‹ L'ironie, Volume 1Chapitre 6 sur 25 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

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meiit.la verdure déjà un pçu jaunie. L'avenue du château d'Estévane est encombrée de villageois ; des guirlandes entremêlées de quelques fleurs s'enlacent aux ai^ires et retombent en festons . inégaux. Les paysans. s'agitent, chargent des fusils, regardent sur le chemin; les jeunes filles se sont parées , les garçons les invitent pour les ^ danses : ce mouvement animé égaie les yeux et le cœur.

Parmi ces groupes, dans lesquels se montrent des domestiques en livrée , le vieux Lavitéal est assis sur un banc de bois , auprès de ses deux fils : l'ainé, Fulgence , est âgé de dix-sept ans ; sa figure, belle, un peu efiféminée^ porte encore ce léger duvet de l'adolescence, ce coloris frais que les passions n'ont pas enlevé ; ses cheveux blonds tombent sur son cqu, l'intelligence respire sur ses traits, la candeur habite sur son front et dans ses yeux; il rougit comme une jeune fille; d'une stature élevée, son corps çst un pçu svelte.

Il va ^ viejnt, il sanble inquiet, il se fait joie ou peine de tout; il en /à pour une heure à

L'iirSTÀLLATmif.

t^titempter les formes d'une fleur ; il s'appuie contre un ^Are et regarde les nuées sans entendre son père qui l'appeile ; si quelque jolie yillageoise &it observer à sa compagne la téte expressive de l'adolescent^ il baisse les yeux; mais son père l'appelle encore , il l'entend enfin , et court à lui.

Le plus jeune ^ Exupère^ passe de l'enfance à l'adolescence : il a quinze ans ; il est timide aussi , mais plus posé ; moins beau, mais gracieux et doux ; les boucles de ses cheveux noirs couvrent son front ; son caractère parait encore fort indécis.

Les paysans entourent avec respect M. Lavitéal; il n'est point riche / mais sa probité et son obligeance l'ont fait chérir : il parait triste, absorbé; on s'écarte de son recueillement, on se tient à quelques pas du vieillard pensif. Il y a une haute magistrature dans la vertu, et cette magistrature est d'autant plus puissante qu'elle s'exerce à l'insu de la vertu elle-même.

Trois mois se sont passés depuis le retour de

i^S l'installatio».

Juviessy, et ces trois mois, remplis de soins assidus , vifs f ardens', ont suffi à Juviessy pour achever la fascination commencée. Eh ! qu'était-il besoin de tant d'artifices et d'impostures ? A cet âge, onfeit de l'amour une religion, et l'on croirait blasphémel* que de se permettre un doute. Eh bien ! transports, rêveries , désespoirs, joies, larmes même, Juviessy a tout habilement prodigué; le plus noble, le plus délicieux des sentimens, celui qui donne le plus de vie au cœur , celui qui fait monter plus haut dans le bonheur, celui qui donne le plus de promptitude au dévouement, le plus de larmes aux yeux, celui qui fond le mieux les existences l'une dans l'autre et les identifie le plus intimtsment, l'amour, a été honteusement profané.

Aujourd'hui on lui ote cet attrait idéal ; les convenances et les semblans ont tout envahi ; on des-^ cend presque toujours à des comédies sans charmes; on ne croit plus, on est presque omvenu de se tromper.

Eh I que de fois on a obtenu la main de riches

l'imstallation. i49 héritières au prix des ironiques démonstratioiis que j'ai rapidement esquissées ! . . /Mais Je tableau se complétera, élargi p^ la série des scènes sociales dont il doit se composer.

M. et madame de Naviers, d'abord neutres en apparence, avaient accueilli ayec joie les premières démarches de Salicetta ; les instances de Juviessy hâtèrent le dénouement , et quand M. de Maviers fut admis à la faveur de présenter le contrat de mariage à Bonaparte ,t il lui dit, après un profond salut: ce Général, c'est un mariage d'inclination que vous honorez de votre signature. »

On avait toujours représenté à Salicetta M. Lavitéal comme un vieux jacobin endurci; on se dispensa de le consulter ; aussi n'assista-t-il pas à la célébration du mariage , ma]g]?é l'invitation de la fiancée elle-même. La pauvre jeune fille ! avec quelle ferveur elle pria, tandis que Juviessy se tenait décemment, mais ficoidement incliné devwt le prie-dieu! Cependant, quand lepréU*e lui adressa ufie exhortation de vivre chrétienne-^

l5o L'WfSTALLÀlîON.

ment àréc soti épouse^ il ne put r^Hrimer un léger dourire.

Exalté par Topulencse , Juviessy dédaigm la maison de camps^ne de M. de Naviers ; il acheta le château et le domaine d'£sté?ane, et déploya un luxe qu'il savait être agréable à Bonaparte,

Il venait s'installer au ehâteau^ dont la façade d'architecture moderne s'^nieâdrait, blanche ^ âégante, dans les massifs de ver<fcn*equi l'etir touraient et la cotoonnaient. Le parc , ^ssiné àmi-c6te, déployait ses caprices vaxioyans. Rien de monumental; tout était sacrifié aux jouts^ sances : le marbre^ des mosaïques , des colonnes, des tal^eaux, des statues^ desTàses> des cariatides, l'cmiaient à profosion. Le sensualisme s'est introduit partout, il a ^u amoindrir les arts ; la patience semble n'être plus une des conditions du génie, plus de vastes toiles idéalisées par la foi dupeintre ; plus de vastes monumens, ^ oik la pensée s'élevait comme vm l'infini ; elle ^arrêtait pétrifiée , inachevée, mais restant là témoignage inumJ>ile, éloquent, siiblhne, (fe la rêveuse impuissance de

l'installation. x5i rhommeà franchir les limites quf lui sdKt iip^DO^ sëes. Cette kitte a je ne sais qaoi d^acfamraUe qui saisit. Au^^>ard'hai Farckitecture éda£e pour peu de jours y et %ç rabaisse aux {Hrôportions de Tiiti-^ lité la plus vulgaire ; €^ imite ^ ^ à'a plus de croyaTK)e.

On attendait) les Toitiàres n'ayriftiiia:^ pa^ mcore. M. Layitëal a^ait reçudeSalioettaune lettre dans laquelle eHe lui témoignait combien eUe aTait été peiriée de son absence pendant les fêtes du n^age ; elle le suppliait de venir à Estévam , peu éloigné^ sa demeure* De pessoitesmélan^^ colies jappaient souvent le vénérable vieillai*d ; il voyait renverser FœuVre cte la révolution ^ à laquelle il avait votté sa vie; après de loisgs et dangmwt tx^aùx y il survivait à presque tcms ëe$ mn^f il ratait pMvre, dédencktnt^. U sesourvînt' alors que son aïeul était Mbrt dans les Cë^ vennes pour une aulre conviction, gji?!a«ide et belle^ une oonvieti«n religieuse ; il rdut lés lettres, tes écrits et la Bible du saitit pasteur, hinnble martyr de la foi; il fiit loucké;^ il

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crat^ sentit les joies indictUes de la prière, et s*écria : « Heureux celui à qui les paroles de la « prière s'écl]âppental;»ondantes etfaciles, douces « et compatissantes , mêlées d'espérances et *de <c larmes! Heweux celui qui n'a pas sur le cïœur « un poids qui l'oppresse , quand il élève les mains « au ciel l Heureux celui à. qui les mots delà prière « ne déchirent pas le sein ! Heureux cdiui jqui se repose dans la foi comme un enfant dans les « br^s de samère ! Cette confiance tendra et sour « mise rajeunit ce qui-vieillit, guérit ce qui souf&e> « fortifie ce qui est faible. Avec elle la vie n'a « plus de ces aàpârités qui étonnent et blessent. « Hçureux celui qui peut prier! » La BiUe dd son aïeul était un trésor pour le vieillard; il se {disait à feuilleter^ sivecrespe^ ces pages usées sous les dpigts ducourageux nûnistre de l'Évanr gile> qui avait syt.rendre témoignage au prix de son sajEig. Ces versets annotés luiapportaient des lumières nouv^es sur leê vérités révâéesv Ces souvenirs du passé , dont la liaison avec le [nré- . sent est la foi f ces espérancei qui x>nt guidé une

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âme k ttSLyers ces épreuves delà vie et que vous faites vôtres ; ces feuillets privil^és que vous afiS^ionnez, cette communion de vœux, de pensées , d'exercices pieux , qui se manifeste sour daiiiement après tant d'années , ranimèrent de Lavitéal; mais son bonheur eût été incomplet s'il ne l'atait pas communiqué, à ses enfans par l'éducation : Exupère etFulgence s'élevaient dans la grâce et la confiance du Seigneur. Chaque matin et chaque soir , ils écoutaient , dociles , respectueux, la parole du Christ ; rarement ils voyaient le monde, mais leur père «en traçait des tableaux fid^es ; il les exerçait à laiatigue du corps et, aux lutte» de l'esjwîtj il leur enseignait comment la volonté domine les 'im{»^ sions, les dompté et lés lance vm les célestes domiaînes* ^

U venait d'appeler Fulgenc3e^c^nt la mobilité l'inquiétait parfois; il étudiait le caractère 4e son fils : ime rustique et pauvre demeure dernier débris delà fortrfne patrimoniale, semblait déjà une obscure prison [à la juvénile ardeur de

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se^ pensées : la gua-re et ses dangers , Vsmmr des distmctîonsy le mouvement > la chasse , des regards y l'animaîent. La fbugae de ses déanrs se heurtait à chaque instant contre l'étroit tesse de son existanee. II se n^rocha de son père 9 et demeura devant lui i^tantif et docile : w Ne sauriezt-vous donc^ Fulgenee , rester avec votre frèreauprèsdeinoi?]^upèreest plussage^ plus réservé que son ainé , et l'aîné doit toujours être l'exemple dans une famiUe. Avea^-vous si loog^temps encore à écouter ma voix, pour négliger les in^ans où il vous est. accordé de l'entendre ! » Il rougit, et s'assitauprès du vi^iUard , qui, pour corriger la sévérité de cette remoi^trattce. Je baisa au front. Cette tête blanchie et ridée par des travaux contrastait avec la blonde chevelure bouclée et la candide figure de l'adoles* cent. Puis , par un mouvement rigidement affectueux, Exupère se pencha smr la main desséchée de son père , et y posa ses lèvres.

Un rumeur qui venait du chaniu in^rrompt cette scène» On entend des coups de feu, cfes

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acclamation»; on se porte k l'entrée de rayenue. Layitéal s'^appuie sur Exupèrey et s'y rend ; les voitures long-temps attendues arrivent, on suit de l'œil leur course sur chemin /des jokeys les {«^cèdent; les voici, elles s'arrêtent. Dans la première sont les mariés, M. et madame de Naviers ; dans la seconde , des parens plus éloignés et Stéphanie. Les voitures des amis raivent. Salicetta descend, et reçoit les paroles de paix, les bénédictions de Lavitéal. Fulgence a tourné les yeux vers Stéphanie , dont la taille élevée , svelte , et la beauté , absorbent tout ce qu'il a d'attention et de vie. Elle se tient un peu à l'écart, Fulgence s'y tient aussi. On s'empresse autour des mariés , qui descendent l'avenue ; Stéphanie suit le ihour- Vement; elle marehe, Fulgence marche; la foule curieuse qui s'agite et tournoie le heurte, il chancelle et va presque tomber sur Stéphanie, dont il froisse la coifiure. Elle jette un léger cri dè douleur : ce Ah I vou& êtes bien maladroit l lui dit-elle en se retouinant; faites donc plusatten-* tion.... » Puis, quand elle voit ce jeune homme

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si timide^ si doux , si désolé de Favoir ainsi heurtée, elle s'arrête , et dit : w Ce li'est rien. . • . je ne souffre p9s. '

— Pardon , mademoiselle; je vous ai blessée?

— Ce n'est rien , vous dis-je j vous avez été coudoyé : on n'est pas maître de ses mouvemens, ici.

— mon Dieu ! vous marchez avec peine ; appuyez-vous sur mon bras , je vous en prie , et laissons passer la foule. » Elle accepte.

i( Tout est réparé, monsieur, répond-elle, puisque vous avez l'obligeance de m'acoompagner.

• — Comment, l'obligeance! ditès le plaisir, mademoiselle; dites le bonbeur! » Cette naïve impétuosité la Élit sourire 7 et l'intéresse ; c'est un cri de vérité. Ils vont, au hasard, choisissant les allées latérales de l'avenue, évitant lès groupes qui s'élancent et tournoient ; ils marchent, cachés quelquefois par des haies fort élevées , ils éprouvent je ne sais quel plaisir à s'isoler au milieu de la foule. Fulgence est embarrassé , à chaque in-

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stant il se rejette sur 1^ lieux communs que lui ofirent la circonstance , la beauté du temps, le mariage, et le site du château; il hasarde enfin quelques questions.

« Resterez-Yous au château, mademoiselle?

— Oui , monsieur.

— - Alors j'espère avoir l'honneur de vous y voir : mon père est en ce moment auprès de madame de Jiiviessy.

— M. Lavitéal!

— Vous le connaissez !

— Il est venu quelquefois ch^z madame de Nayiers.

— Moi , j'étais au Pry tanée, ou à la campagne ; je faisais mes études , je sortais fort rarement.

— Vous êtes allé pourtant une fois dans un bal où se trouvait madame.

— Comment le savez-vous ?

Je suis presque toujours chez elle.

— Vous êtes donc bien amies I » Elle détourna la tête avec un mouvement d'inquiétude qui n'eût pas échappé à Fulgence , s'il eût été plus obser-

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vateur. Elle craignait qu'il ne poussât plus loin des questions qui lui gâtaient son plaisir. Etre l'oljet d'une admiration vire, prononcée; voir un beau et noble jeune homme promener sur elle des regards tom* à tour passionnés et timides ; le sentir ralentir son pas et même s'arrêter pour prolonger le charme, de cet instant; s'abandonner elle-même h ces délices innocentes et irréfléchies; oublier le chagrin qui l'attendait au vestibule ; s'étourdir dans cettç joie qui passe et qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir, où est le moyen de blâmer un silence qui lui conserve, durant quelques minutes, ce plaisir inquiet ! Fulgence a cessé ses interrogations ; il rattache la conversation à des riens , aux fleurs qu'il voit dans les haies , à l'oiseau qui passe et qui fait élever les yeux de sa compagne, prolongeant son regard, peut-être afin que Fulgence ait le loisir d'admirer ses traits. Ils arrivent les derniers sous le vestibule, envahi de toutes parts "par la foule des villageois écoutant peu les exhortations du maire et du curé , qui

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s'efforcent de mettre un peu d'ordre dans ce désordre animé.

Stifhaaoie et Fulgence percent à grand' peine ces masses plus resserrées; ils rient de se voir heurtés , leurs bras se resserrent ; ils n'avancent plus, ils se tiennent immobiles, ne remarquant déjà plus qu'on leur ouvre un chemin : on dirait que Fulgence a choisi les groupes les plus épais pour s'y lancer avec sa compagne.... L'espace est ouvert devant eux , ils pénètrent sous le vestibule. ^. . Stéphanie s'arrête , et salue.

« Je vous remercie , monsieur , de l'aimable protection que vous m'avez accordée....

— J'en suis trop heureux , mademoiselle , pour accepter des remercîm^ns que je dois, au contraire, vous offrir.... Vous n'entrez pas au salon?

— Je ne saurais, dit-elle en s'encourageant à dire la cruelle>érité. . . .

— Pourquoi, mademoiselle?

— Il faut que j'y sois appelée par jnadame.

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— - Appelée!, pourquoi donc?...

— Monsieur y murmura-t^Ue en baissant les yeux , je suis la femme de chambre de madame de Juviessy.

(c CoMMB tu as bon goût ! mon ami , disait Salicetta ; la jolie chambre à coucher ! c'est d'une fraîcheur délicieuse ! les charmantes étoffes ! » Elle parcourait l'appartement avec joie et en sautillant, pendant que Stéphanie posait une veilleuse sur la table, et que Juviessjr souriait étendu nonchalamment sur un canapé.

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