la malade chérie, le bruit de ses paroles me réveilla ; je restai plongée dans ce demi-sommeil qui permet d'entendre et même d'entr ouvrir les yeux. Ma mère appuyait sa tête, pâle mais belle encore , sur l'épaule de mon père attendri. Elle lui disait : « Mon ami , notre fille a « dans les veines un mélange fte ton sang et du « mien; elle est aimante. Puisse-t-elle renconu trer un coeur tel que le sien! Le bonheur de « son existence esta ceprix. —Nous y veillerons, tf ma chère amie. — Nous ! oh 1 toi, toi seul...«
« — Ne parle pas ainsi ^ tu me déchires le cœur. (< — Ma vie a été bien remplie I seize ans de bon- « heur, n'estKîe pas assez?... Je vais rendre mon « âme k Diea^ mon cher angé^ mon bien-aimé^ (t et cette âme t'aimetà encore au ciel. » Mon père sanglotait ; il la serra convulsivement dans ses bras et j'entendis , au milieu de leurs gé* missetnens^ le murmure d'un baiser. Cette scène est restée gravée dans ma mémoire } elle m'a révélée à moi^néme : ma vie en est le dévek^pement. Je crois que si je rencontre une âme aussi affectueuse que la mienne^ je n'aurnli rien à demander au ciel , que d'élever mes ^nfans dans ia crainte de Dieu et de mourir avânt que l'amour de mon mari ne naeure.
— Ëhbien! mademoiselle.... Pardon; Salicetta^ veux^-je dire.... Cette affection^ vous la méritez^ vous en serez heureuse y et peut-être l'étes-vous déjà!
— Oh I je crois avoir été bien injuste envers M. de Juviessj : Je lui supposais un cœur firoid ^ dessédté; son persiflage habituel me glaçait ; je
sais maintenant qu'il part d'un dédain profond pour tout ce ^i n'est point fort et passionné. La veille de son départ , il m'accompagnait au jardin ; pendant la prome^ade , il m'isolait des groupes qui nous suivaient ; il me peignait en mots vifs ^ entrecoupés, sa douleur de me déplaire | il j avait de l'hésitation et de la timidité dans sa voix, qui treîoblait ; je gardais le silence ; il prit plus d'assurance et me dit enfin : « Vous m'avez froidea ment et cruellement jugé, mademoiselle; mais « j'en ai appelé à vous-même, ai-je fait quelques cf progrès dans votre estime?... Nos conversa- « tions vous en donnent une fausse idée j je con- « nais le cœur humain , et, par un instinct de « défense naturelle, je n'y suis pas toujours moir . « même ; g'ai voulu m'ouvrir le cœur devant « vous , je vous ai écrit. . . . Lirez-vous ma lettre , « la prendrez-vous? Un peu de pitié !... Gomw ment dois-je interpréter votre silence ? » et d'autres paroles prononcées à mi-voix; mais je vins à penser que ceci pouvait bien être convenu a\ec madame de Naviers , et un mouvement d'in-
CONFIDENCES AU CHBVBT. Il3
dignation me saisit^ je repoussai la lettre » il fris* sonna ; j'étais émue , il dut s'en apercevoir. « Vous sa:*ez cause de ma mort, Salicetta^ re* « prit-il d'une voix sourde; quelle funeste idée « vous ètés-vous donc faite de mon caractère! « vous me tuerez ! ... » Ces accens furent si vrais, si déchiraus, qae j'en tressaillis; et pourtant j'avais encore besoin de me confirmer dans la pensée que j'étais vraiment aimée. « Je ne recevrai u pas votre lettre , luidis-je. — Que doifr-je donc t( faire? murmura-t-il : si j'impose silence à l'en- « ivrementde l'amoiu», si je fais parler vos parens, « vous ne croyez pas à cet amour ; si je cherche <f à m'expliquer de cœur à cœur, vous le nie» « encore ! Vous me inettez au désespoir , et je H vous laisserai un remords pour aidieu. Fi-^ (f nissez , répondis-je ; cette comédie est miséw rable !... >) Ohl ma chk-e Stéphanie, je me reprochai ce mot , car je le vis près de (léfàillir{; il s'appuya sur un tronc d^arbre, et je fus obligée de le soutenir un peu ; sa physionomie était ren* versée. Il se ranima, la ccMftipagnie se ràppro-
chait : il ne proférait plus un seul mot; il se traînait d*un pas lourde sa tête s'inclinait vers mon épaule. La nuit tombait, et notre silence faisait contraste avec la gaité cjui éclatait derrière nous. Il paraissait profondément humilié , j'avais compassion de l'état où je le voyais. « Parée lez donc , monsieur^ lui dis-je; on remarquera « votre silence. Vous avez raison, il ne faut « pas que je paraisse souifrir , je dois même sa- « voir rire et plaisanter; la mort dans le cœur, «je dois avoir des sourires sur les lèvres!... Je « croyais pourtant avoir fait quelques progrès « dans votre estime, depuis un mois !... Si vous « ne m'aviez pas interdit les conversations in- « times, je parlerais au lieu d'écrire : mais être « arrêté à clîaque instant par des paroles décou- H rageantes.... Oh, lisez! lisez ma lettre; vcms « m'écouterez mieux après.... Salicetta, je vous « en supplie , ne me refusez pas ; je ne sais plus « que vous dire.... Ah! mon Dieu, mon Dieu! » Je détournai la tête pour cacher mon trouble. « Oh! tu prendras ma lettre ! » s'écria-t-il avec
CONFIDENCES AU CHBVÊT. Il5
une extrême vivacité. Et il osa la glisser dam les plis de mon schall. En ce moment plusieurs personnes nou^ abordèrent; il s'eflTorça vainement de jouer avec les mots et de paraître joyeux : « Impossible , murmura-t-il; je ne saua rais pas vous obéir jusque-là. » Il prétexta ensuité des affaires et prit congé de nous.
Enfin ^ ma bonne St^hanie> je l'ai lue cette lettre, et, j'ai presque honte de l'avouer, mes préventions s'effacent ; M. de Juviessy m'apparaîtsous un jour tout nouveau; il m'intéresse, il me préoccupe, et je ne sais que penser de la tristesse qui est venue m'assaillir depuis qu'il n'est plus ici.... Et vous remarquez , sans doute, que je vous en parle simplement, sans affectation ; j'ai peur d'être romanesque, et , dans l'incertitude où je tombe, j'ai besoin de conseils. » Salicetta prit sous son oreiller la lettre de Juviessy, et la ranit à Stéphanie , qui se rapprocha de la veilleuse pour la lire. Salicetta l'écoutait comme si elle ne la savait pas par cœur. Rien de plus gracieux que leurs poses attentives , rien de plus touchant que
la sincérité qUi les animait : la bonne foi est en même tanps l'âme et la parure des sentimens ; alors il n'est rien d'aussi beau qu'etix-mêiftes.
(( Mademoiselle^
« Quand on a le malheur de savoir une fausse (( idée de soi dans le cœur de là femme qu'on « choisit et qu'on aime entre toutes les femmes^ u quand cette opinion est de nature à ruiner les « espérances qu'on a conçues pour l'avenir dt « son bonheur, que reste-t-ila faire, sinon de « se montrer tel qu'on est ? Vous me supposez « une âme froide, parce que je raille assez vo- « lontiers ; oh ! vous n'êtes pas descendue aU « fond de cette raillerie, et vous ne savez pas « tout ce qu'elle renferme d'amertume , d^agita- (( tions, d'angoisses! L^a sincérité est une rare « exception dans la société, et quand on en ren- (( contre une telle que la vôtre, noble, belle, « il faut la mériter, l'obtenir ou mourir.
(( Le monde n'est point ce que vous vous ima- « ginez : le mensonge y habite presque toujours
CONFIDENCES AU CHEVET. llj
« les lèrres ; maié la forme de ces mensonges a (c tant de gracieuseté et quelquefois même d'a- « bandon artificiel , que plus elle est attrayante « plus on doit s'en défier. La société est un état «de guerre d^uisé; cela est fâcheux à diré^ « mais cela est. L'expérience seule vous fera distf cerner le vrai du faux , et, Di«i merci , je n'aucr rai qu'à gagner à vos observations..
,« La société y telle que je la vois, m'inspire « souvent dégoût et pitié; mais il est troppéic nible de haïr les hommes, j'aime mieux en rii:e r « ce rire est parfois bien douloureux ! Croyez^ « moi , il vaudrait mieux pouvoir être triste tout w à son aise que de s'égayer ainsi. J'ai éprouvé « qu'un hcmune ennuyé est souvent ennuyeux , « et je me suis fait ce caractère ^i qui me vaut K de bons accueils partout où je vais. La plus H grande affaire de la vie c'est d'éviter la lassitude
et la monotonie.
« Je m'exprime ici avec une fi^nchise qui doit, « ce me semble , me concilier votre estime ; « mais sachez aussi que vous travaillez cruelle-
Il8 CONFIDENCES AU CHEVET.
w ment à détruire en moi cetlie gaité^ qui peut- (c être n'a pas été tout4-fait dénuée de charmes (c pour vous-même dans ces derniers jours. Dea puis un an que j'ai le bonheur de vous voir, ((brillante de beauté, de grâce, de vivacité, (( d'âme et de candeur, j'ai imposé une discré- (( tion pénible aux sentimens que je portais en (( mon sein ^ tourmens chaque jour aigris par les (( hommages qui vous environnaient. Plus jeunes a que moi , mes rivaux avaient plus de chances ; « c'est ainsi que le feu qui me brûle a été attisé <( par des chagrins secrets.
a J'ai admiré votre discernement, habile à re- (< jeter des prétentions intéressées; ces jeunes «gens, voués au culte de l'or et des frivoles ((plaisirs, n'ont pas été accueillis par vous. « joies inefiàbles ! douceurs enchanteresses de « l'espérance ! j'ai cru qu'il m'était réservé de « vous communiquer les flammes d'amour que ((je cachais en mon âme, de vous initier aux (( mystères inépuisables de rêverie , de tendresse, (( que recèle la passion. Quoi ! l'exaltation démon
(c âme pourrait enfin briser Tenreloppe badine « qu*elle revêtait ; je serais assez heureux pour (( abandonner les rênes à mes pensées auprès de « vous! Je vous ouvrirais le ciel de la passion^ w FÉden de l'amour ! Délirantes chimères ! que w vous m'avez bercé dans mes heures de loisir ! « quand prendrez-vous un corps? quand vous (( trouverai-je devant moi devenues des réalités « délicieuses? Vertiges de l'ivresse % ne me laissez « pas retomber enivré de vous^ dans le désen<- « chantement de ce chaos brillant^ mais trom- « peur^ qu'on nomme le monde.
«Pardonnez-moi^ Salicetta! pardonnez-moi « de me livrer à ces transports ; trop long-temps (c couvés dans mon sein^ ils y fermentaient^ ils « m'c^pressaient; recueillez^les, ne les y laissez a pas retomber.
■ Le caractère de llronie est de franchir à chaque instant les limites da vrai ; c'est le caractère du style de l'homme ironique^ quand il cherche à peindre ce qu'il ne sent pas, et surtout à éblouir par un éclat exagéré ; dans toute autre circonstance il affectera la simplicité , et ne sera pas plus vraF.
« Un moU va s*écouler, et je ne vous verrat «pas !.... mes fonctions m'enchaîneront loin « de vous; les distinctions qu'elles m'attireront « sans doute ne me consoleront pas. Qui a pou- « voir de me consoler de votre absence? rien ! « personne > personne au monde!... Écoutez; « je ne vous demande qu'un examm plus atten- « tif , je ne vous demande que de vouloir bien « me voir dans ma vérité, et de pardonner à « mes imperfections en faveur de quelques cha- « leureuses facultés de mon âme. Ne m'ôtez pas (( l'espérance d'être apprécié par vous ; vous « m'oteriez la seulel direction qui me reste désce cn*mais dans la vie , car je n'ai de foi qu'en « vous. Vous êtes mon Dieu et ma religion ; ne « me rejetez pas dans les ténèbres de l'athéisme « en amour. Non , je veux espérer, et ca^oire en « vous.
« De Juviessy. »
Stéphanie avait lu cette lettre avec action et chaleur; les deux jeunes filles furent émues : elles étaient à, cet âge où tout s'empreint de la
sincérité que l'on a , et qu'on dépense malheureusement trop vite. Il n'y avait plus Ik ni maitresse ni femme de chambre, mais deux jeunes coeurs de femmes , vivant dans une époque où la galanterie renaissait avec d'autant plus de force , qu'elle était une opposition élé^nte à ce passé sanglant dont on voulait s'éloigner le plus promiptement possible. Elles se turent un instant , dissimulant sous un demi-sourire l'impression qu'elles éprouvaient : chez les jeunes ^Ues , il y a si peu de chose entre le rire et les pleurs!
« Que pensez -vous, Stéphanie, de ce que vous venez de lire si bien? Vous imaginiezvous que M. de Juviessy pût écrire et aimer ainsi ?
— Mademoiselle . . . ^
— Conmaent! encore mademoiselle !
— Pardon, pardon , Salicetta; mais je suis aussi ignorante que vous; les illusions que vous aimez me sont chères ; mon expérience ne voit pas plus loin que la vôtre : toutefois , nous pou-
122 CONFIDENCBS AU CHEVET.
vons nous entr'aider ; c'est vpus^ Salicetta^ qui voulesç que je me serve de ces expressions , mon
cœur y habituera mes lèvres On parle de
M. de Juviessy comme d'un homme supérieur; il a, je crois, trente-huit ans; vous dix-huit : son âge n'est , pas tjéjà si éloigné du vôtre qu'il puisse être un obstacle, si vous l'aimez un jour.
— ^N'est-cepas, que saphysionomieestjeune?. . • Oh ! je crains de l'aimer déjà l Cet homme a quelque chose d'étrange qui m'attire; je frissonne à son bras ; le son de sa voix est insinuant, tendre, flatteur; il pénètre, il m^agîte.... Oh, oui ! je crains de l'aimer déjà !
— Eh bien ! il n^y a pas si grand maL
— S'il est vraiment l'homme qu'il se dit être, je l'aimerai de toute la puissance de mon âme ; s'il ment, je le détesterai.
— On ne saurait soutenir long-temps une telle imposture; et d'ailleurs, quel étonnement avez-vous de vous savoir aimée avec passioii , vous, jeune, riche, charmante comme vous l'êtes!...
— Des amies ne doivent pas se flatter, Stéphanie. Eh! n'est-ce pas faire acte d'humilité que de vous établir auprès de moi, d'éveiller de continuelles comparaisons entre vous et moi ?• • . Mais je vous parle toujours de mes projets de bonheur.... et les^vôtres, et vous? »
Ces mots simples, et jetés avec douceur, ouvraient une nouvelle série d'idées : ce n'était plus la jeune fille riches, embarrassée du choix d'un mari , mais bien la jeune fille pauvre, qui, douée de charmes extérteursetde belles facultés intellectuelles, ignorait si jamai3 elle saluerait un homme du titre de son époux, et si elle ne devait pas regarder comme des insultes les hommages qu'éveilleraient sa présence et sa parole. Stéphanie s'accouda plus familièrement sur l'oreiller de Salicetta , et ces deux têtes diver^ment attrayantes, encadrées dans les plis d'un rideau de soie bleue, se rapprochèrent, éclairées par les lueurs molles de ht veilleuse, et animées parle sentiment, cette lumière du cœur.
(( Et vous? reprit Salicetta.
— Ofe, moi ! j'aurais bien des douleurs a vous confier; mais la pauvre fdle du maître d^ëcole f'armientot n'a pas droit à tant d'attention.
— Il parait que vous n'avez guère de mémoire, et qiie Famitié vous sera bien difficile, puisque son langage et ses confiances ont peine à sortir de votre bouche! Qu'est-il besoin de vous lè répéter? l'offre que je vous ai faite de mon amitié n'est point une irréflexion : j'ai remarqué en vous un coeur aimant, des talens qui m'étonnent ; j'ai voulu faire cesser la réserve , quelque^ fois maladroite , qui est une conséquence de votre position : n'ajez donc plus cette sotte timidité, ou je vous gronderai ; vousf^avez que je suis méchante parmomens. » Et, comme pour l'encoiu'ager^ elle lui prit la main. La nuit était belle ; la lune remplissait l'atmosphère d'une lumière immense^ douce et reposante; le rossignol chantait dans les acacias de la terrasse, et cette harmonie variée, sentie, montait comme une hymne embaumée.
Une fenêtre ouverte laissait pénétrer les rayons de la lune , le calme , la mélodie; puis dans l'azur
argenté du ciel on voyait passer quelques nuages blancs et légers comme un coton fin qui vole à tous les caprices du vent ; nuit chaude et délicieuse de juin , où rexistehce est à elle seule une volupté qui s'ennoblit quand on songe au grand Etre qui nous a fait toutes ces joies.
« Il faut bienm'excuser, Salicetta, si j'ai peine à prendre avec vous ce tonde familiarité qui vous plaît en ce moment. Qui sait si notre amitié sera de longue dvœée ?
— Vous êtes une mauvaise, Stéphanie; et il me prend des fantaisies de vous battre. Vouleajvous bien vous taire ? » Et la petite miain lui donnait de légers coups sur les doigts. « Parier maintenant, reprit-elle en souriant, et point de réticences: entendez-vous?
— 11 me semble qu'il y a trop d'injustice et d'inégalité dan^ la répartition des avantages sa* ciaux entre l'homme et la femmè : l'homme s'élève par lui-même , il fait sa destinée ; la femme s'élève par l'homme, elle attend la sienne; et dans un temps où la considération et la fortune redevien-
nentrles seuls mobiles de la société, la jeune femine qui a le malheur d'être à la fois intelligente, honnête, belle et pauvre, est condamnée aux embûches de la séduction et aux douleurs que l'amour peut lui créer • Je n'ai encore enduré que les approches d'une séduction trop à découvert pour devenir dangereuse : mais si l'amoiu' s'empare de moi , je me sens bien des forces pour soufirir.
« Je n'ai pas été maîtresse de choisir ma position et mon éducation. On persécutait les préti*es; pendant la terreur un vieil ecclésiastique qui connaissait mon père vint lui demander asile , il vécut dans notre chaumière, et prit soin dem'in* struire. U me donna des idées religieuses : mais (vous l'avouerai -je , Salicetta?) elles sont peu fixées ; le catholicisme ne me semble plus qu'mie hypothèse sociale qu'on adopte poiu* s'en faire un instrument, et sans songer qu'il est impossible de plus avilir une religion que de la faire ainsi fonctionner au profit du despotisme qui s'organise- Bonaparte va à la messe parce qu'il est pre-
Ck>NFIDENGBS AU CHEVBT. I27
mier consul , et moi parce que je suis femme de chambre ; vous voyez que je prends les exemples les plus opposés : mais on n'imite pas les croyances ; et cette ironie^ qui est la pire de toutes , ne sert qu'à relâcher les moeurs et à rapetisser les intelligences.
« Le vieil ecclésiastique qui m'a élevée se nomme DestQuches, homme excellent ^ qui dans sa jeimesse a connu J.-J. Rousseau et a su puiser en sa conversation des principes de tolérance et de belle simplicité ; il a prêté serment à la révolution ; mais , sous le régimede la terreur^ sa courageuse générosité a failli le conduire à l'échaf^ud; il s'est caché de cabane en cabane jusqu'au g thermidor ; enfin il vient d'être réintégré dans sa cure à la grande joie des habitans de notre village^ situé près de Versailles. J'ai connu la misère au sortir du berceau : elle a peu de privations à m'apprendre; j'ai enduré la faim ^ la soif, la froidure : ma science des souffrances matérielles est à peu près complète; mais, peutp-être, ne sont-ce pas les plus cruelles ! . . . Mon père , qui enseignait à lire
et à écrire sous les auspices des oratoriens^ trop vieux pour tenir son école, n'a plus d'autres plaisirs que d'aller voir M, Destouches, et de relire quelques vieux livres qui lui rappellent sa jeunesse. Oh I malgré nos privations, j'ai eudes joujrnées douces et paisibles entre ces deux vieillards, que j'aimais, que je servais, et dont les éloges tendres me flattaient beaucoup ! Quand j'avais allumé quelques sacmens qui pétillaient dans l'âtre; quand , assise devant le feu , ils interrom-^ paient leurs causeries et me regardaient avec un attendrissement que je ne comprenais pas, j'étais heureuse de l'affection que je leur inspirais; je ne demandais rien dans mon imprévoyance de l'avenir. Ce qui me blessait parfois, c'était d'aller si mal vêtue par le village , où je voyais les autres jeunes filles pimpantes et bien nippées : mais je n'ai point oublié que , malgré mes jupes rapiècées • on me* regardait quand j'allais m'àgenouiller dans un coin de la vieille église , noii loin de mon père, qui d'habitude s'asseyait auprès du lutrin , dont il fut long-temps le premier
chantre; je comprenais k merreîlle qu'on rn'ad*mirait^ et pourtant ma coquettei:ie ne consistait qu'à me soigner les mains et la cherelure^ à me plonger le visage dans un vase rempli de Feau , parfois glacée^ que je tirais du puits; à former avec attention le chignon épais de mes cheveux , lisses sur le front ^ et formant un crochet auprès des tempes: quels contrastes! la coquetterie avec des haillons , toujours propres^ quoique bariolés d'étofiès diverses ; Findigence dans la vie et la richesse dans les facultés! M. Destouches est un digne et respectable homme ^ tnais je commence à croire que , jugeant tous les coeurs diaprés le sien^ il est exposé à de continuels mécomptes, à des erreurs. Il m'enseignait à lire , à écrire , à calculer; dès que j'avais un livre, et que, libre des soins du petit ménage, j'allais m'asseoir sur un banc -pvès de la porte, sous l'ombrage d'uii grand cerisier, j'étaisheureuse; je voyais la campagne, sillonnée par aucune de ces routes ennuyeuses, blanches, poudreuses, qui lui ôtent son charme de simplicité primitive; j'en contemplais l'harmo^ I- 9
l3o GimFIBBNGES AU GHSVEt.
iiiens^ pajesté, qui me touchait Yàxn^. Nulle ad- ^liration âayai^te p mais un îusjLinot afTeetaeiix et rêyeur i puis j'avais bçau€îaup entendu parler d'égalité , de fraternité } il me semblait que c'était là te fond de la r^Kgitm : je ne tardai p^ à trofi- Ter des d^m^nti^ pfœtoutj alors j'eus pitié. Je regi^rdais ensuit^ Je^ \dé^ q^ je me disais coimne des étrangetés que je ne devais pas avouer: dissimulation bien pardonnable , car je craignais qu'on me çriil folle. souffrais beaucoup aussi d'être témoin d^ 1^ gêne de mon père^ [»*esque réduit à vivre d'aumônes : je ne savais que faire; je cous^9 1^. ji^^P^ filles du village , mais le p^u 4'argent que je g^^nais à ce travail ne nous suffisait p^.
' Plusi^ur^ g^MTçons variaient voir mon père y i^is aucun d'eu3( n'eût osé me parler d'amour : mpn regsutl seul les déoonqertai^. Un jeune officier de la république m'adressa des boitmiages grossiers dont je devinai le but^ je les rejetai si dédaigneusement qu'il n'y revint plus. Enfin 4e sentie rin^érieuse nécessité de soutenir la
Cq^?i0bnce5 au chbybt. t5i VieiUos^ xwm père, de lui gagner du pain poijr derniera jours; yous me prîtes à votre ^cryiçe, et yoilà qw \ow m'étonnea dé&cieumwut , je youâ assure, eà m'offi^t une amitié qui 106 péoètre de rçoûoinaissanoe. >i En ach^^ taQt ces pa^tQles, elle pleura; Salicetta com-^ prit , aif eç oe tact e:2^quis que possèdent 1^ fem-mes ^ qu'elle lui disait paa tout^ eUe n'osa pas lui pajdter des rçpas de Vo^bod : St^hanie ne pmy^it manger à la table delà comtesse de Na- Tiers ssms reui^erdes idées qui repraiaient plus de vigueur que jamais, sans interm*tir l'ordre qui régnait dans la maison. Salicetta comprenait tout cela; elle baissa les yeux, et pour lui donner le change sur la nature de se^ pensées :
^ Ma chère Stéphanie, luidi^Ue, h rossignôl Élit un merveilleux accompagnement à votre voix de sirène ; la. nuit est belle , mais elle est un peu indchepcMu-uneE^gnole! fbrme:^ cette fenêtre, je vous en prie. » Elle y courut; çtF^tretien eontinua doucement animé, pleip de ces franches effusions qu'mi ne trouve guère que dans
l32 CONFIDENCES AU CHEVET.
la jeunesse. Salicétta s'efforçait de donnèr à Stë-* phanie des espérances pour un meilleur ayenir .
« Mon sort est maintenant hien corrigé en ce qu'il avait de pénible ; votre amitié inespérée me tiendrait lieu de honheur, si j'en manquais aUr près de vous. Songez-y^ Sàlicetta; je n'avais pas la folle prétention de vous la demander , quoique dans mon cœur je m'en crusse digne; vous me l'avez enfin jsi vivement offerte, que ne pas l'accepter eût été une froideur impardonnable ; mais si elle vi^t à me délaisser > elle jettera mi grand vide et un amer désenchantement dans ma vie.
Vous aurez la délicatesse de sentir que je me suis mise plus que jamais sous votre dépendance.
Devant le monde, je ne serai que votre demoiselle de compagnie, votre femme de chambre; je. n'oublierai jamais les convenances ; mais dàns l'intimitésoyez toujours ce que je vous ai vue ce soir. Saticetta , vouspouvezdésormaism'hmnilier avec un mot , avec un geste > je vous appartiens ; ne me fi*oissez pas, aimez-moi, et mon affection pour vous ne sera jamais gênante.
CONFIDENCES AU CHEVET. l35
— Jésus! VOUS êtes tout en larmes, Stéphanie! vous pleurez , et pourquoi ?
— J'ai tant de peine à croire au bonheur qui se présente à moi!
— Qui m'a donné une charmante folle semblable à vous? voulez-vous bien n'être pas si humble ! Il ne tient qu'à vous d'être orgueilleuse; car, en vérité, votre beauté brille comme une admirable exception. Nous nous confierons tout^ et nous vaincrons ainsi les dangers qui pourront nous circonvenir. Je suis fâchéè de ne pas vous savoir pieuse.' Croyez-moi , la religion doniieplus d'amour. Avec elle, l'amour n'a point de limites ; sa destinée n'est pas renfermée aux destinées de la terre.... Stéphanie, votre joie et votre chagrin deviénnent miens ; ayez confiance, et ne me fâchez plus par la niaiserie de votre humilité. Allons, il est tard, minuit va sonner ; adieu, rentrez dans votre chambre : cette soirée vient de vous faire acquérir une amie. » Stéphanie colla ses lèvres à la main de Salicetta, la couvrit de baisers et sortit.
Quand les caractères expansifb trouyent de$ coeurs qui les comprennent^ il y a en eux un bien-r être profond, , une joie intime, .qui les reposent de ces luttes continuelles que se livrent les amours-propres et les rivalités dans le monde ; la parole y dit rarement la pensée ; et , quand on a le bonheur d'être conyaincu que la yoix qi^i
LBft MtrX LETTRÉS. l55
VOUS parle vient de Fâme, on se reprend à cette confiance sî délicieuse^ sans laquelle l'existence n'^ plus qtt'Une triste série d'hostilités déguisées. Elles étaient sous l'influence de ce sentiment-4à, ces deux jeunes filles, qui, à leur réveil, eurent le souvenir de leur pacte amical ; et comme elles se promettaient de TaccompKr avec fidélité! Comme l'amitié rend les devoirs charmansl
Stéphanie entra la pïiemière chez Salicetta.
« Bonjour, Salioetta )>, dit-elle en l'embrassant. Paf un mouvement involontaire, elle se retourna pour voir si elles étaient bien seules.
cr Bonjour, Stéphanie, reprit-elle plus rassurée.
Une lettre pour vous.
— * Une lettre I
— Bn vérité, je crois qu'elle est de M. de Juviessy,
— Oui, c'est son écriture. Fermez la porte. Voyez donc comme ma main tremble en brisant ce cachet. Lisez ; lise% tout bas.
LBS DEUX LETTRB8.
({ Mademoiselle ,
a Je n'y tiens plus^ et dussiez-vons me gron- « der, me prendre en haine^ je vous écris en- « core : il est cruel d'échanger l'amour qu'on Ci offre pour une éijuiToqgLe pitié, qui consent à « lire froidement ce qui est écrit avec chakur ; c( voilà où vous en êtes à mon égaard ! Est-ce un « e^ir que ma persévérance fécondera ? Est-ce ce l'apogée de votre compassion? Serez -vous « bientôt lasse de mes lettres , ou daignerez-vous H pae consoler par quelques lignes de l'incerti- , a tude dans laquelle je vis?... Oh! comme je les K i^ouvrirais de mes baisers ces mots, ces carac- « tères, tracés par votre main chérie!... Si vous « saviez comme ma pensée, fatiguée du vide que « me laissent , mes travaux et mes rapports avec c( les hommes, se repose délicieusement ^ur votre « image ! Si. votre regard pouvait me suivre dans « ces heures de solitude, quand j'abandonne mes (c afiaires pour songer a vous I II y a^ candeur dans « votre âme et sur vos lèvi^ ; et la vie avec vous
LES D^UX LETTRES. iSy
« n'est pas un pénible triage de mensonges colorés i< et de quelques vérités qui échappent. Pourquoi a VOUS ai-^je rencontrée? vous n'avez fait renaître a mon âme à la croyance de Famour que pour « mieux k rejeter dans le doute dédaigneux où « elle langmssait^
a Quels sont les sujets de vos causeries du soir? a Quelque étranger a-t-il été admis a cette péné- «trante intimité qui m'a ôté le repos de ma «vie?... Vous appuye&vous sur son bras au « parc?... Vous adresse-t-il des paroles?... Oh! «quelles anxiétés I... Om, je suis jaloux > et je « n'ai pàs droit de l'être. Vous pouvez vous (c égayer tout a loisir sur mon tourment; riefr*en^ (c car je souffî*e plus que je ne puis vous l'expri- (c mer. Votre imagination aura beau faire, elle (( n'ira jsunais jusqu'à la réalité I
(( Mes fonctions m'en tourmt d'une haute con- (( sidération et d'un empressement qui me sont « devenus presque odieux; si je n'avais auprès c( de moi deux habiles secrétaires , je compromet- «trais certainement ma réputation politique;
iSd LBS DEUX LBTTRBS.
« parfois ils s'étonnât de mtB prédecttpiEitions, wetje siiis obligé de m'éxtfUser sut lïiâ santé, « qui, à trai dire, s'est altérée.... tnais, peut- <rétre, Vous nierez mes totirmens jusqtfà ce u qu'ils me tuent !
« Tant que j'étais auprès de votiâ, et que je pas-- « sais i^usièurs heures en tdtre compagnie, tant (f que môn avide regard a pu se repaître de votre « beauté, votre voiîc sonore et accentuée a vibré (( dans iftont âme, mes forces se sont soutenues f a j^ie^rais vous convaincre de l'ardente sincérité ti dé mon amour. Aigourd'hui , je prends en pitié (( les plaintes accoutumées sur ràbsènce, tant je K les trouve stérileé î * . . Mais quelles preuves voua tt donner, sincm celles que je porte en mon sein !
« J'ignore le terme de la mission que j'aecom-* (c plis ici au nom du gouvernement; vainèmént (f je me dis qu'elle ne saurait é^e àe longue du-^ a rée, que, née d'un accident politique, elle doit « cesfiier avec sa cause | vainement l'ascendant (( exercé par la France me prouve qu'on doit cé- « der à celte inflei^iibilité de fer que je représente
LES DKUX LETTRES. iSg
(c ici ; le yagne où je suis^ l'incertitude du mo- « ment de la conolusion , sont des supplices que «TOUS seule, SaliceUa, pouvez rendre suppor- « tables. Je n'inttkpie pl|is l'ap^ àèM. et ma*^ « dame ée Nayiers ; je n'intoqomi jftmais que le ((^6^e désormais. Adieu.... Le style de cette c< lèttt^ est détendu, sans énei^ie... qu'itaporte? <t< Tu y vwr&s, Salieetta, dans quel aflhiblisse* (c tn^jesuis.... Ge désordre, ces lames que je ir( ne puis retehir, pâarleront lUieicc que des te phrases élégmtes.*.. Âdieu, chère àniel de a grâce, q^dqoes mots; l'tiqpect de ton écriture fcme raniméra..^. La mission qw je remplis if exige de la présence d^esprit , de fa prépiffion , de Ténergie ; donne-moi tout cek par quelques (c ligttes..». Oh, n^titôrefutè point! je i'eneon^ « jurel... iieiiieràîhiis point au désespoir!
« De JvviBftsT. »
Cette lettre toucha les jeunes amies ; elles igno^ raient que lorsqu'elles la lisaient, M. de Naviers en lisait aussi une de Jùviessy conçue en ce^ termes :
LES DRUX LBTTRES.
(( Mon cher comte ,
w Je Tiens de porter coups décisifs^ etd'é- ({^qrireidimeursi lettres arec tout le pathétique çccd'usage. Je ne suis pa3 .certain d^avoir évité « l'i^ueil du lieu commun; mais, depuis qu'on « éçrit'dés lettres d'amour, il est diablementdif- « ficile d'être neuf. Je crains d'avoir mêlé quel*- « ques exilassions diplomatiques à de hrÀlsintes « exj»*essions d'amour : en vérité, je perds ce w beau style qui m^a fait si grand honneur au- « près des femmes ; et sans la Nowelle Héloîse, a je n'en serais jamais venu à bout. J'avais be- « soin d'alimenter ma verve passionnée par la lec- « ture de quelques pnges de ce fou de J.-J. Rous* (c seau. A la fin, je me sui^ vu, pour l'honneur (( d'une phrase, dans la nécessité de puiser deux (( ou trois larmes dans un verre d'eau, et de les c< répapdre su^ le papier ; ces larmes , dont l'une (c est tombée sur le nom de Salicetta , produi- « ront sans doute un merveilleux efiet.
« J'ai imploré, avec une humilité éloquente.
LËd 0EirX LETTRES. l^l
(ï quelques mots de réponse qui remlraient mon « rôle moins sot, s'ils m'étaient accordés; je l'es- (( père, je le désire , car Salicetta est ckarmante. « Veuillez , mon cher comte , observer cette père tite folle, et me mander si elle n'est pas un peu (( triste depuis mon départ. Ya-t-^Ue au bal ? ((Avez-vous reçu quelque visite inattendue?
<c Élôignez-4noi ces adorateurs consciencieux, « qui prennent au sérieux la rêveuse duperie •(( qu'on nomme sentiment. En fait de senti- (c meiit, je n'ai jamais franchi la limite des sens (( ( c'est , je crois, la véritable étymologie de ce (( mot) , et a travers tout le vaporeux de l'idéa- (( lisme, j'aime à rencontrer mie jolie taille et « des lèvres fraîches, vermeilles. Que Pamy nous « prései*ve de la mélancolie germanique, et qu'il (( ait en récompense de ses poétiques drôleries (( trois ou quatre houris dans le paradis de Maho- « met, le seul auquel je voudrais m'abonner, $i » je savais où prendre des coupons de loge dans ((Cet empyrée du plaisir. Adieu, mon cher « comte; mandez-moi sans réserve les impres-
ÎJ^2 LBS HÉUX LKTTBBS.
u sions de Salicetta, et si votre Vue n'est pas assez H exercée^ si vous craignez de déroger de votre (( gravité de futur chambeU^ni consultez ma- « dame de Naviers/el kncez-^moi les reflets de fc son esprit , afin que je ne sois pas la*op éhloui. »
« De Juviessy. »
Le comte se promenait sur la terrasse eà lisant la lettre de Juviessy, pen(knt que Salicetta relisait celle qu'elle avait clandestinement reçue. •
Confiance.
Ainsi oqs deipc jeunes ipexiiéFiehcesy coalisée» dans UD intérêt touchant, livrées à elles-^némes, ^e laissant duper par cet athéisme moral d'autant plus dangereux qu'il est plus habile à feindre les sentimens dont il a besoin; cette hypocrite profanation est le dernier terme de l'indiflerence >
l44 CONFIANCE.
c'est le néant qui se conspue en voulant imiter la vie. C'est aussi ce qu'il y a de plus poétique et de plus irais dans l'existence mis en contact avec ce qu'il y a de plus mort et de plus corrompu. On a beau dire^ l'âme et ses beaux élans constituent notre fovce , notre dignité ; hors de là commencent l'abjection , la pourriture; il ne s'agit plus que d'en compter les . degrés.
Eh ! que ces élans rendent heureux ! A quelles inappréciables jouissances ils font monter I... Salicetta ne put se contenir ; après de vains combats, elle écrivit à Juviessy ce peu de mots: (( Vous avouer , monsieur, que j'ai lu vo$ lettres, « n'est-ce pas vouls dire que je n'ai contre vous ({ ni colère , ni dédain ? »
Se revoir après cet échange de pensées, n^estce pas accueillir un aveu, n'est-ce pas livrer sa destinée, n'est-ce pas faire j^euve de cette confiance qu'on ne froisse jamais bien impunément?
Une matinée de septembre s'est levée sereine , piiis le ciel s'est yoilé de nuages grisâtres et pom-* mêlés : mais a travers leurs vapeurs étendues comme une nap^e immohile s'infiltre et se répand un jour qui repose la vue et colore insensible*