‹ L'ironie, Volume 1Chapitre 7 sur 25 · LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE

— En bonne conscience, Salicetta, dit-il , je dois restituer ces complimens au tapissier, qui a tout jfeit. » Stéphanie haussa légèrement les épaules , et sortit, car Salicetta avait déjà revêtii sa toilette de nuit, blanche et coquette.

— Ah ! reprit avec étonnement la jeune fenune, je croyais que tu avais donné des ordres !

t — Oui , je lui ai dit : (c Je veux que la chambre à coucher soit gracieuse, fraîche et jolie comme Salicetta! »

— Tu as dit cela?... Oh, mon ami ! comme nous allons être heureux ici ! Ces braves gens nous ont un peu assourdis ; mais le repos de ce moment en est plus doux.

— Oui , tu as raison, et tes grands yeux noirs à l'orientale sont les jJus jolis du monde.

— £h I ce sont des paroles venues du cœur que je ^eux aussi l Parle-moi donc comme tu me parlais avant notre mariage !

— Eh ! ne sais^tu pas que je t'aime, et que je t'aimerai toujours !

— A la bonne heure ! ... Tiens, j'ai encm^ un

LÀ PRIÈRE. lG3

autre grief mr le cœur. Écoutes ^ monsieur^ continuait-dle avec un air mutin , et en lui posant un doigt sur les lèvres; vous êtes un impie ^ et c'est mal^ très maL Comment! vous ne pouvez pas prier Dieu avec moi? Tenez, ce ,soir, nous nom installons dans notre notiVelle daneure; prions ensemble, prions, mon ami : Dieu bénira* notre avenir.

— Que me demandes-tuy ma Salicetja ? , Vous me refusez, monsieur ?

~ Non, ma chère amie ; je me tiendrai debont, mais incliné.

— mon /Dieu! s'écria Salicetta en s'agenouillant et en élevant au ciel ses yeux pleins de tendresse, bénissez notre séjour dans cette maison, épargnez-nous des malheurs qui surpassent nos forces, ne nous donnez pas plus que notre fardeau ; encouragez-nous à pratiquer vos saints préceptes, versez-nous votre grâce ineffable.... » Elle s'aperçut que Juviessy était distrait.

— mon Dieu ! continuait-elle avec ferveur,

l64 l'A. PRIÈRE.

ouvrez les yeux de mon mari bien aimé à Totre divine lumière I qu'il tous bénisse tous les soirs ayeo moi , qu'il croie à votre nom^ à votre gloire ! Tout ce qui est salutaire nous vient de vous ; la prière, c'est la reconnaissance qui parle et balbutie d'insuflfisantes paroles ; la prière, c'est l'amour qui cherche un langage. » En élevant son regard vers son mari , elle vit dans sa physionomie une expression d'ironie si audacieuse, qu'elle se hâta de murmurer quelques mots auxquels sa pensée ne s'unissait déjà plus , tant elle était effrayée de cette glaciale et muette raillerie.

Pour se rendre compte des sensations qui ont trayersé le cœur de Fulgence, il faut songer à son caractère un peu sauvage. Élevé au sein d'une pieuse solitude , une femme est à ses yeux une àme divine revêtue de formes séduisantes; c^est

l66 LE SOUVENIR.

Rebecca y c'est Rachel ; Torientalisme le plus suave ^ le plusfirais, se combine dans son imagination avec ce que le spiritualisme chrétien a de tendre , de rêveur, d'étemel. La femme est à ses yeux un ange qui aime et console, un mystère d'amour que son amour espère comprendre, un être d'une essence plus éthérée et plus fi^ileque la nôtre. Les tableaux mêmes que son père lui a retracés du monde ont jeté un vague efl5x)i au milieu de ses idées poétiques. Fulgence est allé au bal, l'impression lui en est restée : mais aucune femme ne lui apparut aussi belle que Stéphanie, chastement vêtue , abandonnée dans la foule et qui s'est appuyée sur lui. La jeunesse de Fulgence l'a rassurée, elle s'est livrée sans crainte au plaisir d'être accompagnée par lui et de l'entendre s'excuser avec chaleur. Il a régné entre eux im de ces mom^s qui font franchir de longs intervalle» à la pensée et qiû commençât une iotimitaJ ; :

Mais lorsque Stéphanie lui eut dit : « Je suis k fenme d^ chambre de madamede Juviéasy » ,

LR ftOUVBNIR. 167

le cœur de Fulgence ressefrra; il resta plongé dans une stupeur que la jeune fille recueillit avec amertume.

Le lendemain ^ M. Lavitéal voulut retourner à sa maison de campagne, et, pendant le dîner , JuTÎessy fit d'inutiles efforts pour le retenir.

(c Vous êtes bien pressé d'aller vous ensevelir dans vos hois l car on m'a dit que la situation de la ferme que vous habitez est d'un aspect assez triste : Cinq lieues tïom séparent de vous ! ne les francbirez-vous pas quelquefois? Ne viendrez-vous pas nous visiter, en voisin, avec messieurs vos fils.

— Oh, oui, monsieur! s'écria Fulgence, si mon père me le permet.

— • Et vous, E?:upère'?

— J'attendrai , monsieui*, la volonté de mon père.

— C'est bien , messieurs : « Père et mère honoreras, afin de vivre longuement. » Le ton et la gravité comique6u dont Juviessy accom-

l68 LE SOUVENIR.

pagna cette citation ^ équivalaient à une raillerie ; le vieillard fronça le sourcil y et Salicetta s'écria :

(c Tais«toi donc^ mon ami; ne plaisante pas ainsi sur la religion.

— Quel crime ai-je commis? J'ai cité avec un saint respect de saintes paroles^ et vos saintetés s'en formalisent ?

— Gomment ! encore ! méchant que tu es.

— Ah, monsieur de Juviessy I s'écria madame

de Naviers, vos plaisanteries sont, d'ordinaire, plus spirituelles et de meilleur ton.

— Que voulez-vous, madame ; j'oublie la tradition , je ne hante plus le noble faubourg : mais pour me retremper dans soîi élégance, il faut que j'écoute plus souvent M, de Naviers.

Une petite malice! pas vrai , que c'est une petite malice, Juviessy?

— Je ne me la permettrais pas , monsieur le comte » , répondit-il en s'inclinant. Salicetta détourna la tétë pour, sourire , et Fulgence , observant le malaise qu'éprouvait M. de Na-

Page 1